Les nouvelles voix du reggae
Bon an mal an, ce rythme a su trouver à la fois des adeptes et des pratiquants au Cameroun.
Eugène Dipanda et Gaëlle Moudio Ndedi –
La commémoration, le 11 mai dernier, du 26e anniversaire de la mort du célèbre chanteur Bob Marley a donné une nouvelle occasion aux inconditionnels fans, à travers le monde, de rendre hommage à celui qui, pour eux, demeurera l’icône éternelle du rythme reggae. Au Cameroun notamment, l’hommage le plus marquant a été porté par un jeune, Otou Bala Jah, qui a offert un spectacle live au centre culturel Le Petit Tam-tam de Yaoundé. Une occasion de présenter "Universal Love Arithmetics", son premier album, certes ; mais un moment idoine, surtout, pour parcourir le riche répertoire laissé à la postérité par Bob Marley, celui dont les chansons continuent, malgré le temps qui passe, non seulement à faire danser jeunes et moins jeunes, mais aussi à inspirer nombre de musiciens et chanteurs.
A travers son rythme, le "Bantu Reggae", Otou Bala Jah a donc rendu hommage au "maître". De son répertoire, la chanson "The World Father" a été la plus applaudie des spectateurs. C’est, en effet, l’unique titre de l’album chanté en langue éwondo, et où le jeune artiste met en relief l’importance de l’éducation d’un enfant. "Au-delà de la langue, qui me permet de m’approprier cette musique, il y a aussi les onomatopées africaines et la manière même de parler le français ou l’anglais dans les chansons", expliquait-il dans les colonnes de Mutations. Otu Bala Jah incarne, pour ainsi dire, la nouvelle figure du reggae camerounais dans ce qu’il a de plus tropical et roots. Sa musique est, en effet, un mélange de guitares et cuivres reggae roots, avec des percussions d’ici aux accents très bikutsi, chanté la plus part du temps en éwondo, avec des références tout aussi imagées.
Après avoir lancé sa carrière nationale et internationale à l’occasion du récent anniversaire du décès de Bob Marley, il compte bien mettre son premier album dans les bacs ces jours-ci.
Et, malgré le fait qu’il n’ait pas encore d’album sur le marché, le jeune homme fait déjà le tour du pays, et ne manque pas d’être invité, soirée reggae ou pas. On l’a ainsi vu au côté d’Ingrid Solange Amougou lors des élections Miss Cameroun, pour aussi bien agrémenter la soirée, que rendre hommage et la crème de la beauté camerounaise ainsi réunie. Le reggae se cherche et cherche encore son porte-étendard au Cameroun. Tout ceux qui s’y sont essayé se sont brisés en chemin. Dans les années 80 déjà, les Mystic Jim et autre Ras Kamenski ont donné aux populations locales l’espoir que nous aurions bientôt, nous aussi, notre star internationale à la dimension des célébrités jamaïcaines de la trempe de Buju Banton et autre Chaggy. Ou alors, plus proche de nous, Alpha Blondy l’Ivoirien et Lucky Dube le Sud africain. Mais, ces succès sont à chaque fois, malheureusement, restés très parcellaires, s’éteignant comme ils se sont enflammés. Ce qui n’empêche évidemment pas les Camerounais d’être connaisseurs et demandeurs de la chose. Il n’est en effet pas rare de voir des personnes se réunir par petits groupes de familles ou communauté de rastafari
Renaissance
La crise de la musique au Cameroun aidant, les opus de reggae se sont réduits sur le marché comme peau de chagrin, laissant les "reggaephiles" sur leur soif, que seul n’étanche alors que les reggaemen étrangers, des CD très souvent achetés au coin de la rue, dénichés au petit bonheur la chance.
La traversé du désert a duré de longues années, avant que la jeune génération, celle qui se réclame de ce courant aujourd’hui, n’arrive dans le circuit. Gaël Kimany, jeune homme originaire de la province de l’Ouest est de ceux là. C’est en 2000 qu’il sort son premier album intitulé "Save Africa". Album entièrement emprunt de sonorités reggae, et saupoudré d’un brin de Bakamba, un rythme d’Afrique du sud. Les compatriotes de Mandela seront d’ailleurs très émus par ce reggae venu du Cameroun et dont l’initiateur se proclame fils spirituel de Lucky Dube. Gaël Kimany sera présenté aux yeux du monde par le journal Echos de l’Ouest, comme le sauveur qui vient mettre fin à la traversée du désert du reggae camerounais. Là encore, hélas, les fruits n’ont pas tenu la promesse des fleurs.
Toujours est-il que le reggae camerounais n’est pas enterré. Les jeunes amateurs de reggae n’ont pas dit leur dernier mot. Et si le reggae, à l’échelle internationale, se transforme et se diversifie pour prendre des visages comme la ragga ou la dancehall, les jeunes d’ici savent parfaitement se mettre à la page, et même tropicaliser ce rythme pour lui donner des couleurs bien de chez nous. Ce, avec plutôt beaucoup de bonheur. Ainsi sultan Oshimin, par exemple, a su emballer ses congénères avec des chansons ragga très enlevées, qui ont fait l’unanimité. Ce petit bonhomme, avec ses thèmes très engagés, comme le sont les thèmes de la majorité des chansons de reggae, aborde notamment les questions de l’école au Cameroun. Avec son album sorti en 2006, il a remporté l’Award du meilleur clip vidéo lors des Canal d’or de cette année-là et participé à plusieurs caravanes internationales.
Convictions
Beaucoup d’autres empruntent ce chemin, et toutes les tentatives plus ou moins heureuses de célébration de l’anniversaire du décès de la légende éternelle Bob Marley, montrent bien l’engouement que le reggae suscite au Cameroun. Sans oublier le festival de reggae que Boujeka Kamto tente maladroitement d’organiser depuis quelques années. Il l’appelle le "Zion Boat". Peut-être, un jour, arrivera-t-il à mettre dans son embarcation, tous ensemble, les reggaemen du pays pour faire exploser définitivement une figure du reggae camerounais à la face du pays et du monde.
Né à la fin des années 60 en Jamaïque, le reggae trouve ses racines dans la musique noire américaine (le rhythm’n blues plus particulièrement), le ska et le rock steady, mais aussi dans les musiques traditionnelles du continent africain, ces dernières ayant été apportées par les esclaves jusqu’en Jamaïque. "La naissance du reggae coïncide avec une période durant laquelle la population noire américaine, déracinée, était à la recherche de son identité.
Après les années d’humiliation contraintes par l’esclavage, son abolition en 1834 (en Jamaïque), bien qu’elle offrit la liberté, était loin de régler les problèmes liés au racisme de la population blanche envers les Noirs. Pour des années encore, l’homme noir allait voir son image dévalorisée, et sa population concentrée dans les ghettos", lit-on dans la revue Time to reggae.
La période d’or du Reggae se situe dans les années soixante-dix. Tout d’abord par ce qu’il avait un porte-drapeau internationalement reconnu (Bob Marley) mais aussi parce que le mouvement Rasta était encore à son apogée. La mort de Bob Marley, à la suite d’un cancer généralisé en 1981, (à cause d’une blessure mal soignée a l’orteil…), atténuera cependant la dimension mondiale qu’il avait su donner au Reggae. Bien que, de nos jours, il subsiste encore des groupes provenant de la "première vague", il semble que cette musique soit amenée à évoluer vers un esprit moins revendicatif et, malheureusement, trop souvent commercial.

