Elizabeth Tchoungui : « Moi, citoyenne du monde, mon coeur saigne »

CHRONIQUE. Je suis en vie mais mon cœur saigne. L’hémorragie ne date pas de cette sombre semaine de novembre, mais la triade morbide Paris-Bamako-Fotokol a eu raison du garrot. –

 Je suis debout mais blessée, depuis si longtemps déjà. Depuis que, jeune journaliste, j’ai sillonné l’Afrique de l’Ouest au lendemain des attentats du 11 Septembre. Dans les rues de Bamako et de Niamey, les tee-shirts à l’effigie d’Oussama Ben Laden qu’arboraient innocemment des gamins rieurs insultaient l’ascendance universaliste dont je me proclame. Au gré de mes pérégrinations sahéliennes, j’ai senti la haine monter, celle de l’Occident, du Blanc, du chrétien, de la femme, de l’autre, de tout. Ce malaise, je l’ai traduit dans un livre que certains jugent aujourd’hui prophétique, Bamako Climax. Trois jours après sa parution, des employés d’Areva étaient pris en otage au Niger, et la spirale infernale s’enclenchait. Bamako. J’y suis retournée, enceinte, en pleine opération Serval, pour présenter à des lycéennes mineures mais déjà mariées cet ouvrage féministe et dionysiaque, parce qu’il était de mon devoir de femme libre d’apporter une lumière. Bamako, encore endeuillée aujourd’hui.

Puis sans surprise surgit Boko Haram. Les hommes qui n’aiment pas les livres ne peuvent rien aimer. Ils ne peuvent qu’asservir. À commencer par celles qui ont ce pouvoir suprême qui leur échappera toujours : celui d’enfanter. Captives sans chaînes, mes lycéennes de Bamako ont eu plus de chance que celles de Chibok. « Bring back our girls », a entonné la planète, en vain. Six cents jours que les deux cents jeunes Nigérianes kidnappées par Boko Haram n’ont pas réapparu. Enlevées alors qu’elles s’apprêtaient à passer leurs examens. À éclairer leur destin de la flamme du savoir. Si elles sont toujours en vie, elles sont esclaves sexuelles. « Mariées » par un imam de pacotille pour légitimer leur viol. Les sycophantes de Boko Haram ont aussi leurs éléments de langage.

Moi, Camerounaise

Moi, Camerounaise, mon cœur saigne de voir des femmes, et même des fillettes, se faire exploser dans les bars et les marchés de Fotokol, de Maroua, de Tourou, entre une vendeuse de kola et une maman qui prépare les beignets. Les marchés du Nord-Cameroun, ce sont les cafés qu’ont visés les terroristes de Paris. Les allées bruissent de rires et de bons mots. Sous les voiles fleuris et les chéchias pourpres, on ose quelques œillades polissonnes. Dans les gargotes, quelques cocas Aladji circulent, la couleur du breuvage ne trahira pas la teneur en whisky. On soupire au passage des corbacs, ces silhouettes fantomatiques tout de noir vêtues qui ne faisaient pas partie du paysage avant l’arrivée des prédicateurs appointés par les wahhabites saoudiens. Pendant ce temps, au sud, à mille kilomètres de là, dans les cabarets de Yaoundé, les filles dansent le Bikutsi en tournant les fesses dans leur mini-jupe minimaliste et moi je dis tant mieux, qu’exultent en paix les popotins.

Le spectre du terrorisme djihadiste planant, moi, Camerounaise, je le reconnais un peu honteusement, je redoutais plus de grignoter une brochette à la Briqueterie, le quartier de Yaoundé à forte population nordiste musulmane, que de siffler une pression dans un café bobo de Paris. À ma décharge, chez nous en Afrique, entre les coups d’État, les échauffourées tribalistes, les émeutes anti-Chinois, les agressions des crève-la-faim et les forces de l’ordre en abus de pouvoir perpétuel, on devient paranoïaque. Mais voilà que ces barbares de Daech viennent canarder  sous mes fenêtres dans le pays des Lumières et de la déclaration des droits de l’homme. Passée la sidération, là aussi, hélas, je dois reconnaître que j’avais vu les choses venir. Les gamins agressifs de ma banlieue bigarrée qui en veulent à la terre entière parce qu’ils chôment et qu’Israël opprime la Palestine. Les filles french-manucurées qui, du jour au lendemain, se voilent pour se rendre visibles dans une société qui les ignore.  Je me souviens de La Désintégration, le film de Philippe Faucon, là encore prophétique. Faucon retraçait l’itinéraire d’un jeune Maghrébin qui, malgré sa détermination, ne trouvait pas d’emploi et glissait insidieusement dans la radicalisation jusqu’à commettre l’irréparable. « Irréaliste », avaient alors jugé certains critiques. Vraiment ?

Moi, Camerounaise et Française

 

 

 

 ©    DAVID IGNASZEWSKI / KOBOY
Elizabeth Tchoungui, journaliste et chroniqueuse. © DAVID IGNASZEWSKI / KOBOY

 

 

 

Moi, Camerounaise et Française, mon cœur saigne d’une colère noire ou blanche, voire les deux, un bon coup de grisou. Mon père, Camerounais, fils de planteur cacaoyer sous le mandat français, ne s’est pas libéré des entraves de la colonisation jusqu’à faire l’ENA pour que Daech, Boko Haram et tous ces sauvages me jettent à la figure le linceul de l’obscurantisme qu’il s’est évertué à déchirer. Ma mère, Française, fille de fermiers tarnais, ne s’est pas battue contre les déterminismes sociaux jusqu’à l’École normale pour que ces furieux renvoient les femmes au foyer et tirent sur celles qui grillent une cigarette un soir de fête.

Moi, fille métisse

Moi, fille métisse de parents qui ont bravé l’opprobre et osé le mariage mixte il y a un demi-siècle, je m’insurge contre ces brutes qui constituent aujourd’hui la pire incarnation de l’intolérance. Heureusement, il y a les mathématiques : la globalisation rend la division caduque. Moi, métisse occitane, camerounaise, de culture judéo-chrétienne, j’aime un métis ch’ti, marocain et algérien. Nos enfants sont la somme du monde, et il en est ainsi dans bien des foyers. Daech, Boko Haram, Al-Qaïda et tous ces pisse-froid à la gâchette aveugle marchent à contresens de l’humanité : nous les hommes, nous finirons donc par les piétiner.

Par 

http://afrique.lepoint.fr/

Leave your vote

Start typing and press Enter to search

close

Log In

Forgot password?

Forgot password?

Enter your account data and we will send you a link to reset your password.

Your password reset link appears to be invalid or expired.

Log in

Privacy Policy

Add to Collection

No Collections

Here you'll find all collections you've created before.