Distribution : La musique perd le Nord
Les œuvres sont presque invisibles alors même que la contrefaçon prospère. –
Elles se dansent avec grand plaisir dans les boîtes de nuit du Septentrion. Elles font l’objet d’une attention particulière des jeunes dans les matinées de jeunesse à travers les festivités des établissements scolaires et universitaires. Les musiques camerounaises sont des plus prisées dans les régions de l’Extrême-Nord, du Nord et de l’Adamaoua. Mais les artistes Camerounais peinent à réaliser des chiffres d’affaire conséquents dans cette partie du pays. Le constat a été fait au cours du colloque organisé par le ministère de la Culture au cours du dernier festival national des arts et de la culture (Fenac) tenu à Maroua. Selon Spener Yawaga qui présentait une communication sur le sujet, la piraterie fait partie des entraves à la prospérité des artistes dont les œuvres sont pourtant utilisées à profusion.
Saïdou Mohamadou animateur culturel et propriétaire de la discothèque Canal Tropical à Maroua croit savoir pourtant que les œuvres musicales sont disponibles dans le Septentrion. "Il faut dire que les rapports entre les artistes et nous sont essentiellement informels. Les artistes et parfois les distributeurs nous envoient eux-mêmes leurs produits en dépôt-vente. La promotion étant assurée par nous. Nous leur retournons les dividendes engrangées dans la vente et les Cd invendus." Une traçabilité dans la chaîne de distribution des œuvres musicales qui ne permet malheureusement pas aux albums de se vendre malgré le grand intérêt que leur porte le public. La gangrène étant la piraterie. Un phénomène accentué par la proximité avec le Nigeria. Un pays où c’est à coup de millions que les CD sont produits et destinés au marché camerounais sans qu’aucune mesure ne soit prise par les autorités douanières.
Pour un des responsables du secteur des douanes du Nord resté sous le sceau de l’anonymat, "nous pouvons certes effectuer des contrôles, mais il y a que les gens qui viennent avec ça payent effectivement les droits à l’importation. Ce qui constitue pour certaines localités des ressources substantielles pour l’atteinte des objectifs fixés par l’administration des douanes."
Dans cet environnement, même les artistes locaux n’ont pas voix au chapitre. Les titres à succès d’Amina Poulloh, d’Isnebo et Fadah Kawtal, d’Abba Djaouro, etc. sont certes repris en chœur par les populations. Sans toutefois rapporter grand-chose à leurs auteurs. Parce que selon Abba Djaouro par exemple, "j’ai eu l’occasion d’aller faire des concerts dans des coins où tout le monde chantait ma musique. Mais je n’ai même pas fait vendre un seul CD original là bas. Tout simplement parce que les gens estiment que ces CD sont chers."
Culture Mboa
Mais nombre de mélomanes croient savoir que l’une des difficultés dans le septentrion réside dans l’ouverture des points d’accès à des CD originaux. Ousmanou Binta fait remarquer qu’à Garoua, "il est difficile de trouver une discothèque qui dispose de Cd originaux à des prix abordables. Il n’y a que des cassettes étiquetées par la société des droits d’auteur. Mais qui utilise encore les cassettes ? Pour le reste ce sont, en dehors de ce qui vient du Nigeria, les disquaires eux-mêmes qui font faire les Cd piratés. Donc il faut de mon point de vue rendre disponible les Cd non pas dans des supermarchés, mais dans des discothèques dignes." C’est à cette solution qu’a recouru les créateurs du concept "Culture Mboa" qui, au lendemain du Fenac 2008, a pris langue avec la discothèque Canal Tropical basée à Maroua. Saïdou Mohamadou explique que, "nous avons signé un contrat de dépôt vente des œuvres musicales triées dans le répertoire des artistes qui sont affiliés à leur structure. Les œuvres mises à notre disposition sont vendues au même prix qu’à Douala, Yaoundé…soit entre 1.500 et 3.500 Fcfa en fonction des albums ou des singles.
De plus en plus, il y a un intérêt pour les disques originaux. Même s’il est timide dans les ventes, les gens comprennent notre démarche. C’est pourquoi nous avons créé des points de relais dans les marchés et autres espaces publics à Maroua. Avec cette formule, peu à peu en tout cas, nous sortirons de la piraterie." Un vœu que nourrissent nombre d’artistes. Mais à condition que, selon Saïdou Mohamadou, "la sensibilisation (soit) accrue. Les municipalités qui gèrent les marchés doivent interdire la vente des produits piratés. L’importation des Cd doit être proscrite. La société des droits d’auteur doit être valablement représentée partout et non pas seulement à Yaoundé." Des conditions qui pourraient à terme, si elle sont satisfaites, redonner du poil de la bête aux artistes du cru et d’ailleurs dans leur processus de création.
Dieudonné Gaïbaï

