Gédéon Mpando : Histoire naturelle d’un enfant légitime de la joie
Le sculpteur du monument de la Réunification du Cameroun a pris une retraite modeste et heureuse, d’où il observe l’évolution sociale d’un pays dont il souhaite ardemment voir éclore le génie. –
"C’est moi ! Gédéon Mpando, fils de Mpando, et de…, et de…, et de…" Impossible de l’arrêter. Il est heureux d’en parler, et s’amuse de constater qu’il vous faut tant apprendre pour remonter votre généalogie sur une dizaine de générations sans la moindre hésitation. Le vieil homme, qui loge dans une modeste chambre d’une demeure qui, autrefois, dut présenter un visage harmonieux, au cœur de Mvog-Ada à Yaoundé, est d’une compagnie plaisante. A l’ombre, son teint cuivré et son visage oblongue précédé par une paire de lunettes de soleil cachent sa vue fortement dégradée, mais étonnamment resplendissante de joie.
Il n’a pas recherché autre chose dans sa vie, Gédéon Mpando : être heureux et vivre autour de gens joyeux. Alors, c’est quoi le bonheur ? Manger des pâtes alimentaires au lieu du manioc, comme son homonyme, son petit-fils Gédéon, qui lui tient compagnie. Ha, ha, ha ! Le voilà reparti dans l’un de ces francs éclats de rire, qui vous invite à la rigolade comme entre vieux complices à qui il confierait qu’il a un nouvel amour. Une jeune beauté, à qui il préfèrera consacrer la suite de sa journée. Mais il est bien gentil, M. Mpando, et va encore vous ouvrir le livre de son expérience du bonheur qui a débuté "le 5 mai 1932 à Yabassi, dans un village basa’a".
Là-bas, dans la forêt du Nkam, le futur sculpteur, connu au-delà des frontières camerounaises, était "un enfant heureux". "Mon père était un homme qui désirait ardemment le bien de tous", confesse l’artiste. Des neuf qualités que ce chrétien rattache à l’Esprit-Saint, Mpando père avait fait l’objet de la recherche quotidienne de sa vie : l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la foi, la douceur et la maîtrise de soi. Il n’en dira pas plus. Ce sont des affaires familiales. Presque secrètes. Comme l’origine de sa vocation pour les arts. C’est peut-être cet amour de la nature qui le fit venir au métier de sculpteur, à l’image du grand architecte de l’univers.
"Vous vous imaginez toutes ces belles choses dans la création ! Il en faut du talent pour faire le soleil ; mais, moi, j’ai compris qu’en recherchant Dieu, l’on peut voir qu’il existe de petits soleils sur la terre", analyse l’homme qui s’amuse de ce que tant d’hommes n’ont pas compris le sens de la vie. L’enfant, qui folâtrait sur les berges du Nkam pour comprendre le mystère permettant aux carpes de se tenir en équilibre dans l’eau, alors qu’elles étaient plus plates que les autres poissons, est devenu sculpteur comme la main va à la bouche. C’était son destin. Naturel. Comme d’autres, tel son cadet au village, Ebenezer Njoh-Mouelle, sur les bancs de l’école préparatoire où l’on s’initiait au duala, puis de "l’école du blanc où l’on apprenait le français", ont fait du chemin ailleurs.
Mongolie
"Quand mon père est mort [dans la deuxième moitié des années 1940], je me trouvais à Makak où mon frère aîné était chef de gare, explique-t-il. Il m’avait fait venir pour achever la première année du cours moyen. Ce décès m’a peiné énormément et, naturellement, je suis rentré auprès de ma mère et de mes cadets. L’école était finie. Dans notre entendement, il n’y avait rien d’autre à faire. C’était normal d’aller protéger la famille, de pêcher, de chasser pour nourrir les miens. Papa n’était plus là." Ainsi se démêle l’écheveau d’un destin qui suit un fil d’Ariane : le petit homme qui a pris le nom de son père pour le rendre fier, un jour où il avait tué une panthère, revient au village où ses talents de sculpteur s’exercent sur toute matière suffisamment noble. Bois d’ébène, pierre taillable se transforment ainsi en jolies figurines.
