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Ruben Um Nyobé : modèle d’homme de culture

Le grand nationaliste kamerunais fut assassiné le 13 septembre 1958. Quarante neuf ans après sa mort, son personnage est toujours l’objet d’une nombreuse littérature dont les buts ne sont pas toujours des plus nobles. Nous avons voulu restituer ici ce qui constitua le principe cardinal du grand homme : la culture politique. Grâce à elle, Um peut s’élever au-dessus des contingences tribales et donner un élan national au patriotisme kamerunais.

Ruben Um Nyobé et les dirigeants upécistes actuels
Le discours politique des enfants de Louis Paul Aujoulat, depuis l’époque coloniale, semble n’avoir pour fonction que la duperie intellectuelle et idéologique, avec pour fondements la course effrénée vers la mangeoire. En ce sens, nos contemporains Bello Bouba Maïgari, Augustin Frédéric Kodock, Dakolé Daissala, et les autres fils, même adultérins, du régime actuel – y compris beaucoup de dirigeants de partis républicains de l’Opposition – sont la figure ultime de Louis-Paul Aujoulat, le père-fondateur du système néocolonial dans notre pays. Et c’est pourquoi, en règle générale, ces hommes politiques disent … ce qu’ils ne font pas, et font … ce qu’ils ne disent pas. C’est aussi pourquoi, dans le but de transformer subrepticement les valeureux héros de notre lutte de libération nationale et leur formidable organisation (l’UPC) en fonds de commerce politique, les Kodock et autres Charly Gabriel Mbock et Hogbe Nlend s’acharnent désespérément, avec l’assistance théorico-livresque des Achille Mbembe, à réduire Ruben Um Nyobé en un héros bassa. Cette escroquerie, espèrent-ils, leur permettra d’embrigader nos compatriotes bassa dans ces prisons politiques que sont leurs partis, pour les livrer pieds et poings liés à M. Biya, et recevoir en retour quelque strapontin à l’Assemblée nationale ou dans le gouvernement. Dans cette démarche alimentaire, ils dépouillent l’UPC et Ruben Um Nyobé de ce qui précisément faisaient leur force : “ l’activité résolue de production résolue d’une culture. ” Cette démarche purement gastronomique veut faire de l’UPC et de Ruben Um Nyobé des hommes et des faits de “ coutume ” que l’on puisse manipuler à souhait, parce qu’on aura vidé ces hommes et leur épopée de leur substrat historique et, en quelque sorte, de leur être réel. Mais les Kodock et autres Charly Gabriel Mbock et Hogbe Nlend se trompent d’époque ! Le Kamerunais d’aujourd’hui, qu’il soit bassa ou non, n’est plus ce qu’il était dans les années 90, quand nous aspirions tous, goulûment et avec peu de circonspection, à l’air frais de la liberté.

