Alors que les artistes s’échinent à produire des œuvres, le public désespère de les trouver.
Dorine Ekwé – Distribution : Le mal être de la musique camerounaise
Alors que les artistes s’échinent à produire des œuvres, le public désespère de les trouver.
Dorine Ekwé

Désorienté, Olivier Essama ne sait plus où aller. C’est pourtant le coeur léger que quelques instants plus tôt, il est descendu du taxi qui l’emmenait aux éditions Mc pop music au marché central de Yaoundé. Seulement, plutôt que de trouver cette disquerie qui faisait également office de société de distribution des œuvres musicales locales et internationales, le jeune homme s’est plutôt retrouvé dans un magasin de prêt-à-porter. Après 15 ans passés dans le milieu, Mc pop a cessé ses activités dans la distribution depuis mai 2007 fermant ainsi ses 13 magasins à travers le pays. Impossible donc de se procurer cette série d’albums originaux qu’il recherchait désespérément. "Je ne sais plus où aller. Je pense que la seule solution est d’aller vers les vendeurs de Cd contrefaits qui ont tous les titres que je recherche", lance-t-il, dépité.
Le fait est que, depuis quelques années, l’industrie musicale camerounaise souffre de la disparition progressive de ces structures qui faisaient office de sociétés de distribution et de diffusion des œuvres musicales qui ont pourtant connu un certain essor au courrant des années 1990. De fait, ces "distributeurs", reconvertis aujourd’hui dans la vente des téléphones portables et des appareils électroménagers, ont laissé définitivement le champ libre aux jeunes vendeurs ambulants de supports contrefaits chez qui on peut se procurer n’importe quel album ou compilation à 1000 ou 500FCfa
Seulement, bien que Mc Pop Music soit l’une des références en la matière, d’autres distributeurs ont également déposé les clés. Parmi ceux-ci, Jean Tamwo de Flash Music, Coup bis, Kouogueng Moïse (Ets Kouogueng et Fils), Simon Njonang de Sim’s Production, Piette Tamwo des établissements Don Man… qui ont progressivement mis la clé sous la paillasson. Joint au téléphone hier matin, Kouogueng Moïse dont la société "survit" tant bien que mal du côté de Douala affirme faire de "la résistance. Le marché de la distribution et de la diffusion des musiques camerounaises est mort. Nous ne cherchons plus à nous étendre sur l’ensemble du réseau national nous ciblons quelques villes où nous pouvons écouler les produits".
Piraterie
Désormais donc, seules les villes de Douala et Yaoundé ont quelques espaces de distribution et de diffusion des œuvres des différents artistes. Kouogueng Moïse qui se veut philanthrope affirme continuer dans cette aventure uniquement pour que " garder l’image de la musique camerounaise. Nous distribuons ces œuvres et ne les vendons qu’à 2500. Je suis dans le secteur depuis 1990 mais je peux vous assurer que ce n’est pas du tout facile." Où peut-on désormais se procurer les œuvres originales de nos différents chanteurs? Au sein des maisons de production de ces derniers, affirment certains. Dans les bagages de ces artistes ou tout simplement chez "les pirates" rétorquent certains. Face à cette disparition progressive des différentes sociétés de distribution, certains producteurs s’arrangent pour assurer la distribution et la diffusion des œuvres qu’il produit. C’est le cas du producteur Achille Mbanga qui a racheté une partie du capital de Flash music pour assurer la distribution des œuvres de ses poulains et de quelques autres artistes. Ceux qui ne veulent pas se soumettre à cet exercice se contentent de marcher avec leurs disques dans les sacoches et les proposer ici et là.
Pour des personnes proches des milieux musicaux camerounais, la cause principale de cette situation n’est rien d’autre que la piraterie. Pour Alain Noumsi, patron des éditions Mc Pop music interrogé par Cameroon tribune en octobre 2007, "l’époque des ventes faramineuses des Petit-Pays, Grâce Decca, Longué Longué ou encore Belka Tobis est révoquée. A ce moment là, pour un artiste connu, qui sortait un album un jour, les cassettes étaient finies le lendemain" confiait-il, amer. Sam Mbendé, musicien et président du conseil d’administration de la Cameroon music corporation (Cmc) adhère à cette opinion, "c’est à cause de la piraterie que les petites disqueries, jadis prospères et qui servaient de base dans le cadre de la distribution des produits musicaux dans nos grandes villes, ont disparu. Cette disparition a également entraîné de facto celle de quelques établissements de vente de supports que l’on nommait abusivement "maisons de distribution" et qui avaient pignon sur rue à une certaine époque au "marché Congo" à Douala et au "marché central" à Yaoundé, à Bafoussam, à Bamenda et à Garoua".
“Mboa”
Pour le Pca de la Cmc, cette mauvaise passe dans le domaine de la distribution des œuvres musicales camerounaises tient aussi du fait que ce marché a toujours évolué sans aucune norme au Cameroun ce qui suppose l’intervention du droit. "Il ne s’agit pas du droit commercial des affaires, ni celui du travail mais du droit d’auteur. Et le non respect de la législation sur le droit d’auteur a laissé libre cours au développement du piratage, les pirates contrôlant désormais les réseaux de distribution en laissant rarement aux distributeurs, qui manquent de professionnalisme, l’occasion de faire connaître leurs produits et de contribuer à une diversification de l’offre", affirme-t-il. Il invoque donc la nécessité d’une formation professionnelle déterminante, selon lui, pour constituer le vivier professionnel (technique, artistique, administratif et commercial) qui va faire vivre ce secteur stratégique qu’est la distribution pour en permettre la compétitivité, essentielle pour la vitalité et la performance artistique et économique.
Seulement, pour les artistes avant d’en arriver là, il faut d’abord qu’ils puissent écouler les œuvres qu’ils ont mis sur le marché après avoir dépensé des sommes faramineuses pour l’enregistrement et la sortie d’un album.
A cet effet, Malick, propriétaire d’un studio d’enregistrement à Yaoundé affirme en effet que pour sortir un album de six titres pressés à 5000 cd, 2500 cassettes et 1000 affiches, la norme dans le domaine, un artiste ou sont producteur devrait débourser environ 13 millions de francs cfa. "Des ajustements peuvent être faits mais ça demande toujours beaucoup d’argent". D’où la crainte de certains artistes qui, à force d’investir de pareilles sommes pour la sortie d’un album sans être certains de rentrer dans leurs frais, pensent à se reconvertir à autres choses.
Entre temps, le collectif culture du Mboa s’est lancé depuis quelques temps dans la distribution des œuvres musicales. Ainsi, dans les cabarets, les salles de spectacles et les magasins, ce collectif dispose des étals contenant des Cd de certains artistes ayant adhéré au projet. On peut ainsi retrouver Viviane Etienne, Macase, Manuel Wandji, Ak sang grave… qui y trouvent tous leur compte. "Ça marche très bien. Ils vendent les Cd entre 2500 et 3500 Fcfa et les gens se les procurent sans problème", confie-t-on à la cafétéria du Centre culturel français de Yaoundé où sont présentées ces œuvres.