Osvalde Lewat : «Il faut qu’on prenne en main notre destin cinématographique»
La réalisatrice camerounaise, présidente du jury documentaire au Fespaco 2013, parle de son travail en jetant un regard sur le cinéma local. » –
"Lorsque le Fespaco m’a proposé de présider le jury documentaire, j’ai été très touchée, honorée. Je me suis souvenue que la première fois que je suis venue au Fespaco, c’était en 2003". La réalisatrice camerounaise, présidente du jury documentaire au Fespaco 2013, parle de son travail en jetant un regard sur le cinéma local. "
Pour une fois que le Fespaco décide de faire présider ses jurys officiels par des femmes, vous en faites partie, comment l’avez-vous accueilli?
Lorsque le Fespaco m’a proposé de présider le jury documentaire, j’ai été très touchée, honorée. Je me suis souvenue´que la première fois que je suis venue au Fespaco, c’était en 2003. Entre temps, j’ai eu quelques prix ici. Dix ans après, je l’ai ressenti de manière assez forte.
Je crois aussi que c’est un signal que le Fespaco voulait envoyer au monde, pas seulement à celui du cinéma. Il y a de plus en plus de femmes qui font des films, mais, elles ne sont pas toujours visibles. Je pense qu’en prenant cette décision, le Fespaco voulait attirer l’attention làdessus.
Le fait de présider un jury dans un festival comme le Fespaco vous apporte quoi professionnellement?
Je ne crois pas que présider un jury apporte quoi que ce soit dans un parcours professionnel. Ce n’est pas la première fois que je préside un jury, c’est beaucoup de travail, beaucoup de responsabilités. C’est peut-être une mise en lumière mais, ce n’est pas ça qui change le parcours professionnel, ce n’est pas parce qu’on préside un jury qu’on va être un meilleur réalisateur. Ça fait plaisir simplement parce qu’on se dit que le travail qu’on fait est reconnu par des professionnels et que les autres nous jugent aptes à juger des films.
Vous donnez le premier prix au film Même pas mal de la tunisienne Nadia El Fani, un film qui, selon les organisateurs des JCC, n’y a pas été sélectionné pour sa mauvaise qualité…
Le film qui a eu le grand prix du documentaire est un très beau film, c’est un film fort. C’est le parcours personnel d’une femme, d’une actrice, d’une réalisatrice qui croise l’histoire de la Tunisie. C’est un combat qu’elle mène pour la liberté, pour la démocratie. Je peux comprendre que les JCC étant organisées en Tunisie, les responsables de ce festival aient été très gênés vu le contexte politique que vit le pays actuellement, de programmer un film aussi engagés, aussi critique vis-à-vis du gouvernement tunisien.
Un film basé sur un précédent qu’elle a fait et qui a suscité beaucoup de polémiques et même de violences, notamment de la part des Islamistes. Je crois que ce serait plus élégant, plus honnête de leur part de dire que le film n’a pas été programmé parce qu’on craignait que ça provoque un grabuge dans le festival. Parce Nadia El Fani a quand-même une espèce de fatwa sur sa tête, il faut dire les choses telles qu’elles sont. Je peux comprendre qu’il ne l’ait pas programmé mais je suis très choquée qu’ils prennent pour prétexte la qualité du film.
Le 2ème prix revient à Calypso Rose, réalisé par la camerounaise Pascale Obolo, qu’est-ce qui vous a séduit dans ce film?
Le jury a attribué son deuxième prix tout simplement parce que c’est un beau film, un film fort. La réalisatrice brosse le portrait d’une femme qui est passée par mille et une épreuves, et qui a triomphé. C’est une ode comme je l’ai dit en remettant le prix, un espoir au courage, à l’abnégation et c’est aussi brillamment raconté.
