Des barons du Rdpc se déchirent
Le ministre de l’Emploi accusé de tribalisme, de sentiment antimusulman et de dictature dans le Mayo Tsanaga. Des dénonciations au centre d’un enjeu politique certain. Quand le parti au pouvoir s’auto flagelle …
Zacharie Perevet dans l’œil du cyclone
Onze mois après les élections législatives et municipales des 22 et 30 juillet 2007, la brouille interne au Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc) dans la province de l’Extrême-Nord en général et dans le département du Mayo-Tsanaga en particulier est loin d’être maîtrisée. Aujourd’hui, on assiste encore à une sorte de compétition entre différents départements, l’élite de chaque localité voulant montrer que c’est son unité administrative qui soutient le plus le président Paul Biya et la politique du Renouveau. C’est ainsi qu’à l’issue de la révision constitutionnelle au forceps à l’Assemblée nationale en avril dernier, l’élite du Mayo Sava dont Mora est le chef-lieu est allée remercier les populations. Pour Ibrahim Talba Malla, Cavaye Yeguie Djibril et les autres, les habitants du Mayo Sava méritent des félicitations parce qu’ils ont massivement voté pour les députés Rdpc qui, une fois à l’Assemblée nationale, ont soutenu sans réserve la modification de la Constitution qui donne désormais à Paul Biya la possibilité d’être président à vie.
Contrairement au Mayo Sava où l’élite fait percevoir à tout prix son activisme pour le parti au pouvoir, le Mayo Tsanaga dont le chef-lieu est Mokolo est toujours en zone de turbulence politique. Au moment où on aurait imaginé une action similaire en direction des populations, celui qui est considéré comme le leader du Rdpc dans ce département très peuplé (environ 2 millions d’habitants) est plutôt allé répondre à certaines accusations à l’organe de direction du parti. Lundi 28 avril 2008, Zacharie Perevet, ministre de l’Emploi et de la formation professionnelle, chrétien et membre de l’élite du Mayo Tsanaga, s’est en effet expliqué devant certains membres du comité central du Rdpc. Il est accusé de tribalisme et de dictature à l’intérieur du parti, ce qui aurait fait basculer une partie de l’électorat du Mayo Tsanaga dans l’opposition lors des dernières consultations électorales.
Accusé de dictature et de tribalisme
Dans un document assumé par “ un observateur indépendant ” anonyme parvenu dans les rédactions à l’issue des législatives et municipales, il est reproché à M. Perevet de faire la pluie et le beau temps dans le Rdpc. Dans le Mayo Tsanaga qui a six sièges à l’Assemblée…, “ il n’y a compétition ni au sein du Rdpc même, ni avec d’autres partis politiques ; seul le ministre Zacharie Perevet, fils de l’arrondissement de Koza et ses quelques frères mafas qui sont Gonondo Jean, Sakataï Claude, et Zokom Damien, y font et défont la politique ”, lit-on. Et le document poursuit : “ Le parti de la flamme semble être leur propriété privée où ils distribuent des postes électifs comme ils veulent, à qui ils veulent et selon des critères qu’ils se fixent et défendent rigoureusement. ”
Zokom est maire de Mokolo depuis une vingtaine d’années ; Sakataï et Gonondo, quant à eux, ont été députés pendant des décennies. L’on affirme que lors des primaires dans le Rdpc en vue des dernières élections, le ministre a imposé la candidature de Gondji Elias à la Plaine, au détriment de celle de Oumara Yerima, considéré là-bas comme le candidat du peuple. A Soulede-Roua, Zacharie Perevet a préféré Damaris à Ngabaya qui, dit-on, a une bonne partie de la population derrière lui. Que ce soit à Mokolo, à Mogodé, dans le Mayo Moskota ou à Koza, le ministre est accusé d’avoir manipulé les candidatures.
