Chant Lyrique : Des barytons veulent rythmer le Cameroun
Alors que Jacques Greg Belobo, Aude Esso, Engelbert Tcheumani, Tobias Mbarga… ont réussi à se faire un nom individuellement, le chemin semble encore bien long. –
18 Mar 2010
C’est un public joyeux et impatient qui a envahi hier soir, mercredi 17 mars 2010 la salle de spectacle du Centre culturel français François Villon de Yaoundé, pour prendre part au récital de chant baroque offert par le jeune contre-tenor Parfait Ekani. Jeune tenor réconverti et qui, depuis quelques années, investi les scènes, pour le plaisir des spectateurs. Progressivement, ils s’approprient le chant lyrique au Cameroun, et à Yaoundé notamment.
D’entrée, le jeune homme, tout juste venu d’une série de spectacles en Espagne et bénéficiaire d’une bourse du gouvernement espagnol pour approfondir ses connaissances dans le domaine a expliqué à son public: "tel que c’est précisé sur les invitations que je vous ai fait parvenir, mon récital sera uniquement basé sur les musiques baroques. C’est-à-dire celle allant du 16ème au 17ème siècle. Vous noterez que la particularité dans cette musique, ce sera l’utilisation du viole de Gambe, du Luth et du Clavecin, entre autres…" Après cette mise en condition, la salle s’est plongée dans l’obscurité, le public s’est tu, lové dans les sièges bleus de la salle et s’est laissé emporter par le spectacle.
Un spectacle pas du tout commun dans le contexte actuel. Bien que le "Cœur classique de la cathédrale", entre autre ont contribué à sensibiliser le public sur cette musique, depuis 2005 que le chant lyrique s’exprime de façon récurrente dans les salles de spectacles. La plupart des choristes ont en effet décidé d’user de leurs talents vocaux en dehors des cathédrales et autres chapelles. Ceci grâce au concours de l’Association pour le renforcement des liens économiques et culturels entre l’Afrique et la France (Afec). Créée en 2005, c’est en janvier 2006 qu’elle a officiellement lancé ses activités avant d’organiser son tout premier spectacle de chant lyrique le 21 juin 2007.
Concert
A l’occasion de la célébration, le 21 juin de cette année, de la fête internationale de la musique, elle a en effet organisé un concert gratuit de chant lyrique à l’hôtel Hilton de Yaoundé. Au programme à partir de 19h30 : deux groupes, La Voix du Cénacle du Pr Gervais Mendo Ze, et le Grand Chœur classique de la Cathédrale Notre Dames des Victoires de Yaoundé. Mais, en guise d’apéritif, le public a eu droit à une prestation du jeune baryton camerounais Tobias Mbarga. Parmi les missions constitutives de l’Afec, il est en effet question de "contribuer à l’expression de la diversité et du pluralisme culturels Afrique / France ; former les artistes camerounais à la performance ; soutenir le chant lyrique ; et susciter une réflexion sur l’art, l’artisanat d’art et le transfert de l’excellence artistique". C’est d’ailleurs dans ce contexte qu’en décembre 2007, le baryton Jacques Greg Belobo a donné un spectacle de chant lyrique à la basilique Mineure de Yaoundé. Particulièrement couru, ce spectacle a permis au grand public de (re)découvrir cette discipline et lui donner de l’éclat auprès du grand public.
A ce propos, Jacques Greg Belobo confie: "Je pense que le chant lyrique a beaucoup évolué au Cameroun depuis les 15 dernières années, malgré l´absence de structure de formation artistique au Cameroun. Et je crois personnellement que si nous avions au Cameroun des structures de formation telle que les conservatoire, nous aurions beaucoup de camerounais et camerounaises artistes lyriques, reconnus internationalement".
Le contre-tenor Parfait Ekani partage le même avis: "le fait est que, bien avant, les choses se faisaient sans trop sensibiliser le public. Il faut tout de même reconnaître que le passage de Jacques Greg ici et la master class qu’il a organisée [du 13 au 26 juillet 2007] nous a permis d’être mieux vus par le public. Même si je pense que désormais ont peut vivre de ce métier au Cameroun étant donné que si on fait partie d’un ensemble lyrique, on peut s’en sortir avec 100.000FCfa"
Rudiments
Seulement, pour ce faire, pense le contre-tenor, rien n’est encore vraiment organisé pour cela. Le ministère de la Culture a, affirme-t-il, son mot à dire. Pour le baryton Jacques Greg Belobo, par contre, "il y a un danger qui se pointe à l´horizon. Si le manque de structure de formation aux métiers artistique persiste, la vague de jeunes chanteurs lyriques que nous observons actuellement va s´essouffler et disparaitra. Et ceci est valable pour toutes les autres disciplines artistiques. Dans ce cas, nous allons encore assister au phénomène qui a eu lieu il y´a quelque décennies avec la musique de variété, c´est-à-dire, les musiciens camerounais qui étaient les meilleurs parmi les musiciens africains au niveau international, sont arrivés à un point où, la musique camerounaise n´est presque plus écoutée que par les camerounais". En attendant, grâce à la coopération française, et le centre culturel français François Villon de Yaoundé, on essaie tant bien que mal de donner quelques rudiments aux jeunes qui souhaitent investir ce domaine. Jean Claude Bayebeck du Ccf de Yaoundé confie : "le problème de l’éclosion du chant lyrique au Cameroun est que c’est une discipline que plusieurs personnes qualifient d’élitiste. Les gens sont davantage habitués au chant populaire et, finalement, beaucoup de personnes n’y ont pas accès. De plus, les spectacles ne courent pas les rues. Chez nous au Ccf par exemple, on organise en moyenne trois spectacle du genre par an".
Et pour donner un coup de pouce aux jeunes qui veulent se lancer dans ce métier, des formations y sont régulièrement organisées de même que l’on les encourage à écrire leurs textes. Ce qui n’est pas évident dans un domaine où l’interprétation est présentée comme étant la règle première. Et Parfait Ekani de tenter une explication: "Ecrire les textes est une activité essentiellement intellectuelle dans notre domaine. Il faut avoir une bonne connaissance du français pour classer les textes et s’assurer que les trois composantes sont prises en compte".
A propos de ces formations d’ailleurs, Jacques Greg Belobo a un avis: "je crois profondément que, si le Cameroun investi sur la formation de ses artistes, comme on pourrait faire un placement financier, il pourra se retrouver dans les décennies avenir avec au moins trois fois son investissement, aussi bien sur le plan économique que sur le plan de l´image que le Cameroun aura au niveau international, grâce à ses Artistes… et nous savons tous ce qu´une bonne image peut rapporter à un pays…"
Dorine Ekwè