Pascale Obolo, avec ce film, a réussit à concilier des qualités artistiques extraordinaires avec une histoire qui finalement, peut être classique. C’està-dire, le parcours de quelqu’un qui veut être artiste et qui rencontre des embûches. Pour nous, c’était évident que ce film méritait ce prix. Il se trouve par ailleurs que la réalisatrice est Camerounaise, mais quand je juge les films je ne le fais pas ni en fonction du sexe, ni en fonction de sa nationalité. Le jury a décerné ce prix à l’unanimité. Quand on l’a vu, on était tous d’accord qu’il fera partie du palmarès.
Vous-êtes auteurs de plusieurs documentaires dont certains primés dans des festivals, mais, certains publics, notamment camerounais, pensent qu’Une affaire de nègre est votre dernière réalisation…
Après Une affaire de nègre, j’ai effectivement fait des documentaires mais, pour la télévision. Une affaire de nègre est un long métrage documentaire qui avait vocation à aller en festival et qui est sorti en salle. Mais, je pense que tous les films ne doivent pas forcément avoir le même parcours.
Je ne crois pas qu’il suffit de prendre une caméra, de faire des images et d’estimer pour autant que ce sont des films qui doivent aller dans des festivals. J’ai tourné des films pour la télé, des films que j’aime beaucoup. J’ai fais un en Israël et en Palestine (Sderot, Last exit NDLR), c’était sur une école de cinéma à la frontière de Gaza où les organisateurs essayent de réunir Juifs et Palestiniens pour apprendre le cinéma.
Et à travers le cinéma, ces peuples là qui se connaissent très mal mais qui ne se supportent pas peuvent se découvrir. Il y a un autre film que j’ai tourné au Mali, aux Etats-Unis et en France sur l’accession des terres arables qui est un problème majeur en Afrique aujourd’hui (Land rush NDLR).
Au Mali, il y avait une compagnie agro industrielle qui s’installait dans les villages et sur les terres qui appartiennent aux paysans maliens et ces derniers sont entrés en résistance. J’ai filmé à la fois la compagnie et les paysans, il n’y a que la version anglaise du film, je l’ai fait pour la BBC et pour d’autres chaînes anglo-saxons.
Une affaire de nègre aurait pu être vu au Cameroun, il n’a pas officiellement été interdit mais, je sais que ceux qui ont voulu le montrer ont été découragés. Après, je ne peux pas tout faire, je suis réalisatrice, un peu productrice de films aussi, mais je ne vais pas faire dans la distribution, notamment s’il y a un festival et que les gens sont intéressés par mes films, ils ont tous mes coordonnées.
J’ai toujours été prête à projeter mes films au Cameroun, j’ai toujours été très enthousiaste à l’idée que le public camerounais puisse voir montravail, ce qui s’est passé jusqu’à présent ne relève pas de mon fait. Pour des raisons très mal expliquées, Une affaire de nègre n’a pas été projeté au festival Ecrans noirs, il y a également les jeunes avec le festival Mis me binga qui veulent que mon travail soit projeté, on verra si ça peut se faire.
Vous évoluez dans le documentaire,avez-vous l’impression de communiquer mieux à travers ce genre?
Moi je suis rentrée au cinéma par le journalisme. J’étais journaliste et je voulais que mon travail s’inscrive dans la durée. Je voulais pouvoir avoir le temps de raconter des histoires, avoir même des approches subjectives. Pour moi, le documentaire n’est pas un genre mineur d’ailleurs, beaucoup de fictions sont tirées d’histoires vraies. Je continue à avoir des envies de documentaires et enfin, j’ai des envies de fictions.
Mais, je ne voulais pas passer à la fiction tant que je n’avais pas le sentiment que j’étais prête à le faire. Là, je crois que je suis prête à le faire et mes prochains films seront parfois des films de fictions et parfois, des films documentaires.
Pensez-vous que le documentaire soit convenablement exploré par les réalisateurs camerounais?
