L’Unesco et Sil international attirent l’attention sur les langues en voie de disparition au Cameroun au moment où l’Etat mise sur le système éducatif pour les revaloriser.
Dorine Ekwè –

Le fait est indéniable : imposées par les Etats dans l’éducation, les médias, l’administration, les langues dominantes (anglais et français en l’occurrence) ont gagné du terrain au détriment des langues locales et minoritaires. C’est ainsi que l’Unesco a mis sur pied l’atlas des langues en danger qui recense les langues locales en voie d’extinction. Parmi ces langues en danger ou spéciales comme on les présente du côté de l’Association nationale des comités de langues en Afrique et au Cameroun (Anaclac), plusieurs sont des langues camerounaises. Parmi celles-ci, on retrouve le Poko, le Muuke, le Duli ou Nagumi, le Ndai et le Bati qui figurent dans l’atlas de l’Unesco. Le Zumaya, le Mo’e, le Gey, le Ngong ou encore l’Isuwu sont considérées comme mortes étant donné qu’aucun locuteur vivant n’a pu être localisé.
Un fait qui ne surprend guère quand on sait que le Cameroun se retrouve dans l’une des deux zones d’Afrique qui apparaissent comme étant les plus affectées par cet appauvrissement linguistique : l’une, à l’est, regroupant cinq pays (le sud du Soudan, l’Ethiopie, l’Ouganda, le Kenya et la Tanzanie), et l’autre, à l’ouest se composant essentiellement du Nigeria et du nord du Cameroun. D’après les experts de l’Unesco en effet, le Cameroun à lui seul pourrait perdre dix-huit de ses langues dans les prochaines décennies. Toutefois, précisent les linguistes camerounais, plusieurs autres langues sont en voie d’extinction au Cameroun. Sil International, un organisme spécialisé dans la recherche sur les langues, indique pour sa part que huit langues camerounaises peuvent d’ores et déjà être considérées comme pratiquement éteintes dans la mesure où elles ne sont plus connues que de rares locuteurs.
D’après un linguiste en service à l’Anaclac, toutes les langues locales parlées au Cameroun sont en danger d’extinction. Il précise : "Nous estimons que les langues non écrites sont beaucoup plus menacées d’extinction que celles qui ont déjà un système d’écriture. Ceci, bien qu’il soit vrai que les langues écrites le sont également du moment où elles ne sont pas suffisamment parlées et ne sont pas suffisamment développées et enseignées."
Bien que le phénomène d’extinction des langues ne soit pas un phénomène nouveau, il est urgent, d’après Edmond Biloa, chef du département de langues africaines à la Faculté des arts, lettres et sciences humaines de l’Université de Yaoundé I (Falsh-UYI) : "de ralentir le processus de dépérissement de nos langues car, il est clair que toutes les langues sont confrontées à une mort potentielle." Ce qui est d’autant plus inquiétant que pour les linguistes, la perte d’une langue implique nécessairement la perte d’une culture. Mme Dikoumé du Cerdotola assure que: "préserver ces langues en danger permet de protéger les éléments culturels et philosophiques qu’elles permettraient de transmettre."
Revitalisation
Une urgence quand on sait que, d’après Sil International, " lorsqu’une langue s’éteint, la culture, l’art et l’histoire de ses locuteurs disparaissent avec elle et il devient pratiquement impossible de lui redonner vie ". Par ailleurs, le patrimoine linguistique de l’Afrique étant l’un des plus riches du monde avec 30 % des langues mondiales il est toutefois l’un des plus menacés. Des experts affirment que sur les 1. 400 langues recensées sur le continent, entre 500 et 600 sont en danger et 250 risquent de disparaître rapidement. C’est pour lutter contre ce phénomène qu’au plan institutionnel, des initiatives sont mises sur pied. Ainsi, un programme de revitalisation des langues en danger est mis sur pied au sein du département de Langues africaines et de Linguistique avec l’aide de l’Unesco tandis que les communautés de langues sont encouragées à faire connaître leurs dialectes à leurs ressortissants.
C’est ainsi qu’ici et là, des cours sont organisés pour apprendre une langue ou une autre à des groupes de personnes. Bien que du côté de l’Anaclac on encourage ce genre d’initiatives dans la mesure où elles permettent de maintenir la langue et de la transmettre à d’autres générations, on estime cependant que cela "ne met pas la langue hors danger parce qu’une langue doit être dynamique. C’est ce dynamisme qui lui donne vie. Il se mesure à travers ses publications, l’usage que l’on en fait. Sur tous les plans." Pour assurer ce dynamisme, au ministère de l’Enseignement supérieur, on annonce la mise sur pied imminente de l’Institut de langues et cultures camerounaises dans toutes les universités d’Etat à l’exception de l’Université de Yaoundé II à Soa dont la vocation est d’offrir des formations en sciences économiques et juridiques uniquement.
L’objectif ici, sera d’enseigner ces langues et cultures, les préserver en encourageant la recherche dans ce sens. Ce qui rejoint les objectifs fixés par l’Anaclac qui souhaite qu’il n’y ait plus au Cameroun une langue encore vivante qui ne soit pas écrite. Par ailleurs, en collaboration avec l’Union africaine qui se dit consciente du problème que pourrait poser ce phénomène à long terme, un programme de formation en master et en Phd en linguistique africaine devrait être lancé dès la prochaine année académique. Il sera ouvert aux étudiants de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac) alors qu’un autre pôle sera ouvert à Addis-Abeba (Ethiopie) et sera ouvert aux étudiants des différents pays qui constituent la corne de l’Afrique. Ceci, avec un objectif clair : permettre que les langues africaines puissent " s’intellectualiser " étant donné que pour les spécialistes de la langue, l’école a un grand rôle à jouer dans la préservation de la diversité linguistique.