Cameroun : La poésie n’est pas morte
Elle survit grâce au talent des poètes, aux maisons d’édition et aux associations. –
Douala abritera la première semaine de décembre prochain la troisième édition du festival de poésie dit 3v organisé par le poète Marcel Kemajou Ndjanké qui anime par ailleurs l’association «Livre ouvert» dans un marché de cette capitale économique du Cameroun. Un moment qui verra le brassage des poètes locaux et internationaux autour des cafés, déclamations et autres échanges poétiques.
Un moment indicateur de la vitalité poétique nationale comme l’atteste nombre d’observateurs de la scène culturelle chez nous. Car depuis quelques années et la congruence de divers facteurs, la poésie quitte peu à peu le maquis pour rentrer dans la cité. Rappelant même au passage le rôle qu’elle joua au cours des années cinquante et soixante pour la libération des peuples opprimés par le colonialisme et son succédané le néocolonialisme.
C’était alors l’époque dorée qui vit des pionniers comme René Philombe, Louis-Marie Pouka, Engelbert Mveng ou Patrice Kayo sacrifier carrière et famille pour faire resplendir au firmament culturel et forcément politique la parole poétique. Une parole toujours prompte à dire l’indicible qu’était le quotidien d’un peuple alors aux prises des affres d’une guerre de libération.
Puis, vint les années 80 et la mort lente de l’Association des poètes et écrivains camerounais (Apec) au sein de laquelle se retrouvaient les poètes pour partager leurs idées et peaufiner leur écriture. Une mort qui n’empêcha cependant point, et c’est une situation heureuse, à la poésie camerounaise de briller à l’international comme l’atteste le devenir des œuvres des auteurs ci-dessus en plus d’autres comme Paul Dakeyo.
Soldats de la plume
Et alors que l’on croyait avec l’irruption des années dits «de braise» que cette parole allait aller en se libérant et en s’exprimant davantage, voilà que commença ce que Patrice Nganang allait appeler en 2004 «le silence de la poésie». Lui qui dans un article paru dans une édition de la revue culturelle Africultures consacrée au Cameroun regrettait les compromissions «idéologiques» de ses pairs de cette période plus enclins à suivre François Sengat Kuoh ou Martin Eno Belinga à la “mangeoire” que René Philombe. Il s’offusquait même au passage de la décision de Fernando d’Alméida de signer la fameuse «pétition réclamant la candidature de Paul Biya aux présidentielles de 2004».
Une sortie dont les conclusions invitaient les jeunes poètes à composer avec les nouvelles armes à leur disposition pour briser ce silence qui risquait de s’éterniser même s’il constatait déjà que de jeunes loups comme Hervé Yamguen ou Alain Serge Dzotap s’étaient engagés sur cette nouvelle voie prométhéenne.
Cinq ans plus loin, le paysage paraît plus dégagé et moins silencieux. Ce d’autant plus que «La poésie est le porte-voix cosmique qui permet au verbe absolu d’humaniser ses manifestations et de manifester l’éclat parfait de sa beauté» comme le relève Marcel Kemajou Ndjanké. Qui regrette que la poésie ne soit pas prise à sa juste valeur dans son pays. «Parce qu’on l’accuse de ne pas être rentable, la poésie est confinée par les éditeurs à quelques phrases dans leur vaste plan éditorial et est ainsi presque exclue, par les pays Ppte comme le nôtre, des plans monotones de relance économique. C’est une erreur. Avec quoi vend-on une barre de chocolat ou un bâton de cigarette ? Avec la publicité, me dira-t-on. Mais de quoi se sert la publicité pour vendre ? De la parole bien sûr. Il est donc anachronique que les seuls vrais maîtres de la parole – je veux parler des poètes, qui rythment les siècles se taisent et laissent faire» lâche-t-il dépité.
Espoirs
Un avis que ne semble pas partager le président de l’association La Ronde des poètes Jean-claude Awono pour qui «Si on emprunte à la métaphore martiale, on pourrait dire que la poésie camerounaise aujourd’hui n’est plus une troupe de sans galons. Elle a ses soldats, ses officiers et ses généraux et l’armée de nouvelles recrues». Non sans regretter le peu de discipline et de rigueur «dans l’élaboration du texte et dans son déploiement». Ce qui n’empêche cependant pas la vitalité de l’écriture poétique camerounaise comme l’atteste le florilège sorti des maisons d’édition au fil des ans et qui est souvent salué par une critique jeune, enthousiaste et portée par des médias qui s’ouvrent de plus en plus à elle.
Ce qui fait dire au directeur des éditions Ifrikiya François Nkémé que «la poésie est de plus en plus visible aujourd’hui malgré l’absence de politique véritable dans le secteur». C’est pourquoi il appelle de tous ses vœux une intervention de l’Etat qui pourrait par exemple exonérer les éditeurs des taxes liées à l’importation des intrants qui concourent à l’activité éditoriale. Pour M. Awono, le problème se situe plus du côté de la consommation qui souffre de l’absence d’une «économie de réception de l’œuvre de l’esprit et du cœur qu’est la poésie. En même temps nous souffrons d’une absence de cadre de grande importance qui rabatte les poètes au Cameroun et fasse du Cameroun une destination à grande échelle de la poésie».
Loin de tout cela, M. Njanké planche pour une organisation endogène car «la poésie doit impérativement donner de la voix pour exister, vivre, s’étendre et se vendre» comme c’est le cas avec le festival qu’il a créé. Par la même occasion, il dit aux poètes que «nul ne peut célébrer notre présence poétique mieux que nous-mêmes. (…) Ce n’est qu’en se remuant et en faisant bouger les choses qu’on peut parvenir à sortir l’Etat de sa léthargie et le pousser à s’investir poétiquement de façon constante et pérenne. Ce n’est que de cette manière que nous réveillerons le public poétique qui s’ignore et ferons résonner la voix de la poésie camerounaise sans perdre notre identité. Pour cela, il faut que la parole dépasse le livre et s’exprime haut et fort». Comme ce fût le cas lors de la première des «Instants poétiques» organisée mardi dernier à Yaoundé. Où le public nombreux a donné du baume au cœur des artistes tout en leur disant qu’il était prêt à les accueillir. En sera-t-il de même dans quelques semaines à Douala ?
Parfait Tabapsi

