Cinéma : Les neuf de Bépanda à l’affiche
Le documentaire d’Osvalde Lewat est un ensemble de témoignages des victimes et même de certains acteurs du commandement opérationnel. –
Après le procès de certains officiers et soldats de l’Etat major du commandement opérationnel, accusés dans l’affaire de disparition de neuf jeunes gens à Bépanda, trois éléments de nos forces de défense sont nommément accusés dans le documentaire, " Une affaire de nègres ", de la cinéaste Osvalde Lewat. Le capitaine Atangana, mis en accusation par un certain Richard, père de Cyrille, l’une des victimes, pour corruption autour de la libération des personnes interpellées. " Chaque jour passé dans les cellules équivaut à 25.000 francs Cfa. Puisque mon fils avait déjà passé quatre jours, le commandant Atangana m’a demandé 100.000 francs Cfa pour le libérer", dit-il. Dans la suite de son témoignage, il soutient que le même officier le lui a répété, au moment d’achever son fils sous ses yeux, à bout portant. " On t’a demandé à la brigade d’arranger sa situation. C’est maintenant que tu veux venir le faire, lorsque tout est fini ", poursuit Richard en démonstration sur le site où son fils et un autre jeune ont été assassinés. Son fils, dit-il, a été dénoncé par un indic, un certain Djacko, son voisin, qui continue d’ailleurs à vivre dans le même quartier. Un autre officier, le capitaine Onana Amabassa, est aussi pointé du doigt dans ce film.
Olivier, un ancien prisonnier du " Kosovo "-appellation du lieu de détention des interpellés du commandement opérationnel- indique que cet officier a ordonné qu’on tire sur ceux qui étaient parqués dans les cellules. Les réserves portées à l’encontre de ce documentaire de 1h24 min et co- produit par Amip et Waza Images en 2007, pour interdire sa diffusion au cours de la 13 ème édition du festival Ecrans noirs qui vient de s’achever à Yaoundé résident-elles dans ces témoignages? Le reste du film est pourtant un ramassis de ce qui avait déjà été dit pendant le procès des 9 de Bépanda au tribunal militaire de Yaoundé. On y revoit, Me Momo, avocat au barreau du Cameroun, qui a été au cours de ce procès l’un des avocats des familles des disparus. Avec le gestuel et la fougue qu’on lui connaît, l’avocat indique, sans prendre des gants, que plus de 1.000 personnes ont été assassinées par les forces de l’ordre qui, souligne t-il au Cameroun, ont pour mission essentielle de "terroriser le peuple ".
Paradoxe
C’est presque le même chiffre de 1.000 que défend l’ancien prisonnier, Olivier, qui a réussi à être libéré après 40 jours de détention. Le bilan établi par un ancien militaire, Kouyang, qu’on est allé rencontrer dans un village de la région de l’Extrême Nord, n’est pas non plus loin de cette réalité. " Il y a eu environ 400 personnes qui ont été exécutées. On allait les tuer vers Bonabéri ou sur la route qui mène à Mutengene ", explique t-il, après avoir décrit de manière précise comment les opérations militaires étaient menées sur le terrain.
" Après avoir exécuté les détenus, on était content, on chantait, on se congratulait et les chefs nous félicitaient ", affirme t-il. " Ils nous disaient de ne pas avoir peur et de toujours faire notre travail comme ils le demandaient ", poursuit-il.
Le deuil de Fabrice Romain Kuete et des huit autres jeunes portés disparus après la plainte contre X de Mlle Annick Souki (qui s’est plainte du vol de sa bobonne de gaz) au quartier Bepanda a donc été fait dans les différentes familles. Et ce sont des scènes pathétiques qui les accompagnent. Un tronc de bananier enterré. Des veuves qui sont obligées de se reconvertir dans le commerce des beignets. Un enfant qui veut savoir la date de retour de son père (assassiné). Certains parents inconsolables. En larmes. Alors que le fil conducteur était apparemment orienté vers la dénonciation des dérapages observés pendant le déroulement de cet état d’exception, la fin du film est plutôt un paradoxe : à l’exception d’une seule personne, qui ne voudrait plus jamais entendre parler du commandement opérationnel, les autres, une dizaine de personnes interrogées, sont d’accord pour le retour à Douala du commandement opérationnel qui avait été institué le 20 février 2000 par un texte du président de la République pour lutter contre le grand banditisme.
Lazare Kolyang

