Danse : Aux profondeurs de l’Afrique
Le public du Goethe Institute s’est laissé balader dans cet univers lors d’un spectacle à Yaoundé. –
La danse, comme aime à le dire ses amateurs, est chevillée en chacun de nous. Pour eux, nous sommes, humains, tous des danseurs potentiels ou en puissance. Mais entre le solo que nous fabriquons devant notre glace, les danses qui closent les réunions de femmes ou celles qui émaillent les cérémonies funéraires ou de bonheur dans les villages, et la danse dite contemporaine, il y a un pas. Un pas que chacun peut franchir, à condition d’en avoir envie et de suivre la trajectoire indiquée. Mercredi dernier, le Goethe Institut à Yaoundé a été le théâtre d’une restitution de travail d’atelier de danse. C’était dans le cadre du Goethe-Café, un espace qui se veut une interface d’artistes avec le public au travers d’une œuvre. Et pour l’occasion, ce sont de jeunes loups au talent à ciseler qui se sont déployés sur la piste devenue étroite de cet espace culturel. Scène qu’ils ont occupée pendant plus d’une heure pour un spectacle qui, au finish, valait bien le détour.
Tout a commencé par un solo de danse contemporaine exécuté avec dextérité et qui a replongé le spectateur dans cette Afrique profonde de la forêt. Au-delà des contorsions, d’ailleurs fort intéressantes, la performance exhalait plutôt un parfum de mal-être dans un espace en proie à des catastrophes, dont celle provoquée par l’Homme n’est pas la moindre. Cela se sentait aussi à travers le choix musical qui a fait la part belle à des sonorités enregistrées en live dans les forêts, comme le démontraient les cris d’oiseau. Et aux sceptiques qui ne parvenaient pas à saisir la portée d’un tel message, la suite allait les convaincre. Au moyen d’abord des costumes à deux tons : le vert pour la forêt et le noir pour la tristesse. Un choix judicieux qui fit naître chez le spectateur, un sentiment d’abandon d’un espace forestier pourtant porteur de valeurs comme la solidarité ou le partage. Des valeurs qui disparaissent lentement à cause de l’exploitation sauvage imposée par un capitalisme lui-même de plus en plus problématique.
Mais il n’y eut pas que la question existentielle du rapport de l’Homme à la nature. Moukam Fonkam qui a goupillé pendant neuf jours ce travail, n’a pas en effet oublié que son esthétique progressiste devait, pour être portée jusque très loin, se laisser choir dans une performance artistique de qualité. C’est sans doute pourquoi il a recouru aux services de musiciens du terroir qui ont joué des instruments familiers, mais souvent ignorés, pour le plus grand plaisir des mélomanes. Etaient ainsi mis à contribution le balafon (madjan), les grelots, le tam-tam d’appel, le "djembé", les castagnettes et autres objets de percussion. Les mélomanes avertis ont aussi pu reconnaître entre les morceaux des thèmes comme Gombo, sauce contenue dans l’album Afrijazzy du saxophoniste Manu Dibango ou encore Samedi soir de l’assikoman Martin Kon Bogol.
Mais avant que ce dernier ne clôture le show, on a remarqué les prestations scéniques intéressantes, mais qui souffraient par à coup du manque d’harmonie ou encore de la bonne occupation de l’espace. A la décharge du groupe cependant, la brièveté du temps de création et la présence au sein de ce groupe d’une vingtaine de danseurs d’amateurs, qui gagneraient à se performer tant ils ont montré une volonté indéniable. Nul doute qu’à l’occasion des rendez-vous spécialisés comme le festival Abok i Ngoma d’Elise Mballa Meka ou encore Corps et gestes d’Annie Tchawack, ils pourront côtoyer des confrères plus aguerris et s’enquérir de ce qui leur reste à faire. Mais en attendant, le plus heureux aura sans doute été Moukam Fonkam qui, au cours des échanges qui ont suivi, s’est bien rendu compte de ce que son but "de sensibiliser la jeunesse camerounaise à la culture de la danse et à la chorégraphie, de favoriser l’appropriation et le partage de ce trésor culturel", a trouvé un terreau favorable devant un public pour le moins subjugué.
Parfait Tabapsi

