Théâtre : Patricia Bakalack magnifie l’enfant soldat
Elle a émerveillé le public vendredi dernier dans un solo écrit mis en scène par Emery Noudjiep. –
Il y a chez Patricia Bakalack cette capacité d’envoutement du spectateur à nulle autre pareille sans doute. Cette part de talent qui lui permet non seulement d’aimanter les regards d’icelui, mais surtout de pouvoir instiller en lui la tragédie du personnage qu’elle incarne sur les planches. Ce qui n’est pas rien si l’on prend en compte que cette jeune fille est d’abord et avant tout une comédienne de cinéma. Quoi qu’il en soit, le public de Yaoundé, en attendant ceux des autres contrées de son pays le Cameroun, a découvert une magnifique comédienne de théâtre vendredi dernier sur les planches du Centre culturel François Villon. C’était à la faveur d’un solo comme on n’en voit plus beaucoup sous nos cieux. Certes le thème de l’enfant soldat constitue depuis la nuit des temps de l’existence des Etats africains une thématique qui a alimenté nombre de créations artistiques.
Mais de ce Re-belle écrit et mis en scène par le jeune Eméry Noudjiep Tchemdjo, pour le compte de la compagnie "Acor contemporain", exhale un parfum pour le moins particulier que la prestation de Patricia a contribué à lui donner une splendeur artistique digne de figurer en bonne place dans les annales du théâtre camerounais pour ce qui est des spectacles. Dans ce mono de 90 minutes en effet, la comédienne a su trouver les artifices nécessaires pour faire d’une histoire banale d’enfants soldats un drame intérieur, une sorte de déchirement dû à la jeunesse volée de ces derniers couplée aux avatars subis dans le quotidien à eux imposés par des seigneurs de la guerre sans foi ni loi. Car dans les jungles qui les abritent la plupart du temps, les enfants n’ont rien d’autre à faire que d’"obéir aux ordres du commandant". Des ordres qui les tiennent loin de leur famille, de leur cœur dont le battement n’est rythmé que par les rafales de mitraillettes. Un environnement tout de "haschich, de kalach, de cannabis" et d’anthropophages qui tirent leur puissance de la consommation des humains.
Kalachnikov
Ce mono a aussi montré l’autre face de ces guérillas en quête de pouvoir. Et qui dans leurs exactions oublient la condition de ces enfants qu’ils entraînent dans une partie qui leur ôte toute humanité. Surtout lorsqu’il s’agit de fille-soldat. Qui n’est point autorisée à aimer, encore moins à procréer tant la guérilla a besoin en permanence de bras pour toutes sortes d’opérations de terrain. Du coup, celle-ci se bat pour exister comme humain. Combat perdu d’avance, mais qu’elle retourne en sa faveur au moyen de l’arme qui ne la quitte jamais, la kalachnikov. Elle se retrouve parfois à fuguer pour revenir rapidement à la case départ car "la jungle c’est chez moi", nous dit Patricia.
Une vie qui laisse néanmoins la capacité aux enfants de songer à en partir tant elle "est pétrie à la haine et à la folie, où je tue et me tue où les rivières ne sont que sang", etc. nous dit la comédienne dans un cri de détresse. Qui embrase le spectateur et le laisse coi. Au point que celui-ci, plongé dans le récit et l’interprétation, se retrouve presque frigorifié au moment de saluer l’artiste ; avant de se raviser pour lui adresser une ovation qui n’a d’égale que la qualité de la prestation. Une prestation pour laquelle la résidence de création menée pendant plus de six semaines à l’espace Zingui à Ekoumdoum s’est avérée décisive au moment de lui attribuer une note. Une performance que les lumières de Maurice Essomba et la chorégraphie de Moukam Fonkam ont contribué à rehausser. Pour un final salué à sa juste valeur par un public repu, quoique transi par le numéro de Patricia Bakalack, qui a trouvé aussi la force de féliciter le metteur en scène Eméry Noudjiep.
Parfait Tabapsi

