Littérature : Les best-sellers retournent à l’imprimerie
Les rééditions se succèdent à un rythme soutenu malgré les pesanteurs diverses. –
Dans une recension d’ouvrage parue dans ces mêmes colonnes dans l’édition du jeudi 14 avril 2005, voici ce qu’écrivait Haman Mana au sujet du Cimetière des bacheliers de François Nkémé : "Pris entre els mains d’un éventuel lecteur, l’ouvrage ne paye pas franchement de mine : une couverture à l’iconographie minimaliste, dans un papier qui laisse baver les encres, des contours dont on ne sait s’ils ont été faits au massicot ou au couteau de cuisine. Bref un ensemble de détails qui laissent à penser que ce livre, pour les questions d’édition, a été abandonné entre les mains d son auteur-éditeur, et de ses modestes moyens". Un point de vue qui frappait avec d’autant plus de justesse que ce livre paru initialement en 2001 allait connaître en 2008, puis en 2009 de nouvelles rééditions avec plus de professionnalisme. Histoire de dire que la leçon avait été retenu et que cet ouvrage par ailleurs de qualité quant au sujet et à la manière de le rendre méritait d’être lu par le lecteur le plus exigeant.
Même si l’auteur ne l’avoue pas, le résultat de l’édition 2009 parue à Ifrikiya témoigne de son souci d’améliorer la bouteille qui porte le liquide enivrant. Une raison qui n’est pas la seule pour les éditeurs camerounais qui sont dans la brèche des rééditions depuis des lustres. A tel point qu’il n’est pas rare aujourd’hui de s’apercevoir que les rééditions figurent au rang des produits d’appel à la clientèle lors des rentrées littéraires au Cameroun. Ce fût par exemple le cas en octobre dernier avec Tribaliques d’Henri Lopes chez Clé. Une réédition qui tire sa source, selon le directeur Marcelin Vounda Etoa, du fait que ce livre "est et demeure l’œuvre la plus lue de Henri Lopes". C’est pourquoi il a été à nouveau proposé au lecteur "en en modifiant l’illustration de couverture et en corrigeant au passage les rares coquilles qui y avaient subsisté".
Pesanteurs
Une nécessité donc qui rejoint une autre à en croire les responsables de Ifrikiya qui ont récemment ressuscité Jazz et vin de palme d’un autre Congolais. Joseph Fumtim explique : "On ne peut pas fonctionner sans asseoir une véritable tradition littéraire sur le continent, à partir de laquelle on peut dégager des thèmes forts et des axiomes orientateurs pour les nouvelles générations. Et pour ce faire, il faut bien identifier quelques classiques, non pas parce qu’ils auront été des best-sellers, mais parce qu’ils auront réussi à bâtir tout une démarche esthétique propre à eux". Une raison philosophique donc et pour laquelle l’Alliance des éditeurs indépendant (Aei) a été mis à contribution à travers une dizaine d’autres éditeurs africains qui ont ensemble porté le projet.
A Clé où l’on pratique la réédition depuis longtemps, M. Vounda ne cache pas sa satisfaction devant le sort que réserve à cette opération le lectorat. Ainsi peut-il dire que "Les classiques que nous rééditons font généralement le plaisir des amoureux des lettres; ce sont des gens qui ont déjà lu ces oeuvres, qui ne les retrouvent pas toujours dans leurs bibliothèques, peut-être pour avoir voulu partager le plaisir qu’ils y ont trouvé en les prêtant. Majoritairement voilà le profil de ceux qui achètent les rééditions. Mais ces rééditions sont également demandées par des chercheurs et des centres de recherche."
Un lectorat qui est loin d’imaginer les difficultés qui peuvent entamer la réalisation de pareille initiative ; du moins pour les jeunes maisons. S’agissant de Jazz et vin de palme, Joseph Fumtim fait savoir que "Le problème que nous avons eu était avec la douane, pourtant les accords de Florence et le protocole de Bangui en matière de circulation des biens culturels auraient pu être appliqués."
Une ritournelle pourrait-on dire tant on ne compte plus les tracasseries liées à l’importation du livre, ce bien culturel, comme l’avait en son temps décrié Mongo Béti dans sa posture de libraire. Aux presses universitaires de Yaoundé (Puy), c’est l’argent qui manque le plus. Surtout que, selon Théodore Mayene, "la plupart de nos titres sont des ouvrages généraux et à caractère universitaire. Ils sont produits en quantité restreinte et très vite le stock est épuisé."
Pour M. Vounda Etoa, la réédition doit tenir compte du droit. "Selon les cas, il faut obligatoirement satisfaire à des exigences précises. Si vous êtes le premier éditeur, tout dépend du contrat de départ. Généralement, il n’y a pas de problème majeur quand on réédite son propre auteur; s’il n’est plus vivant, c’est avec les ayant-droits dûment désignés que les négociations se font; nous préparons par exemple l’édition d’un texte de Hampâté Bâ paru dans Abbia jadis et que nous voulons faire paraître sous la forme de livre; nous en avons négocié la publication avec la fondation Hampâté Bâ."
Avenir
Des précautions d’usage qui permettent d’éviter les tribunaux et qui confèrent à l’éditeur le cachet professionnel qui ne doit jamais lui échapper. Surtout qu’une réédition bien faite a ceci qu’elle peut paraître aux yeux du lectorat comme un inédit car "la révision de l’infographique et l’introduction de nouveaux éléments paratextuels" confèrent souvent à cet ouvrage une magie qui fait le bonheur de l’éditeur.
Ce d’autant plus que l’investissement engagé ici est double à savoir le cœur et l’économie selon M. Vounda qui ajoute que "Clé ne réédite précisément que ses classiques; il s’agit de chef-d’oeuvres que le temps n’a pas usés et qui font l’objet de demandes diverses."
Pour ce qui est de l’avenir, les éditeurs estiment qu’il existe à condition de "bénéficier du soutien des institutions en charge de la promotion de la culture au niveau de l’Etat puisqu’elles constituent des anneaux par lesquels nous maintenons liés les différents chaînons de notre littérature." selon Marcelin Vounda. Surtout que, ajoute M. Fumtim, "à titre patrimonial, certaines œuvres devraient faire l’objet de réédition. Je citerai "Tante Bella" de Joseph Awono, le livre de Joseph Ekolo autour des années 30 parlant de la vision du monde blanc par un noir, les livres de Njoya et bien entendu des romans de René Philombe."
Un souhait qui pourrait se réaliser d’ici peu puisque à Clé, on ne perd pas de vue que "La réédition a un avenir d’autant radieux que nous avons un très mauvais rapport à la mémoire, au passé. Très peu de Camerounais, d’Africains en général, ont dans leurs fonds personnels les premières œuvres de notre littérature. Les rééditions sont donc une opportunité offerte à ceux qui ont des "trous" dans leurs bibliothèques et à ceux qui souhaitent découvrir des œuvres du passé dont ils ne disposent parfois que d’extraits dans les anthologies."
Parfait Tabapsi