Culture, coutume et costume
La refondation du patriotisme kamerunais, qui est une nécessité inéluctable si les patriotes d’aujourd’hui veulent poursuivre fidèlement l’œuvre de leurs prédécesseurs (Samba Martin Paul, Rudolf Douala Manga Bell, Madola, Um Nyobé, Moumié, Ouandié, Kingué, Osendé Afana, etc.), si elle veut être efficace, doit se faire, chez chaque patriote, sur un certain nombre de “ comportements idéologiques ”. Nous devons, dans notre pensée comme dans notre pratique, retrouver les ressorts “ secrets ” qui ont fait de nos prédécesseurs les héros unanimement acclamés qu’ils ont été. Et l’une des conditions fondamentales à l’adoption de ce type de comportements idéologiques, pour ne pas se laisser entraîner dans les sissonghos par tous les traîtres qui dépècent la dépouille des Um Nyobé pour en livrer des morceaux sanguinolents au néocolonialisme, c’est la distinction claire entre la “ culture politique ” et la “ coutume politique. ” Et la réflexion sur ces notions de “ culture ” et de “ coutume ” est réellement indispensable, car la longue lutte de l’UPC a bel et bien donné naissance non seulement à une culture politique et idéologique, mais également à des coutumes nauséabondes. Comme leurs prédécesseurs dans la lutte (Samba, Manga Bell, etc.), les Um Nyobé sont fondamentalement des êtres de culture. Ils ne sont pas des êtres de coutume. Ils sont encore moins des hommes de … costume (c’est-à-dire des hommes habillés physiquement, mentalement, idéologiquement et politiquement par l’Occident impérialiste, à l’instar de Monsieur Biya et de ses acolytes).
Mais qu’est ce qu’un homme de culture et qu’est-ce qu’un homme de coutume ? La culture peut être définie sous deux angles. D’abord comme activité permanente de création, par une collectivité humaine, de nouvelles idées, de nouvelles institutions, de nouveaux outils, de nouveaux comportements ou de nouvelles pratiques pour s’adapter à un environnement nouveau ou à des situations nouvelles. Ainsi, quand les Kamerunais créent le RACAM (Rassemblement Camerounais) en 1946, à la suite de la JEUCAFRA et de l’UNICAFRA, ils font oeuvre novatrice de culture. Mais le RACAM est très vite dissous par le colon français. Quand les révolutionnaires kamerunais, sous la direction de Ruben Um Nyobé, créent l’UPC deux ans plus tard, ils font d’autant plus oeuvre de culture qu’ils affinent le patriotisme kamerunais pour mieux l’adapter au contexte de la colonisation, mieux comprise désormais comme extension du capitalisme en terre étrangère. La culture peut également être comprise comme l’ensemble des idées, institutions, outils, comportements et pratiques ainsi créés. Dans le premier cas (celui de la pratique novatrice), on parlera de “culture constituante”, parce qu’il s’agit d’un acte, d’une “ praxis ”, comme l’écrirait Marx, et dans le second cas on parlera de “culture constituée”, parce qu’il s’agit de produits de la culture constituante. Prenons un exemple pour que les choses soient claires : quand Ruben Um Nyobé et d’autres patriotes se retrouvent fréquemment, de 1947 à 1948, pour débattre de la possibilité de créer une nouvelle organisation de lutte après le RACAM, ils font acte de culture constituante. Les textes, règlement intérieur, programmes politique et économique, etc. ressortissent du domaine de la culture constituée de l’UPC. Mais ne voilà t-il pas que quarante ans plus tard, Augustin Frédéric Kodock interdit qu’on change même une seule virgule dans ces textes, en dépit de la profonde mutation du contexte historique ? Et pourquoi ? Nous le verrons plus loin.
Pour comprendre ce que c’est que la coutume en général, et ce qu’elle est plus particulièrement dans l’UPC des vendeurs des lambeaux de chair de Ruben Um Nyobé, il faut considérer que la culture constituée se subdivise elle même en deux grands groupes : la culture constituée “vivante” et la culture constituée “morte”. Qu’est-ce que cela veut dire ? La culture constituée vivante est faite des idées, institutions, outils, comportements et pratiques inventées aujourd’hui pour résoudre des problèmes qui se posent aujourd’hui. En quelque sorte, la culture constituée vivante est le produit de la culture constituante d’aujourd’hui. La coutume, par contre, c’est de la culture constituée morte. Elle est composée de “cadavres culturels”, c’est-à-dire d’idées, d’institutions, de comportements, de pratiques et d’outils inventés hier pour résoudre des problèmes qui se posaient hier et qui ne posent plus aujourd’hui. Que nous usions de nos coutumes pour affirmer notre identité folklorique (au sens noble de ce mot) n’a rien d’indécent. Mais un homme de coutume, qui croit pouvoir résoudre les problèmes d’aujourd’hui avec les solutions d’hier, est homme tout entier tourné vers le passé. Il est aveugle au présent et au devenir de la collectivité, parfaitement improductif, parce qu’il lui manque cette créativité, ce dynamisme, cette inventivité qui font les hommes de culture tels que Ruben Um Nyobé, et qui permettent que des mortels tout à fait ordinaires comme vous et moi puissent se dépasser dans le cadre d’actions héroïques. Et s’il arrive si souvent aux Kamerunais d’accuser l’UPC de Kodock (et ses succédanés tel le Mouvement National) de passéisme, c’est bien à raison, parce que dans ces prétendues UPC, les militants sont tous devenus des hommes de coutume plutôt que des hommes de culture.

