Succession : Gabon : le bal des prétendus
Libreville bruisse de manœuvres de couloir et d’intrigues, mais un seul semble aujourd’hui plus proche de la magistrature suprême. –
Au lendemain du décès d’Omar Bongo Ondimba, Paul Mba Abessole, l’un des trois vice-Premiers ministres en charge de la Culture, des Arts, de l’Education populaire, de la Refondation et des Droits de l’homme, a bien tenté de se frayer un chemin vers la ligne de départ pour le trône. Opposant virulent jusque dans les années 90, l’ex-maire de la capitale Libreville fut retourné par l’une de ces manœuvres dont seul le regretté président gabonais avait le secret. Lors de la dernière élection présidentielle du 27 novembre 2005, le ci-devant adversaire acharné fut fait… directeur de campagne du chef de l’Etat sortant. Cette posture clientéliste l’a éloigné de plusieurs de ses partisans qui rêvaient d’alternance à travers sa personne.
Il y a une semaine, et alors que la classe politique gabonaise, frappée par le deuil, tentait de s’organiser en clans retranchés pour la conquête du pouvoir. Ainsi Paul Mba Abessole procéda comme le font généralement plusieurs leaders africains en mal de légitimité. Ce Fang d’Oyem tenta un repli identitaire, mais ses "frères", qui ont douloureusement vécu sa "trahison" et à qui il n’avait plus pensé du temps de ses amours avec le régime, le renvoyèrent vers sa nouvelle "famille".
Et il n’est pas le seul à essuyer ce genre de rejet. Pierre Mamboundou, président de l’Union du peuple gabonais (Upg), semble lui aussi dans une position délicate. Jadis irréductible opposant à Bongo, celui qui est considéré comme le leader de l’opposition s’est progressivement rapproché du pouvoir depuis sa première rencontre avec le défunt président, le 19 avril 2006. "Le tête-à-tête entre les deux hommes avait ouvert la voie à plusieurs consultations fécondes sur les grands dossiers de la nation", confirme le quotidien gouvernemental L’Union. Reste que ces rencontres, de plus en plus serrées, avaient fini par intriguer plus d’un. Pierre Mamboundou, qui a de nouveau rencontré Omar Bongo Ondimba à la vielle de son hospitalisation, puis Ali Ben Bongo dans la foulée, dans un climat de suspicion généralisée apparaît de plus en plus disqualifié dans ce jeu d’ombres.
Par delà les dispositions constitutionnelles et le jeu des alliances politiques, avérées ou souterraines, le Gabon retient son souffle dans la perspective de la succession.
Baby Zeus
Pour beaucoup, le virage est étroit et la moindre fausse manœuvre pourrait conduire à des dérapages difficilement contrôlables. Dans ce pays où le "père de la nation" était l’homme orchestre, beaucoup eurent voulu qu’il donnât des indices pour mettre tout le monde d’accord. "Le reproche à peine voilé fait au président gabonais serait celui de n’avoir pas indiqué la voie à suivre ", analyse Anaclet Bissielo, sociologue et ministre du Développement de la performance publique, de la Prospective et de la Statistique. "Un tel reproche est-il fondé ; est-il recevable des mêmes qui n’ont que la dénonciation dynastique à la bouche ? On aurait voulu du président gabonais une chose et son contraire."
La dynastie, le mot est lâché. Et c’est vraisemblablement de ce côté qu’il faut aller chercher les vrais enjeux, et sans doute aussi le dauphin. Ici l’on retrouve Pascaline Mferri Bongo, 52 ans, ancienne de l’Ecole nationale d’administration (Ena) de Paris, toute-puissante directrice du cabinet présidentiel et non moins épouse du ministre des Affaires étrangères, Paul Toungui. Ces temps derniers, la chronique librevilloise a régulièrement fait état de ses appétits politiques. Mais Pascaline, autant que sa moitié, ont ces derniers temps multiplié les maladresses particulièrement sur le volet de la gestion de la maladie, puis du décès d’Omar Bongo.
Ceci laisse peut-être le champ libre à Ali Ben Bongo. Dans la capitale gabonaise, et par ces temps d’incertitude, c’est lui qui est souvent le plus cité. On l’a vu sur tous les fronts depuis le décès de son papa. Comme pour prendre la dimension d’une fonction dont il a toujours rêvé bruyamment, "Baby Zeus" en impose par ses attitudes et son charisme. Le 4è vice-président du Parti démocratique gabonais (Pdg) et ministre de la Défense, a la tête haute et le regard presque condescendant lorsqu’il salue la présidente par intérim, Rose Francine Rogombé. Devant lui, on a vu des dizaines de membres du gouvernement et autres hautes autorités faire allégeance. Comme pour baliser un chemin qui semble tout tracé.
