Fête de la musique : Les artistes ne veulent pas que des sons
S’ils ne désapprouvent pas le côté festif, ils souhaitent que des réflexions soient engagées désormais sur l’avenir des musiciens camerounais. –
Aux centres culturels français de Yaoundé et de Douala, les activités battent leur train. Et pour cause, dimanche prochain, les musiciens camerounais se joindront à ceux des 99 autres pays qui, chaque 21 juin, célèbrent la fête de la musique. Dès lors, un programme alléchant est annoncé dans les deux principales villes du pays. Alors qu’à Yaoundé, est prévu un podium chargé au stade Omnisports, à Douala, les festivités seront organisées à l’esplanade du Centre culturel français ainsi qu’au quartier Makepé. Dans la même lancée, le ministère de la Culture du Cameroun annonce la remise de plusieurs médailles aux artistes mais également au personnel dudit ministère à l’occasion de cette fête. Ce sera dimanche le 21 juin au musée national.
Sans être un festival, la fête de la musique se veut une grande manifestation populaire, gratuite, ouverte à tous les participants amateurs ou professionnels, qui souhaitent s’y produire et accessible chaque année à des personnes qui constituent le plus curieux et le plus disponible des publics. Elle mêle tous les genres musicaux et s’adresse à tous les publics, avec pour objectif de populariser la pratique musicale et de familiariser jeunes et moins jeunes de toutes conditions sociales à toutes les expressions musicales. Elle est l’occasion de dialoguer librement en musique.
A ce propos, Michel Ndoh de l’association Sandja qui organise les manifestations à Douala explique : "nous aurons deux scènes à Douala. Le Ccf avait voulu que l’on consacre cette édition aux jeunes, les rappeurs notamment, qui n’ont pas toujours de grands endroits pour se produire. J’ai pensé qu’il était important d’ouvrir un peu l’univers.
Ainsi, en plus des groupes patrimoniaux et des artistes de renom que nous retrouvons chaque année, nous avons joint les chorales à la fête de cette année. Pas seulement parce que la fête tombe un dimanche cette année mais tout simplement parce que elles sont également concernées par cette fête".
Seulement, bien qu’ils soient unanimes quant au bien fondé de cette célébration, les artistes-musiciens camerounais pensent que le concept devrait évoluer. A cet effet, Sam Fan Thomas, le roi du Makassi qui s’est reconverti à la production pour le plaisir des mélomanes et jeunes artistes pense que : "cette fête ne devrait pas être célébrée dans la joie car l’artiste-musicien camerounais a beaucoup de problèmes et il faut bien trouver du temps pour en parler. Même si un podium est monté, je pense que c’est l’occasion pour les artistes de se retrouver et d’échanger sur les problèmes qu’ils rencontrent, notamment les structures qui tardent à être mises sur pied et le droit d’auteur".
Assises
Annie Anzouer estime pour sa part que : "le jour de la célébration de la fête de la musique devrait être uniquement réservé à la fête. Seulement, on pourrait se retrouver la veille et aborder les problèmes de la musique au Cameroun qui ne se limitent pas qu’au droit d’auteur. Nous avons d’autres problèmes qui font à ce que nous ne puissions pas vraiment vivre de nos œuvres. Je vous prends un exemple. Pendant que j’étais à Maroua pour le Fenac, j’ai profité pour faire une petite enquête et je me suis rendue compte que les albums des artistes du grand Sud comme on dit sont rares dans cette région. Ce qui, normalement, ne devrait pas être le cas." Pour elle, comme plusieurs de ses collègues, il est urgent de convoquer des assises pour parler des problèmes de la musique. A cet effet, Michel Ndoh de l’association Sandja explique : "Nous ne pensons pas qu’il est important d’occulter la célébration de la fête de la musique en mettant les débats en avant.
C’est un moment exceptionnel que nous devons passer avec le public et il faut le respecter. Je pense qu’en dehors de ce cadre, nous pouvons trouver d’autres instances pour parler de la musique qui, je le redis ne se limite pas à la gestion du droit d’auteur chez les musiciens". Le président du conseil camerounais de la musique estime en effet que "au sein du conseil, des actions dans ce cadre peuvent être mises sur pied. Je prends un exemple simple, pour faire un spectacle à Douala Bercy, il faut dépenser dans les 2.5 millions de francs Cfa. Combien de personnes peuvent se l’offrir quand on sait que les salles sont rarement pleines ? Les artistes peuvent donc se retrouver et parler des problèmes de diffusion de nos œuvres. Un problème qui, si il est bien résolu va permettre à l’artiste de vivre de quelque chose en dehors des répartitions orchestrées au sein des société de gestion collective du droit d’auteur." En attendant que ces moments de concertation soient définis, le public, lui, attend avec impatience de prendre part à cette fête de voir évoluer sur différentes scènes du pays les artistes les plus courus du moment.
La fête made in Cameroon
Pleuvra, pleuvra pas ? La question est sur les lèvres de la plupart des organisateurs de l’édition 2009 de la fête de la musique au Cameroun. Du coup, on se souvient des réticences de l’artiste musicien, Tom Yom’s décédé le 12 janvier 2007 et qui avait maintes fois protesté contre la célébration de la fête de la musique au Cameroun en même temps qu’en France. A chaque fois qu’il était interpellé sur la question, il confiait : "On ne peut pas venir d’ailleurs et nous imposer une date pour la fête de la musique, qui ne corresponde à rien chez nous. En France, le 21 juin, c’est le début de l’été. Les gens sont joyeux, le beau temps revient. Chez nous, c’est la pluie qui domine encore en juin. Notre fête de la musique doit tenir compte de nos réalités. En décembre, il fait beau au Cameroun".
C’est dans ce contexte que du 12 au 16 décembre 2006, la première édition des journées camerounaises de la musique a vu le jour sous la présidence de l’artiste. Il était alors question de faire revivre dans un même évènement Lobè Lobè Rameau, Emmanuel Nellè Eyoum, Cromwell, Nzié, Eboa Lotin, Francis Bebey, Ebanda Manfred, Pierre Tchana, Kotto Bass et les autres artistes disparus sans oublier ceux qui sont vivants de Manu Dibango à Sergio Polo en passant par les frères et sœurs Decca. Bien que l’évènement n’ait pas encore pris l’ampleur nationale que lui destinait son fondateur, les journées camerounaises de la musique vivent. La troisième édition qui s’est tenue en décembre 2008 a été dédiée à Tom Yom’s décédé le 12 janvier 2007. Il ne reste plus qu’à espérer que ses compagnons dans cette aventure mèneront le projet jusque-là.
Dorine Ekwè