Derrière ces “ manoeuvrages ” politiques, se cache le tribalisme et un sentiment antimusulman, estiment les dénonciateurs. Selon eux, deux principes guident l’action du ministre Perevet : d’une part écarter radicalement tous ceux qui sont musulmans, et d’autre part éloigner maximalement ceux qui ne sont pas Mafas comme lui. Avant son arrivée au gouvernement, lors de la législature 1988-1992, les sièges du Mayo Tsanaga étaient occupés à 66,6% par des musulmans. A partir de 1992 – il est déjà aux affaires – le nombre de musulmans commence à baisser. Les chrétiens ont désormais 50% des sièges. Pour la législature 1997 -2002, la circonscription va à l’Assemblée avec 83% de chrétiens et seulement 16,3% de musulmans. Parmi les élus, il y a 66% de Mafas. Pour 2002-2007, les mêmes proportions sont maintenues. Dans la liste du Rdpc ayant “ compéti ” le 22 juillet dernier et qui a été annulée, il y avait 0% de musulmans, 100% des chrétiens dont 75% de Mafas. On note ainsi un effacement progressif des musulmans, une montée en puissance des chrétiens et une émergence continue des Mafas.
Perevet crie au scandale de la manipulation
La dictature et le tribalisme dont on accuse le ministre de l’Emploi semblent justifier le basculement des voix d’une partie de l’électorat du Mayo Tsanaga dans l’Union nationale pour la démocratie et le progrès (Undp), parti de l’opposition, lors des dernières élections. Aujourd’hui en effet, les sièges de la circonscription sont répartis entre l’Undp (deux) et le Rdpc (quatre). Lors des précédentes législatures pourtant, le parti au pouvoir avait toujours occupé tous les sièges. Les partisans du leader de l’Undp, Bello Bouba Maïgari, expliquent cette percée de leur formation par le fait que le Rdpc a toujours falsifié les votes des électeurs pour se retrouver comme majoritaire. Mais à l’intérieur du Rdpc, l’on estime qu’il y a eu un vote sanction du peuple, déçu de ne jamais avoir sur les listes en compétition les candidats souhaités par la base.
Pour Zacharie Perevet, tout cela n’est que l’expression de la manipulation, “ simplement pour me nuire. ” A l’en croire, une dissidence s’est formée à l’intérieur du Rdpc pour troubler le parti et servir des intérêts qu’il ignore encore. Au sujet de la dictature et du tribalisme, il indique qu’avant, les candidats étaient cooptés à travers certains réseaux. “ Aujourd’hui, c’est la démocratie ; le peuple choisit qui il veut à travers le vote et certaines personnes se rendent compte que les plus populaires ne sont pas ceux que l’on a toujours cru ”, se défend le ministre. “ Je n’ai rien contre les musulmans, ce n’est d’ailleurs pas possible puisque des membres de ma famille le sont… Vais-je les rejeter ? ” interroge-t-il. Et de conclure : “ Il faut seulement que les gens aient le courage d’accepter les règles de la démocratie et que la vérité se dévoile au grand jour. ”
Qu’elles soient vraies ou fabriquées, ces accusations sont au centre d’un enjeu politique certain. Pour de nombreux observateurs, Zacharie Perevet pourrait prendre un coup. D’abord parce qu’une opinion largement partagée estime que la fonction de ministre est un jeu d’équilibre ethnique et régional perçu comme une récompense politique s’appuyant sur l’action (présente ou à venir) du promu en faveur du pouvoir. Ensuite parce que le Rdpc peut s’inquiéter du bond en avant opéré par l’opposition dans une région bien peuplée et considérée depuis plus de 20 ans comme un bastion du Renouveau. Enfin parce que les querelles ethniques, religieuses et régionales qu’elles ravivent pourraient compliquer la maîtrise du nord dans la gestion du pays. Le ministre de l’Emploi sortira-t-il indemne de cet engrenage ? Au-delà, la représentation ethnique et religieuse dans les listes de candidatures du Rdpc est un sérieux problème dans presque toutes les circonscriptions du septentrion.
Par Alexandre T. DJIMELI

