Théâtre: Voyage au bout de la nuit
Le spectacle « Transatlantic Life » donné jeudi au Ccf de Douala surfe sur des textes plutôt osés d’auteurs camerounais. –
Eloignez les enfants. Voici une pièce théâtrale qui n’y va pas du dos de la cuiller. Mots crus, expressions débridées, scènes ébouriffantes. Il faut dire que le cocktail est explosif quand on met ensemble des extraits de textes de Calixthe Beyala dans « Femme nue, femme noire » ; Léonora Miano avec son sombre « Contour du jour qui vient » ; les poètes du « Boulevard de la liberté », Hervé Yamguen, Marie-Claire Dati, des textes de Jonas Embom. Ça donne « Transatlantic Life ».
On appelle cela « transhumance », à travers romans et poèmes. C’est l’histoire d’Irène Popo, qui doit continuer ses études en France après le Bac. Qu’est-ce qu’elle y découvre ? « De vieux barbus qui palpent ses seins, ses fesses ». Histoire d’une rencontre avec l’Occident qui tourne mal et où elle subit souillures et humiliations. Prostituée par son proxénète de frère. Là bas, dit-on, le Camerounais est loup pour le Camerounais.
Retour au pays. Sans un sou. Début de la descente aux enfers. Drogue, alcool, et surtout, sexe. Elle divague, délire entre la « Rue de la joie » et les ampoules rouges des « auberges ». C’est ça aussi, « Transatlantic Life ». Une débauche d’énergie réelle. Une grosse performance artistique. Sur scène, Françoise Mouala, unique interprète de ce spectacle oscillant entre one woman show, déclamation de poèmes et mono théâtre, sort le grand jeu. Se dévoile, gémit, puis crie sa mal-vie, son sombre destin. Françoise Mouala, danseuse à l’origine, défie les bases du théâtre comme on n’en voit plus, pour mettre à nu, nous-mêmes.
Tout part donc d’une frustration, d’un rendez-vous raté. Et au-delà, dans ce choc, le continent noir laisse des plumes. Ses enfants s’adonnent aux plaisirs faciles. Une performance artistique de poids qui sous-tend un thème dur et délicat, traité sans salacité. Mais avec une gravité qui arracherait une larme au spectateur. Sommes-nous vraiment voués à la géhenne ? Les rues de la joie et autres Boulevard de la Liberté nous réservent-ils toujours joies et libertés ? L’équipe du collectif Act1 avait annoncé la couleur. « Transatlantic Life », mis en scène par Jonas Embom, celui à qui l’on doit le dérangeant « Kaba Ngondo », qui fit un tabac en son temps, n’a pas déçu. « Pendant que je suis ici, les enfants fouillent les poubelles. Leurs parents font semblant de dormir la nuit tombée. Mais une fois couchés, ils se retrouvent face à leur ombre », martèle la comédienne. Avant de conclure : « La misère est une circonstance. Pas une sentence ». Bon voyage…
Alain TCHAKOUNTE