C’est une évolution, une fois encore, naturelle. Les figures que reproduisait le petit écolier amoureux de courses folles à travers les sous-bois, de baignades et d’escapades sur les fertiles montagnes voisines du village, ont pris chair. Le croquis est devenu une belle pièce. Comme ces bustes de Charles de Gaulle ou d’Ahmadou Ahidjo, établissant son régime dans ce Cameroun des années 60. "Il avait plu à Mme Germaine Ahidjo. Mais c’est plus tard qu’Ahidjo se laissa convaincre qu’il me fallait une bourse pour aller étudier à l’Ecole des beaux arts à Paris. J’avais en effet remporté le premier prix d’un concours qui consistait à représenter les populations camerounaises dans leur diversité. C’est ainsi qu’en 1969, j’ai pu me rendre en France durant une année et demi", raconte le sculpteur en parlant de ses études sommaires, qui peuvent tromper le non averti.
Du conseiller qui joua un grand rôle dans l’éclosion du génie d’Alexandre Legrand en passant par Oulan-Bator, capitale de la Mongolie, les grandes batailles de Napoléon, et plus loin encore le détail des pérégrinations supposées des juifs de l’Egypte pharaonique, c’est un voyage dont il rêve de "parler aux députés de la Knesset" afin de leur expliquer qu’Israël doit être un vecteur de paix, et non le contraire. On ne s’ennuie pas, avec Gédéon Mpando, à parler du monde qui court à sa perte avec ces missiles balistiques que l’on fabrique à tour de bras. Il décrit Samuel Eto’o comme un jeune fan de foot, capable de participer à n’importe quel quiz de culture générale à la télévision. Avec la manière : à cet âge, il sait encore se tenir de manière à séduire. Plaire, pour lui, est un devoir ; c’est son job, sa raison d’être bien avant la gloire qui adviendra après son retour de France.
"On m’avait confié la réalisation de la statue qui repose au monument de la Réunification. Je suis alors devenu un grand parmi les grands de la cour. Le président m’appelait de temps en temps pour me voir, pour me faire participer à telle réflexion, se préoccuper de ce que je faisais. Il me tutoyait. C’était très aimable de sa part", confie celui qui entame alors "l’œuvre de [sa] vie" : "J’étais certes habité par le discours que l’on tenait sur le Cameroun, dans les milieux où se trouvaient les autorités, mais cette sculpture est venue des tréfonds de mon âme. Je pensais qu’il fallait que l’on sache que nous avons parcouru du chemin depuis la colonisation, car j’ai vu cette époque et ses injustices. Un jour, à Yabassi, un commerçant grec a fait placer des sacs de noix sur le ventre d’un gérant de son établissement pour 70.000 francs, je crois. L’homme, un Camerounais, en est mort. Je n’arrivais pas à y croire, mais il n’est rien arrivé au commerçant. C’était très triste."
Qualités
Mourir ou vivre pour de l’argent est une réalité à laquelle Gédéon Mpando semble n’avoir jamais adapté son existence quotidienne. Il préfère l’évasion et l’apaisement qu’offrent les psaumes bibliques dont son langage est fleuri. David, le roi poète, reconnaîtrait bien cet amoureux des belles lettres qui fut riche. Multimillionnaire, même. "Tu vois, fiston, c’est encore mieux la vie, avec du manioc et des légumes, la santé et le rire… comparée à la mort", observe-t-il, l’air pas du tout peiné par le manque et le besoin qui caractérisent son quotidien. Il a reçu de l’aide, et il en est reconnaissant. C’est tout. Il n’aime pas à parler de cela. Comme de sa famille, des enfants et des autres. "Tout le monde ne perçoit pas ces choses-là de la même façon." On sort donc du jardin secret sans y être vraiment entré. Il est cependant écrit, au portillon en feuilles vertes qui le referme, qu’ici vit un homme qui n’a pas de regret. Ou presque pas.