Culture upéciste
et coutumes upécistes

Au début des années 1920 meurt au Congo, assassiné par les Français (cela va de soi !), un grand patriote africain : André Matswa (alias Matswa ma Ngoma). Ce membre du Parti Communiste français, qui décide volontairement d’aller au front combattre pour libérer la France du joug de l’Allemagne (guerre de 1914-1918) sera l’un des authentiques précurseurs du panafricanisme révolutionnaire, et les Kwamé Nkrumah en sont en quelque sorte les descendants. L’influence de ce Matswa a été telle sur les masses congolaises qu’à sa mort, le peuple éploré et inconsolable en a fait un prophète, et a créé, aux alentours de son action politique, cet avatar du christianisme qu’est le matswanisme. Quel rapport avec le sujet du présent article ? Que mon lecteur veuille bien me suivre au paragraphe ci-après.
Le 13 septembre 1958, Ruben Um Nyobé meurt dans les maquis de la Sanaga Maritime, assassiné par les Français (cela va de soi !). Le peuple éploré et inconsolable essuie ses larmes et jure de continuer la lutte. Mais c’est sans compter avec les manœuvres perfides de la France néocoloniale et des autres impérialismes occidentaux, dont voici quelques exemples. Dans l’Ouest du pays, la répression aveugle s’accompagne d’actions diversifiées et pas toujours légales, pour transformer la petite bourgeoisie débrouillarde bamiléké en une véritable bourgeoisie d’affaires. Il s’agit d’appâter les masses en faisant miroiter à leurs yeux un éventuel enrichissement rapide. Dans le Littoral et le Centre, la distribution de postes administratifs, à tour de bras, subjugue l’enthousiasme de ceux qui ne veulent pas rater une chance de devenir “ngomna” ou de voir leurs fils ou filles le devenir. Et Dieu sait qu’ils sont nombreux ! Tout ceci vise à couper l’UPC de sa base sociale. Dans la Sanaga Maritime, les choses se présentent tout autrement. Dans aucune région du Kamerun, et pour des raisons que nous n’avons pas le loisir d’exposer ici, l’UPC n’est aussi solidement implantée et organisée. Elle fait corps avec la vie sociale – pourrait-on dire, et imprègne jusqu’à la conduite des affaires de la famille ou du clan. Pour la déssoucher, la répression violente ira avec le regroupement des populations le long des routes (pour mieux les contrôler), et la prostitution de personnages tels Mayi Matip qui, se proclamant “Mpodol II”, invite “ ses frères Bassa ” à sortir de la brousse. Mais la défaite politique et militaire de l’UPC en Sanaga Maritime n’entraînera pas immédiatement sa défaite culturelle, malgré le terrorisme et le lavage de cerveaux auxquels se livreront successivement André-Marie Mbida et Ahmadou Ahidjo. Aussi l’upécisme devient-il une réalité refoulée (comme disent les psychanalystes) et le demeurera jusqu’aux années 90, à l’ère de la démocratisation administrative.
Or, comment une culture politique survivant si longtemps sans aucune prise sur le pays concret, sur le vécu quotidien des populations, sans appareil partisan pour la déployer et la soumettre à la critique contradictoire et intransigeante des faits, comment une telle culture, assujettie à l’idéologie dominante, détournée totalement de son objet initial et coupée des patriotes révolutionnaires encore en lutte, comment une telle culture pourrait-elle garder sa pureté originelle ? (Si tant est qu’on puisse parler de pureté originelle pour ce qui est des réalités humaines). Quoi d’étonnant qu’à l’image du matswanisme, l’upécisme se soit transformé progressivement, presque insensiblement, en une mytho-culture, c’est-à-dire en un ensemble de coutumes ? C’eût été un vrai miracle qu’il en allât autrement.
L’upécisme mytho-culturel (qui est un ensemble de coutumes) est une idéologie identitaire des masses bassa opprimées, violentées, vilipendées comme terroristes pendant plusieurs décennies (et l’on se souvient d’une époque où le substantif “Upéciste” équivalait à “Bassa” et à “terroriste”). L’upécisme mytho-culturel est, pendant ces décennies, une forme illusoire de résistance à la tentative de meurtre psychologique orchestrée par le régime néocolonial contre un groupe ethnique réputé “ rebelle. ”

Coutumes upécistes, élitisme et lutte des classes
Dès son avènement après la mort de Ruben Um Nyobé et la défaite politique et militaire de l’UPC en Sanaga Maritime, l’upécisme mytho-culturel est récupéré de manière très tribaliste et opportuniste par Mayi Matip, qui se proclame l’héritier testamentaire de Um Nyobé et veut organiser l’ensemble du peuple bassa autour de sa personne, pour mieux le livrer en pâture à Ahmadou Ahidjo et au néocolonialisme.
Cette même démarche permettra plus tard l’ascension de Frédérick Augustin Kodock. Ici, les statuts de 1952 sont une véritable bible à laquelle il ne faut point toucher sous peine d’excommunication. Um Nyobé (qui n’en demandait pas tant) est vite transformé en prophète, et une véritable censure s’abat sur les Moumié, Kingué, Ouandié, Osendé Afana, ainsi que sur les activités ininterrompues de l’UPC en clandestinité. Et l’histoire de s’arrêter à 1958 ! Et les Achille Mbembé de pondre moult ouvrages et articles dans lesquels les termes “UPC” et “Bassa” deviennent des synonymes inéluctables. Tout vise à, au grand bonheur du néocolonialisme, la mutation de la culture upéciste en ensemble de coutumes.
Que le tribalisme soit structurel à cette démarche de “ coutumiérisation ” de la culture upéciste est une évidence que ne peuvent nier que ceux qui profitent de cette étrange “culture politique”, au détriment de l’ensemble de notre peuple. Et qui sont-ils ? Ce sont les répliques sociales, parmi les populations Bassa, de ceux qu’on nomme ailleurs les “élites”, et qui agitent la fibre tribale des Kamerunais pour les ranger derrière elles afin de se faire une place au soleil. Mais chez les Bassas, grâce à cette “ coutumiérisation ”, l’entreprise est moins compliquée. Il suffit de se réclamer de l’UPC, ou plus précisément des coutumes upécistes, c’est-à-dire de l’upécisme mytho-culturel. Et qui sont donc ces répliques sociales de ceux qu’on nomme “ élites ” ailleurs ? Ce sont les Kodock et autres Charly Gabriel Mbock. Et l’on comprend que même un Marcel Yondo, ancien ministre d’Ahidjo (Un des pires ennemis de l’UPC) se soit un temps fait passer pour Upéciste. Après tout, n’est-il pas Bassa ? Et être Bassa n’est-il pas une condition suffisante pour être Upéciste ? Car ce type d’équivalence figée, d’où est absent tout dynamisme conceptuel, est caractéristique de la pensée “ coutumière. ”
* Cadre dirigeant du Manidem 

Par par Ghonda Nounga *

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