Cinéma : Quand les femmes montent au créneau
L’environnement camerounais présente ces dernières années une bande de joyeuses luronnes de la réalisation aux dents bien longues. –
Lors de la dernière édition du festival Ecrans noirs du cinéma africain à Yaoundé (31 mai au 07 juin 2009), le public a été déçu de la déprogrammation du film documentaire «Une affaire de nègres» de la jeune réalisatrice camerounaise Osvalde Lewat. Une absence qui fait suite à celle de «Paris à tout prix» de Joséphine Ndagnou lors de la précédente édition de cette grand messe du cinéma africain. Assistait-on là à une censure du cinéma féminin au Cameroun ? Que non ! S’offusque l’organisateur de la manifestation Bassek ba Kobhio, lui-même réalisateur.
Il confie : «Après le Fespaco, j’avais voulu présenter ce documentaire pour lequel je dois avouer une chose, à savoir que je ne l’avais pas encore vu. J’en avais beaucoup entendu parler. J’avais juste lu le scénario avant qu’il ne soit tourné et je me fiais beaucoup à ce que j’avais lu. Par contre, lorsque j’ai visionné le film, je me suis rendu compte qu’il y avait une différence avec le scénario. La législation camerounaise dispose qu’en cas de diffusion d’un film, le réalisateur en est autant responsable que le diffuseur».
C’est que, depuis une dizaine d’années, les réalisatrices camerounaises ont le vent en poupe. La sortie d’une œuvre de fiction ou documentaire réalisée par des femmes fait à chaque fois courir les cinéphiles dans les salles. Pour le plus grand plaisir des cinéphiles locaux qui n’ont, pendant très longtemps, pas vu des femmes derrière la camera.
On se souvient en effet qu’à la sortie de «Paris à tout prix» en août 20007, le film avait battu les records d’entrées (25.000 en trois jours) et réalisé les plus importantes entrées commerciales pour ce qui est d’un film local les dix dernières années. Un enthousiasme qui a laissé plusieurs sans voix.
Côté public, on célébrait la façon dont le message était passé mais surtout la qualité du travail effectué par la réalisatrice. Selon la critique, «Paris à tout prix», l’un des meilleurs films camerounais des dix dernières années, permet de rêver à une nouvelle ère pour le cinéma camerounais.
Sur les traces de Sita Bella
Et si au plan populaire Joséphine Ndagnou est celle qui séduit le plus le public par son travail, mais surtout parce qu’elle a eu un passé d’actrice de série télévisée, l’univers des femmes cinéastes camerounaises augure un bel avenir. Selon Jacques Bessala Manga, critique de cinéma et secrétaire général de l’association africaine des critiques de cinéma «Bien qu’elles ne soient pas nombreuses [on dénombre juste une dizaine de réalisatrices qui se démarquent vraiment par leurs travaux contre une cinquantaine d’hommes], on peut dire que les femmes ont réussi à se faire une place et elles y sont bien installées». Ceci malgré la fermeture progressive des salles de cinéma (il n’y en a plus aucune de fonctionnelle à Yaoundé et Douala en dehors de celles des centres culturels français et institut Goethe) et l’absence de critiques de cinéma formés. La plupart étant des journalistes qui ont pris l’habitude d’écrire en culture et, par la force des choses, critiquent souvent des films.
Nostalgique, on se souvient de la première femme à avoir réalisé un film au Cameroun : Thérèse Sita Bella (de son vrai nom Thérèse Bella Mbida) décédée le 27 février 2006 à l’âge de 73ans. Parmi la première génération de cinéastes camerounais, elle est la seule femme. En 1963, elle réalise «Un tam-tam à Paris», qui est plus un reportage qu’un documentaire sur les danses traditionnelles au Cameroun et le séjour en France de l’Ensemble national qui s’était produit au Théâtre Sarah Bernhardt à Paris. Ce sera d’ailleurs l’unique œuvre cinématographique de cette femme qui a également été pilote et journaliste.
Ce n’est que plusieurs années plus tard, alors qu’une nouvelle génération de réalisateurs fait son entrée sur scène que les femmes refont parler d’elles.
