Jean-Baptiste Tatti Loutard : L’auteur modeste a rejoint le paradis
Il est mort ministre; il restera dans l’histoire africaine un poète tourné vers ses racines. –
C’est dans une clinique parisienne que le cœur de Jean-Baptiste Tati Loutard s’est arrêté de battre. C’était le 4 juillet dernier des suites d’une hypertension qui avait obligé les siens à l’évacuer dans la capitale française trois semaines plus tôt. A 70 ans, mourrait ainsi celui qui occupait le portefeuille des Hydrocarbures avec rang de ministre d’Etat depuis 12 ans. A l’occasion, le gouvernement, par la voix de Hellot Mampouya Matson, ministre de la Recherche, indiquait que "La disparition tragique de ce grand homme qui, sa vie durant, a servi sa nation avec abnégation, est une grande perte". Une perte d’autant plus importante que l’on n’oublie pas à Brazzaville que le défunt servait son pays depuis l’époque du président Marien Ngouabi au milieu des années 70 où il occupa successivement les postes de ministre de l’Enseignement supérieur, de la Culture et du Tourisme.
Si c’est donc un acteur de la vie politique congolaise qui quitte ainsi la scène, ils sont nombreux en Afrique qui connaissaient l’homme via ses écrits littéraires. Et c’est sans doute par cette casquette qu’il rentrera dans les souvenirs comme l’attestent les espaces où ont été programmés les hommages post mortem. Homme de lettres, il commença à l’être en 1968 lorsque parut son premier recueil intitulé Poèmes de la mer, deux ans seulement après un Dess en lettres modernes et un retour au bercail où il se mit à l’enseignement à l’Université de Brazzaville.
Une première qui devait en appeler d’autres de qualité qui ont fait dire à son jeune compatriote Alain Mabanckou que "Sa disparition n’est pas seulement une perte pour la poésie congolaise, ce grand poète était l’une des voix les plus importantes de la poésie d’expression française (membre du Haut Conseil de la Francophonie, il fut couronné par l’Académie française pour sa contribution au rayonnement de la langue française). Salué pour son lyrisme, l’exigence de son écriture, la force de ses réflexions dans ses célèbres "Arts poétiques", Loutard aura marqué toute une génération de jeunes auteurs congolais à qui il consacra L’Anthologie de la poésie congolaise".
Pour le critique Tirthankar Chanda, "il appartient à une nouvelle génération de poètes qui renouvellent l’art métrique en l’enracinant dans le concret, dans des préoccupations en prise avec l’Afrique des indépendances". En parcourant ses deux romans, trois recueils de nouvelles, une anthologie, un essai et dix recueils de poèmes, l’on est frappé par des thèmes comme la mort, l’amour, la nostalgie de sa terre ainsi que sa fascination pour l’art (on lui doit notamment la découverte à l’international de l’école de peinture de Poto-Poto ainsi que le grand peintre Gotène qui illustra son recueil Les Normes du temps).
Mais il n’était pas seulement cela. Tant il critiqua la négritude alors au plus fort de sa gloire. Selon le critique Boniface Mongo Mboussa, "Son empreinte sur la littérature congolaise est immense. Et son apport aux débats littéraires panafricains indéniable. Avec son Anthologie de la littérature congolaise, il a initié l’histoire des littératures nationales. Démarche perçue à tort comme une balkanisation par certains commentateurs distraits. Dans l’esprit de Tati- Loutard, cette idée de littérature nationale ne pouvait être comprise que dans le cadre de la critique de la Négritude." Avant d’ajouter dans la foulée que "c’est sa vie poétique à la fois exercice critique et méditation sur le statut de la poésie, qui distingue Tati-Loutard dans le champ littéraire africain."
Maintenant qu’il est parti, peut-être le temps est-il venu de méditer ces propos aimables dits en son temps par le poète malgache Jacques Rabemananjara qui le présentait en 2001 comme "un gentleman paisible, amateur d’ordre, peu de goût pour l’éclat, plutôt tourné vers le pastel, cursus universitaire complet et brillant, plusieurs langues étrangères en prime. L’élégance dans la modestie."
P.T.

