Liberté de la presse : Le retour de la torture et des intimidations
Les hommes de médias font de plus en plus face à des procès et sévices du fait de leurs sources documentaires. –
L’affaire a fait couler beaucoup d’encre dans la presse nationale et internationale. Le 5 février dernier, deux journalistes camerounais, Simon Hervé Nko’o de l’hebdomadaire Bebela et Jean Sabouang du bimensuel La Nation, sont arrêtés par des agents de la Direction générale de la recherche extérieure (Dgre). Selon l’Agence France Presse (Afp), ces deux journalistes possédaient "des documents compromettants pour des personnalités". Parmi celles-ci figurait Laurent Esso, ministre d’Etat, secrétaire général de la présidence de la République. A l’époque des faits, l’Afp parlait aussi de deux directeurs de publication qui auraient été interpellés le même jour : Bibi Ngota de Cameroun Express et Robert Mintsa du journal Le Devoir. Ils auraient été interrogés puis relâchés dans le cadre de la même affaire.
Daté du 20 juin 2008, le document querellé est une instruction donnée par M. Esso à l’administrateur directeur général de la Société nationale des hydrocarbures (Snh), Adolphe Moudiki, de payer une commission globale de 1 milliard et 342 millions de Fcfa à MM. Dooh Collins, Antoine Bikoro Alo’o et Dayas Mounouné, respectivement consultant, directeurs généraux du Chantier naval et du Port autonome de Douala. A sa sortie de ce cachot le 10 février dernier, Simon Hervé Nko’o, selon la directrice de publication de Bebela, a affirmé avoir été soumis à "des actes barbares de tortures indignes d’un Etat de droit", et présentait "de graves troubles psychologiques et des signes physiques de traumatisme". Pour tous ces sévices, la Dp de Bebela, Henriette Ekwè, vient d’annoncer des poursuites judiciaires contre les responsables de la Dgre, qu’elle accuse d’avoir enlevé et torturé deux journalistes.
Répression
Sur un tout autre dossier, quatre journalistes camerounais (Anani Rabier Bindzi, Thierry Ngogang, Alex Gustave Azébazé et Aboya Manassé Endong), accusés de violation du secret de l’instruction dans l’affaire Albatros, sont en procès depuis quelques mois à Douala. Les faits remontent au 1er juin 2008. Les journalistes cités à comparaître ont pris part à un débat télévisé dans l’émission "Cartes sur table", diffusée sur la chaîne de télévision Stv2 et animée par Thierry Ngogang. Le débat portait entre autres sujets, sur "l’Opération Epervier" et "l’affaire Albatros", du nom de l’avion acheté au président de la République en 2004 et qui s’est avéré être un investissement foireux. Lors de cette émission, Anani Rabier Bindzi avait brandi le procès-verbal d’audition de Yves Michel Fotso. D’où les poursuites judiciaires intentées par le ministère public.
Dans les deux affaires, la démarche des journalistes autant que celles de la police et de la justice est sujette à diverses interprétations. D’un côté, l’on accuse le Pouvoir de réprimer la presse, de l’autre, l’on indique qu’il s’agit des conséquences des violations des règles éthiques et déontologiques du journalisme. "Ce n’est pas un problème de détention des documents. C’est l’exploitation qu’on en fait. Le journaliste peut disposer de documents confidentiels et traiter l’information sans montrer qu’il dispose de ces documents-là. S’agissant de l’opération Epervier par exemple, le problème n’est pas qu’on parle de cette opération, c’est ce qui est dit sur elle qui fait très souvent problème. Il y a quelques temps, le président du parquet de Yaoundé a fait une sortie pour mettre les journalistes en garde par rapport à la violation du secret de l’instruction. L’Ujc avait pris position en disant qu’entre l’enquêteur et l’enquêté, le journaliste n’est pas présent.
Dès lors, comment le procès-verbal d’une enquête peut-il se retrouver entre les mains d’un journaliste ? On peut s’en prendre au journaliste parce qu’il est peut être le maillon faible, mais ce dernier doit savoir que lorsqu’il est possession d’un tel document, il doit en faire une exploitation intelligente", soutient Nta à Bitang, vice-président de l’Union des journalistes du Cameroun (Ujc), chargé des questions d’éthique et de déontologie.
Pour Christophe Bobiokono, secrétaire général de l’Ujc, "les journalistes ne sauraient fonder une république entièrement à part. ils sont régis par les mêmes lois que les autres citoyens et ils doivent les observer". Pour le Sg de l’Ujc, il revient aux syndicats des journalistes et au Conseil camerounais des médias de prendre officiellement position par rapport aux atteintes à la liberté de la presse. "Ce n’est pas la vocation de l’Ujc, même si, à l’occasion des réunions du bureau exécutif, il nous est déjà arrivé de prendre position sur tel ou tel problème", confie t-il.
Avis
Les rapports que les journalistes entretiennent avec leurs sources d’information sont également mis en cause. Certains hommes de médias se feraient ainsi manipulés pour des desseins inavoués. Un enseignant de journalisme à l’Ecole supérieure des sciences et techniques de l’information et de la communication (Esstic) fait ainsi savoir que "pour régler le compte à des adversaires politiques, des personnalités utilisent les journalistes en leur filant des documents compromettants contre ces derniers. Le journaliste procède très souvent par chantage auprès de la personne ciblée pour lui extorquer soit de l’argent, soit d’autres avantages. Sinon comment comprendre qu’on puisse être enlevé et ensuite torturé parce qu’on détient par devers soi un document qui n’a pas publié".
Selon Albert Mbida, inspecteur général au ministère de la Communication la situation vécue actuellement dans le paysage médiatique "ne relève nullement de la répression. Il est tout à fait dans l’esprit et la lettre du nouveau code de procédure pénale que les journalistes qui se rendent complices ou coupables de violation du secret de l’instruction puissent être sanctionnés. C’est vrai qu’il y a aussi un article qui dispose que l’accès aux documents est libre, mais il y a des conditions particulières où cela n’est pas permis. S’agissant des journalistes de Bebela, s’il a été établi qu’ils étaient en possession de documents administratifs, ils peuvent être accusés de faux et tentative d’usage de faux".
Quant à Henriette Ekwé, directrice de publication de Bebela, elle dénonce "le retour à la répression. Des procès sont intentés à certains, d’autres sont torturés ou empoisonnés. S’agissant des documents qu’on dit compromettants, la présidence de la République aurait pu faire un communiqué pour dire qu’il y a un document en circulation qui n’est pas imputable au Sgpr au lieu d’initier des détentions illicites. C’est un recul, 20 ans après les lois instaurant la démocratie au Cameroun. De toutes façons, je maintiens les poursuites judiciaires contre les responsables de la Dgre".
Georges Alain Boyomo