Pendant que Jean Pierre Bekolo, Bassek ba Kobhio sont acclamés pour la justesse de leurs œuvres, Joséphine-Bertrand Tchakoua tourne «Fanta» en 2001. Elle y raconte les tribulations conjugales d’un jeune couple mixte désargenté. Il faudra encore attendre quelques années, après cette timide sortie de Joséphine Tchakoua pour que Yolande Ekoumou Samba, avec son premier long métrage, un documentaire, et sa magnifique œuvre de fiction, «Tiga, l’Héritage» vienne faire bouger les choses. Osvalde Lewat signera quelques temps plus tard son documentaire «Au-delà de la peine» (2003) puis «Une affaire de nègres» (2007). Le public s’intéresse à ces fictions qui viennent donner un souffle nouveau à un univers cinématographique dominé par les hommes. Joséphine Ndagnou examine la question de l’immigration dans «Paris à tout prix» (2007).
Des voix de femmes qui portent
La dernière-née au septième art, Hélène Ebah, après trois courts métrages, sort «Les Blessures inguérissables» (2007), son premier long métrage (sélectionné en compétition officielle au festival Vues d’Afrique de Montréal) et qui a remporté le prix de la meilleure œuvre féminine lors de la 12ème édition des Ecrans noirs 2008. Son film relate l’histoire de six femmes torturées par la vie. Ce film, s’inscrit en rupture avec ce qui s’est fait jusque-là dans la cinématographie camerounaise. Margaret Fobé Fombé, Florence Ayissi, Rosalie Mbélé Atangana présentent également des œuvres accrocheuses au public.
Mais qu’est-ce qui a donc suscité auprès de ces jeunes femmes l’envie de s’exprimer à travers le 7ème art ? A chaque fois, la réponse est la même : l’envie de faire entendre sa voix sur les questions importantes du pays, au risque d’être prises pour des «complices». Et depuis lors, elles amassent les lauriers. A la dernière édition du Fespaco à Ouagadougou, Joséphine Ndagnou a remporté le prix spécial du jury Tv Vidéo avec «Paris à tout prix», avant de décrocher plus tard au festival Vues d’Afrique à Montréal, le prix du meilleur long-métrage, entre autres dans la sélection Africa Numérique. Hélène Ebah quant à elle a reçu en 2008 le prix de la première œuvre lors des Ecrans noirs 2008 tandis qu’Osvalde Lewat, avec «Au-delà de la peine» remportera le grand prix du film de télévision au Portugal ainsi que le prix des droits humains au festival Vues d’Afrique de Montréal. «Une affaire de nègres» lui permet de remporter au Fespaco 2009 le 3ème prix documentaire…
S’il est difficile d’établir une catégorisation, les femmes cinéastes camerounaises ont principalement opté pour le documentaire et la fiction. Selon Jacques Bessala Manga, critique de cinéma : «si chacune de ces femmes traite des sujets de la société camerounaise, chacune a son style. Alors qu’Hélène Patricia Ebah fait un cinéma d’anticipation, Joséphine Ndagnou est la cinéaste camerounaise la plus primée en fiction alors. Osvalde Lewat pour sa part est le leader du documentaire grâce aux distinctions qu’elle a obtenues depuis sa première oeuvre. Ceci bien que la jeune Aris Siapi qui a également eu quelques distinctions locales présente des œuvres remarquables».
Si pour la plupart, c’est sur le tas qu’elles se sont formées, comme le gros des cinéastes camerounais d’ailleurs, plusieurs ont également eu l’opportunité de se former au Centre de formation professionnelle en audiovisuel (Cfpa) qui dépend de la télévision nationale (Crtv), la seule école dans le secteur au Cameroun. Ceci bien que des formations informelles soient organisées en marge des Ecrans noirs ou d’autres rendez-vous du 7ème art en dehors du pays. Ces moments sont aussi l’occasion de développer l’intérêt des femmes pour les autres métiers du cinéma. Notamment pour la rédaction de scénario, décor, costume et maquillage et le montage.
Bien plus, le cinéma camerounais souffre du manque d’actrices femmes qualifiées. Une tendance générale liée sans doute à l’absence d’écoles d’art digne de ce nom en dehors de la section arts et spectacles de la Faculté des arts lettres et sciences humaines de l’université de Yaoundé I. Du coup, en dehors de Félicité Wouassi qui a pu se faire un nom en dehors des frontières camerounaises, on trouve difficilement des actrices de cinéma. C’est ainsi que pour «Paris à tout prix», Joséphine Ndagnou a dû également jouer le principal rôle féminin de sa fiction.
Dorine Ekwè

