Piraterie : Les artistes donnent de la voix
Face à la recrudescence du phénomène, les musiciens camerounais ont pris l’option de décrier le fléau à travers leurs chansons. –
Au début de l’année, l’affaire a intéressé plus d’un : avant la sortie officielle de son troisième album «bombe atomique », Lady Ponce avait été piratée. Comme pour décrier le phénomène, la vedette de la chanson qui ne se reconnaissait pas dans les disques en circulation a, lors de la sortie officielle de son opus, introduit une chanson sur la piraterie. Dans ce titre, elle décrie le fait que, pendant qu’elle travaille, les autres « mangent » le fruit de son labeur, elle appelle également le chef de l’Etat au secours et lui demande d’intervenir. Le titre « oloun », la colère, se veut, affirme l’artiste : «la manifestation de la colère d`un artiste face à la piraterie.
Car, quand j`imagine le nombre de mes Cd piratés qui sont vendus, je n`arrive pas à manger chez moi, c`est une haine que j`ai dans le cœur.»
Cette haine des pirates, la reine du bikutsi n’est pas la seule à la ressentir. Pedro du Cameroun a également été victime des « pirates ». En 2009, une version de son prochain album avait été mise dans les bacs avant même qu’il ne termine le travail en studio. Surpris, l’artiste n’avait plus que ses yeux pour pleurer. «Dans un environnement comme celui-là, comment voulez-vous que l’on ait encore le courage de travailler, de sortir des albums. Tout cet argent que j’ai dépensé, je ne le récupérerai jamais» nous confiait-il alors. Un autre artiste, Charmant M., ressent également cette haine.
Actions
Lui qui, dans son dernier album n’a pas manqué de fustigé les «pirates» à travers un bikutsi dansant et particulièrement enlevé, on peut l’entendre s’écrier : « à bas la piraterie » Papillon, Petit pays et plusieurs autres artistes camerounais n’hésitent en effet plus à réserver un titre de leurs différents opus à ce phénomène qui mine leur travail. Ceci malgré le fait qu’ils soient tous bien conscients de ce que «chanter ne peut pas tout simplement faire disparaître la piraterie mais nous pensons qu’en chantant, le public qui consomme nos œuvres sera plus vigilant et ferra désormais attention au moment d’acheter un disque au bord de la route, chez les pirates», lance Ange Ebogo Emérant, autre musicien.
Qu’est-ce qui justifie donc le fait que, plutôt que de laisser l’administration endiguer le phénomène, les artistes se résolvent à la combattre eux-mêmes
? L’artiste Papillon, président du comité national de lutte contre la piraterie confie : «Le problème de la piraterie et la contrefaçon est un problème national. Chaque Camerounais du Nord au Sud, de l’Est a l’Ouest devrait s’y intéresser car c’est notre culture a tous qui souffre. En ce qui me concerne, mon équipe et moi, avons mené des actions palpables et visuelles que vous connaissez, telles que la sensibilisation du grand public sur les méfaits de ces fléaux et même, de temps en temps, nous avons atteint l’étape de la répression; mais, nos efforts n’ont pas toujours bénéficié de l’adhésion de l’administration».
Et malgré les différentes actions menées ici et là tant par le ministère de la Culture que par la société camerounaise de l’art musical (Socam), le phénomène gagne de plus en plus du terrain. Papillon se fait ironique pour sa part : «Le cinéma que jouent certaines personnes qui croient tromper leur prochain oubliant qu’ils font du mal eux-mêmes. Ce que je sais, c’est qu’on ne peut que tromper le mensonge et non la vérité. Il y a trop de cinéma et de folklore dans la lutte contre la piraterie à la Socam. Au fonds, rien de concret n’est fait».
Maisons de production
Dans les rues de Yaoundé et Douala notamment, on retrouve ces vendeurs de disques contrefaits arpenter les rues tout en proposant leurs supports aux populations heureuses de s’offrir des albums entiers à 500Fcfa. Pour les artistes, il ne fait pas de doutes: « La piraterie est en grande partie à l’origine de la baisse de la production artistique au Cameroun» affirme Amah Pierrot qui digère encore mal le fait que son dernier album ait été impunément contrefait. La production musicale se fait de plus en plus discrète.
Du coup, plusieurs se font nostalgiques de cette époque où, la production musicale faisait vivre son homme. La plupart des maisons de production ont mis la clé sous le paillasson. Des maisons de production comme « ebobolofia » qui faisait la promotion des artistes de bikutsi dans les années 1980 -1990, est de celles-là qui ont laissé les artistes orphelins de leurs mentors. Il est de même de l’écurie « nkul nnam » qui a longtemps produit les albums de plusieurs artistes comme K-tino a à peine un siège à Yaoundé. Face aux pirates de plus en plus gourmands, la jeune maison de production «appodisk International» mise sur pied en 2004 par Appolonie Eyebé a eu une existence très brève. Du coup, ils sont nombreux à se demander si la lutte telle que menée par Sam Mbende et ses sbires de la Cmc ne valait pas mieux plutôt que de laisser le boulevard ouvert tel que c’est le cas ces dernières années au Cameroun.
Dorine Ekwè