Papa a dit…
"Quand je m’en irai, si mon fils veut faire de la politique, ce sera à lui de se débrouiller, de se faire élire au suffrage universel. Les gens ne voteront pas pour lui juste parce que c’est le fils de Bongo Ondimba. Il peut hériter de ma maison, de ma voiture. Mais il ne peut pas hériter de la fonction présidentielle, qui appartient au peuple gabonais", réagissait ainsi le chef de l’État disparu dans une interview à Jeune Afrique en mars 2005. Mais le contexte risque de démentir ces bonnes paroles du patriarche. "La désignation du successeur du président Bongo Ondimba devrait se faire par le biais d’un congrès extraordinaire du Pdg, à l’issue duquel le consensus doit s’établir sur une personne. Mais en l’état actuel de la nation, l’oiseau rare sera très difficile à débusquer.
Toute la classe politique étant véritablement aux aguets. Il y a véritablement un trop plein autour de la succession d’Omar Bongo Ondimba. Il n’est pas sûr non plus que l’opposition, ou du moins ce qu’il en reste, ne puisse elle aussi chercher à tirer les marrons du feu…", analyse finement Lucien Minko Messi, rédacteur en chef de Gabon Matin, le bimensuel d’information de l’Agence gabonaise de presse. Soit. Mais les Gabonais interrogés sont loin d’imaginer un scénario équitable et transparent. Pour ne pas dire que la moindre minute d’hésitation ou de flottement pourrait mettre le feu aux poudres.
Ils parlent ainsi d’un possible choix d’Ali Bongo à la magistrature suprême comme d’un consensus par défaut : c’est lui qui tient et entretient l’armée, garante de la paix que pas grand monde ne veut compromettre. Et le contrarier à l’heure où son heure doit avoir sonné risquerait d’être du plus mauvais effet…
Ali Bongo, possiblement
Physique de catcheur, Alain Bernard Bongo est un homme pressé, mais sait rester discret lorsqu’il le faut. Agé aujourd’hui de 49 ans, celui qui prit le patronyme d’Ali Ben au lendemain de la conversion de sa famille à l’islam en 1973 est aussi un stratège rusé moulé dans le cocon paternel. On le sait amoureux de bolides, ami du roi Mohammed VI du Maroc, de Michel Tomi et d’André Giaccomoni, qui gèrent le PMU local, mais aussi ancien étudiant en droit à l’université de Paris-I Panthéon-Sorbonne. Ben est, au sein du Pdg dont il occupe la 4è vice-présidence, le meneur du courant des "rénovateurs" du parti au pouvoir qui entendent renvoyer la vieille garde à la retraite.
Ali Ben Bongo entre au gouvernement en 1989. A 28 ans, il est fait ministre des Affaires étrangères, de la Coopération et de la Francophonie sous le Premier ministre Casimir Oyé Mba. Deux ans plus loin, une disposition de la nouvelle Constitution stipule que les membres du gouvernement devront être âgés d’au moins 35 ans. Il sort, rentre au cabinet présidentiel et brigue la députation en 1996. Le jeune premier, qui se présente dans son Haut-Ogooué paternel ("Bongoville"), est conspué par une population généralement analphabète, devant laquelle il s’exprime uniquement en… français. Il faudra le coup de pouce du président pour l’envoyer à l’Assemblée nationale.
Il reviendra au gouvernement en janvier 1999 comme ministre de la Défense, en remplacement d’Idriss Ngari. L’un de ses hauts faits d’armes remonte au 26 février 2004 lorsque, devant la troupe et les caméras, il défie le voisin équato-guinéen en réaffirmant haut et fort la "gabonité" de l’île de Mbanié, que se disputent les deux pays. Cette prise de position, on l’imagine, quoique condamnée pour son caractère brutal, n’aurait jamais eu lieu sans l’onction du père… Elle a, de plus, le don de lui mettre politiquement le pied à l’étrier et de montrer un homme à poigne.
Sans oublier qu’Ali Ben Bongo a, ces dernières années, multiplié les petites attentions à l’endroit de la Grande muette qu’il gâte en terme de matériels, d’uniformes et autres avantages pécuniaires. Il a aussi placé ses hommes et créé le Génie militaire, un corps d’élite dont l’œuvre est fort appréciée. Le moment venu, il saura aussi se faire prévaloir de ses titres de président du conseil d’administration de l’Office des ports et des rades du Gabon (Oprag), mais aussi du Conseil supérieur des affaires islamiques (Csaig).
Félix C. Ebolé Bola, à Libreville

