Boris Nzebo : Chasseur de têtes
Le travail du plasticien questionne l’esthétique de la coiffure qui se mêle dans un milieu urbain négligé. –
Ses œuvres accrochent tout de suite le regard dès qu’on franchi le seuil de l’Espace Doual’art. Ce lieu de développement culturel situé à Bonanjo à Douala accueille depuis la mi-juin 2009 une exposition collective de trois plasticiens baptisée "Jeunes regards urbains". Pour cette exposition, Boris Nzebo a proposé une dizaine de tableaux qui imposent l’arrêt tant leur singularité est frappante. L’approche, la thématique et la réalisation sont en effet très distincte de celle des autres artistes participant à cette exposition. Les œuvres de Boris Nzebo ont toutes une tête. Pas des têtes quelconques. Sans vie.
Ni de styles. De vraies têtes d’artistes. Ce sont des têtes multicolores ! Elles sont bleues, jaunes, vertes, noires, blanches délimitées par des traits fins de crayons renforcés par la peinture. Les coiffures, qui sont posées sur ces crânes à l’architecture complexe, sont contemporaines. Des greffes qui cachent un coté du visage. Des rastas remontés aux trois quarts en chignon. Des "Suis-moi", sorte de tresses au fil noir en rang reliées les unes aux autres à la base ou encore des "matobos", tresses faites également avec le fil qui donnent au crâne un aspect clairsemé avec de petites touffes de cheveux ramassées. Boris Nzebo fait de l’oxymoron visuel, car il réussit à faire rentrer les têtes dans des espaces qui à priori n’ont rien à voir en commun comme des immeubles, des chaussures, des roues de voiture et des espaces de loisirs.
Ce jeune plasticien de 29 ans a une identité artistique personnelle qui se rapproche du mouvement "Pop art" initié par les révolutionnaires Andy Warhol et Roy Lutherskey qui ont déporté l’univers de la publicité dans la peinture. A cela, il a rajouté une exploration profonde de la coiffure. Où le photographe nigérian J.D Okehei s’arrête à l’expression de la coiffure captée sous la lumière du soleil ou des studios, Boris Nzebo pousse la réflexion. Pour lui, le fait de placer des têtes coiffées dans des milieux urbains "vise à reproduire le questionnement qui est le mien face à une société en quêtes de repères. Je suscite l’interrogation. Car comment comprendre que notre environnement n’est pas aussi bien soigné que nos têtes? Quand nos cheveux sont malades nous les soignons, mais nous ne faisons rien pour combattre la corruption, les détournements des deniers publics, etc." Celui qui a participé à des expositions collectives au BarbecueXpo et au Carré des artistes veut déconstruire les a priori que l’on a des gens parce qu’ils sont "convenablement coiffés, négligés ou fous avec leurs dreadlocks. Une coiffure a un sens dans un environnement précis. Il faut pouvoir déchiffrer les codes et aller au-delà". Passionné, il l’est. Mais cela ne date pas d’aujourd’hui.
Le cordon ombilical avec la peinture a été tissé au milieu des années 90 lorsque Boris Nzebo décide de faire de l’art populaire. Il s’investit alors dans la sérigraphie où son spectre de travail couvre les salons de coiffures. Le mordu de dessin confectionne les enseignes des ces lieux de la mode et de la coupe. Il va jusqu’à proposer des modèles avec tracés recherchés aux coiffeurs de New-Bell, Akwa, Ngodi, Village, etc.
C’est encore la période des balbutiements "après quelques années à créer les coiffures, je voulais comprendre mon obsession pour les têtes", explique t-il en tordant nerveusement ses dreadlocks qui lui retombent chichement sur les épaules. En 1999, son chemin croisera celui de Koko Komegne, auprès de qui il apprendra à développer et à traiter un sujet pour avoir une identité artistique. Auprès de celui qui comptabilise plus de 40 ans de Peinture Boris Nzebo se forme aussi à la patiente pour trouver une écriture. Aux cotés des aînés que sont Hervé Yamguen et Goddy Leye cette écriture s’affinera à force de conseils, de discussions, de lectures et de pratique régulière. Boris Nzebo devient alors un chasseur de têtes dans la jungle urbaine qu’est la ville.
Marion Obam

