Expositions : Les artistes recherchent des espaces
Ils disent présenter au public leurs œuvres plus pour se faire connaître que pour vendre.
Justin Blaise Akono –
Il ne se passe pas un seul jour sans que le hall du centre culturel français (Ccf) de Yaoundé n’accueille une exposition : sculpture, peinture, photographie, etc. Le sculpteur Feromeo expose depuis le début de ce mois sur » Idoles sacrées mouv-danse « . Des statuettes issues d’assemblages de bois, cauris, plastique, raphia et tissu. Pour parvenir à réaliser une exposition, le chemin est long et escarpé. » J’ai passé deux ans à préparer cette exposition « , indique Feromeo. Essais, échecs, doute sur l’achèvement des travaux, tout y est passé. » J’ai dû recevoir l’aide financière du ministère de la Culture (déjà 1.200.000 Fcfa sur les 2.000.000 Fcfa prévus), du Ccf (450.000 Fcfa), d’une banque et des amis « , confie-t-il. Au bout, 2.750.000 Fcfa investis.
Emile Youmbi, peintre à la renommée avérée se refuse de limiter ses expositions dans le temps ou dans un budget précis : » je fonctionne comme une unité de production. Je me fournis en matériel sans tenir compte d’une éventuelle exposition. Néanmoins, je n’ai pas d’exposition qui coûte moins d’un millions Fcfa « , révèle-t-il, dans le chantier de son nouvel atelier au quartier Odza. Le photographe Fabrice Ngon a fait une exposition en février et mars derniers au Ccf. Exposition intitulée » Le Masque « , » il est difficile d’évaluer les dépenses, car j’ai pris trois ans pour préparer cette expo. Cela a d’autant été difficile, car, je travaillais avec des personnages et du matériel « .
Dès que l’exposition est ouverte, les artistes passent le relais aux responsables des espaces, qui doivent assurer la diffusion, la promotion et le vernissage (cérémonie d’ouverture). » L’exposant n’est plus propriétaire de son œuvre pendant cette période « , informe Mal Njam, le directeur du centre d’art contemporain Africréa. Lorsqu’un client sollicité une œuvre, un point rouge (code universel) est marqué sur ladite œuvre. Les comptes sont faits à la fin. Fabrice Ngon se souvient avoir vendu pour 450.000 Fcfa. En deçà du minimum exigé par le Ccf. Par conséquent, il avait emporté toutes ses recettes. La dernière exposition de Feromeo au Ccf en 2005 lui a rapporté 600.000 Fcfa.
Gains
Tous les artistes sont unanimes : l’on ne se fait pas d’argent pendant les expositions (expositions ventes dont la précision n’est pas toujours indiquée), car » même les expatriés discutent déjà le prix « , ironise Feromeo. La plupart des artistes exposent une fois par an ou une fois tous les deux ans. Les sus évoqués ne peuvent pas leur permettre de vivre de leur art. Cependant, » le vrai gain est le travail regardé, l’évaluation de son propre travail et des contacts pour d’autres travaux « , estime Feromeo pour qui les expositions lui ont permis de faire des décors de festivals, de la décoration intérieure pour les particuliers.
Cet enseignant d’arts plastiques dans un collège de la place vit entièrement de son métier depuis six ans. Dans la même lancée, Fabrice Ngon, en service à la société de presse et d’édition du Cameroun (Sopécam), estime que » le gain n’est pas immédiat. Il faut d’abord se faire connaître « . » On peut gagner sa vie dans l’art plastique sans vendre un tableau. Je n’expose pas pour faire vendre mes tableaux. Grâce à la qualité du travail, l’artiste peut être sollicité à l’extérieur ou ici pour apporter sa contribution « , avance le peintre Emile Youmbi, qui dit vivre totalement de son art à travers ses tableaux exposés au Cameroun et ailleurs ainsi que les invitations reçues de par le monde.
Le directeur d’Africréa souligne qu’au Cameroun, il y a une vingtaine d’artistes plasticiens, qui gagnent plus d’un million Fcfa tous les mois, au Cameroun. » Il y a aussi des artistes incompétents. C’est comme au football « , pense Mal Njam. Pour Yves Bourguignon, le directeur du Ccf, » au Cameroun, on expose pour se faire connaître et les artistes font beaucoup plus dans l’artisanat que dans la démarche artistique. Ce serait formidable que l’artiste vive de son œuvre comme le musicien ». Les artistes déplorent également l’absence de soutien des mécènes. Pour Feromeo, » la chance intervient lorsqu’on dépose les dossiers auprès des mécènes « . Pour Fabrice Ngon, » ils vous demandent toujours ce qu’ils gagnent dans cette affaire « .
Les salles
Les artistes déplorent le nombre réduit des salles à Yaoundé. L’on retrouve entre autres salles le Musée national, le hall du Ccf, le centre d’art contemporain Africréa, l’hôtel Hilton, l’hôtel Mérina (ex Mercure), la Fabrik Laakam, l’Institut Goethe ou la galerie Moyo. Au Ccf, il ne se passe pas un mois sans une exposition. La plupart des artistes connus, sinon tous, exposent au Ccf. » Il offre plus de facilités aux artistes « , pense le photographe Fabrice Ngon. L’accès au hall d’exposition est gratuit. Toutefois » si la totalité des ventes excède 500.000 Fcfa, le Ccf prélève 10% « , indique Yves Bourguignon le directeur du Ccf. Il précise que l’artiste doit laisser une œuvre au centre et aucun article ne doit être retiré de l’exposition.
Néanmoins, tempère-t-il, » Si un touriste de passage décide d’acheter un tableau et partir tout de suite, il peut le faire. On ne va pas faire perdre à l’artiste l’opportunité de vendre son œuvre « . Le centre contemporain Africréa, qui accueille une exposition tous les 45 jours, prélève le tiers des ventes après l’exposition. « L’artiste à qui nous donnons la salle doit être en phase avec nos critères. Notamment la qualité de son travail « , souligne Mal Njam, le directeur. Il ajoute que » Africréa peut initier un projet d’exposition, d’autres peuvent nous être apportés ou tout simplement nous mettons la salle à la disposition des artistes « .
Les artistes se plaignent par ailleurs de l’étroitesse de certains espaces disponibles. Pour Mal Njam, seuls le Musée national et son centre respectent les critères d’une bonne exposition. A savoir, le recul par rapport aux œuvres, le volume qui exige que le plafond soit haut et l’éclairage, qui manque à certains centres. Malheureusement » le Musée national n’est pas très sollicité, car il n’a pas une bonne politique de gestion « , estime Feromeo. Emile Youmbi pense que l’artiste doit créer des espaces. Il doit savoir conquérir les espaces non conventionnels : les hangars, les maisons abandonnées, les halls d’hôtels, surtout et d’abord leurs ateliers.
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