Vous savez, le convenable c’est assez relatif. Je pense que le documentaire est un genre qui est important, plus accessible. Je veux dire qu’avec une caméra, pour peu qu’on ait un regard, des choses à dire, on peut faire un documentaire. Ce n’est pas le cas de la fiction qui demande beaucoup plus de moyens. Ce que j’ai noté c’est qu’il y a de plus en plus de films qui se font, ce qui est une très belle chose. Ce qui me gène, c’est peut-être le fait que des gens croient qu’il suffit de prendre une caméra pour devenir cinéaste. Moi-même j’ai du mal à me dire cinéaste, je suis réalisatrice de
documentaires…
Mais la facilité qu’apporte le documentaire ne doit pas occulter les difficultés réelles qu’il y a à raconter une histoire et, c’est peut-être quelque chose que les cinéastes ne prennent pas toujours en compte.
Dans l’une de vos interviews, vous avez présenté le Cameroun comme votre pays que adorez et défendez. Pouvez-vous aujourd’hui défendre le cinéma camerounais?
Pour moi, le cinéma camerounais est un concept à la fois très vaste et très flou. On a eu de très bons cinéastes. Chaque fois que je vais dans des festivals et que je retrouve des aînés du cinéma, on me demande comment va Dikonguè Pipa? Comment va Sita Bela? On a eu des cinéastes majeurs et aujourd’hui, il y a une génération beaucoup plus jeune qui essaye de faire des choses (une génération dans laquelle je ne m’exclue pas).
Mais, je crois que tant qu’au Cameroun on n’aura pas compris que le cinéma est un vecteur de développement, un levier de progrès et qu’il faut que l’Etat s’implique vraiment pour donner une impulsion à ce cinéma là, on restera à la marge. On restera à la périphérie du cinéma africain et mondial. J’ai vu l’initiative des Gabonais qui ont mis de l’argent dans leur cinémaaujourd’hui, on peut voir qu’au Fespaco il y a plusieurs films qui viennent du Gabon, il n’y a pas de miracle.
Quand vous voyez tous les pays où le cinéma est développé dans le monde comme le Mexique, l’Argentine, … c’est que à un moment l’Etat, les pouvoirs publics se sont dit on va donner une impulsion en injectant de l’argent dans le cinéma. Est-ce que je me reconnais dans le cinéma camerounais? Quand je regarde ce qui se passe, je suis triste parce que je me dis qu’il faut qu’on prenne en main notre destin cinématographique, sinon, on n’ira
nulle part.
Avez-vous des projets à moyen ou à long terme au Cameroun?
Moi je suis une cinéaste, je fais des films. Peut-être j’aurai le temps de pouvoir me concentrer à autre chose, j’adore partager ce que j’ai avec des gens moins expérimentés que moi. Mais en même temps, on ne peut pas tout faire. Je ne pense pas qu’on puisse à la fois vouloir faire des films et en même temps gérer une école.
Faire des films et diriger un festival, il y a des gens qui le réussisse très bien mais personnellement, faire des films déjà n’est pas simple. Oui, j’ai des projets au Cameroun, mais dans le domaine du cinéma, production et réalisation. Je ne sais pas quand est-ce qu’ils vont aboutir. J’aimerai beaucoup revenir tourner au Cameroun et, pourquoi pas produire des films.
Que doit faire un réalisateur pour être produit par vous?
S’ils veulent être produits, qu’ils m’envoient des projets que je vais lire. J’en ai vu quelques-uns avec qui j’ai commencé un travail d’écriture mais, ça n’a pas abouti. Il faut savoir que je travaille beaucoup, les gens ne se rendent pas compte que faire du cinéma c’est beaucoup écrire, beaucoup travailler. Et effectivement quand quelqu’un apporte un projet et qu’il faut le réécrire encore et encore, au bout d’un moment, il se lasse. C’est ce que je fais avec mes producteurs, quand j’apporte un projet, je le réécris mille fois.
Malheureusement chez nous, on a tendance à penser qu’il suffit de prendre une caméra, de connaitre Pierre, Paul ou Jacques pour pouvoir faire des choses. Donc, si les gens veulent que je les produise il faut qu’ils s’apprêtent à travailler, à tout remettre en question. Il n’y a que comme ça qu’on
peut avancer.