C’est vrai qu’il pleure souvent papa, maman et deux de "ses sept frères qui ont survécu aux ravages de la mortalité infantile", sans pitié pour les treize de sa fratrie. Ce père et cette mère qui se ressemblaient tant par leurs qualités. Un peu comme lui aimait Popo, cette nièce défunte, élue parmi les autres, bien qu’il les "préfère tous". Il avait parié sur cette enfant qui lui sautait au cou à sa manière, bien plus forte que les autres certainement. Elle est partie. Ils sont morts. C’est dur d’y penser, même si à loisir il cite les promesses de Jéhovah, qui permettra bientôt de retrouver tous ces bien-aimés. De la manière dont il parle, on se demande pourquoi les hommes d’Eglise, du haut de leur chaire, ne parviennent pas à convaincre tout le monde de la réalisation future de cette promesse divine. Lui semble en connaître les moindres détails. Alors pourquoi pleurer ?
Croyez-le si vous voulez, mais Gédéon Mpando n’a pas de regrets. S’il devait refaire cette vie-là, elle ne différerait pas. Il aurait toujours cet amour pour les Tchadiens, ces "gens simples et proches de la nature qui savent reconnaître les vraies valeurs". Comme ce directeur de la Beac à N’Djamena, qui se refusait à voir ériger une grande sculpture à l’entrée de l’agence de la banque d’émission. Plus tard, regardant l’œuvre, il vint dire à l’artiste : "C’est vrai que, plus grande, elle aurait été plus belle." Peut-être aurait-il surélevé quelque peu le père et ses enfants qui jaillirent de ses doigts pour l’érection du monument de la Réunification. Un mètre. Pour qu’ils soient mieux mis en exergue. Il pense que l’ouvrage s’affaisse. Il serait cependant un peu fou d’y remédier. Parce que le tout est lourd, "mais surtout délicat", assure celui dont des tableaux de sculpture ornent le hall de la gare ferroviaire de Ngaoundéré.
Jean Zoa
Ses œuvres sont éparpillées à travers le monde: Moscou, Chicago, Antanarivo, Pékin, etc. Sa vie, comme ses sculptures, ne sont pas à lui. Même les plus belles. Il les a voulus conformes aux objectifs que l’une et les autres devraient poursuivre : louer un autre sculpteur qu’il ne voit pas, mais qu’il côtoie chaque jour. Une quête presque incompréhensible, qui pousse cet homme dans ces années 70 où les témoins de Jéhovah ne sont pas en odeur de sainteté, et, c’est peu dire, à embrasser leur foi. Lui, le fils d’un catéchiste protestant, reconnaît que c’était osé. Mais Ahidjo avait un faible pour lui. "J’avais rencontré Mgr Jean Zoa pour lui parler de mon besoin spirituel profond de comprendre quelle est la vraie foi. Il m’a répondu que beaucoup de questions demeureraient sans réponse jusqu’au moment où nous serons au ciel. Marie devrait nous y accueillir spécialement.
Un pasteur connu, Eugène Mallo, m’avait quant à lui expliqué, en duala : ‘Mais, mon fils, est-ce que nous étions là quand tout cela a commencé. Nous nous contentons aussi de suivre’." C’était trop peu, pour le chercheur de joies qui ne souhaite plus rien recevoir de la vie. Pour lui-même. En sortant pour prendre de l’air, il projette quand même quelque chose "pour la postérité" : un hommage en pierre pour les Lions indomptables. S’il se rétablit. D’ailleurs, le voilà qui s’amuse à danser, levant sa béquille, pour laisser voir sa vigueur à venir. C’est fini ? Non. Il voudrait aussi voir le président Biya, afin de trouver le moyen de "réaliser les vœux des Camerounais avant que ne vienne le règne imminent de Dieu" : "Nous avons un pays extraordinaire. On a du génie, dans la musique et dans le football. C’est prouvé. On peut donc réussir partout ailleurs, et faire de ce pays un jardin qui offre à manger à ceux qui n’en ont pas." Paroles d’une sculpture de Dieu.
Jean Baptiste Ketchateng

