Malgré les turbulences politiques, les Sud-africains pensent à leur Mondial. Et veulent en faire une réussite. Nonobstant quelques points d’incertitude. –
On ne parlera peut-être plus de la First National Bank Stadium de Johannesburg. Cet antre, qui a abrité des matches de la coupe d’Afrique des nations de football sud-africaine en 1996 a été rebaptisé. Soccer city est le nom que porte désormais le complexe autour duquel on retrouve, entre autres structures, les locaux de la South african football association (Safa). Pour les besoins de la coupe du Monde de football qui a lieu pour la première fois de l’histoire en terre africaine en 2010, ce stade, déjà prestigieux en 1996, subit une profonde transfiguration. C’est ici, en effet, que sont programmées l’ouverture et la clôture de la compétition.
Ce vendredi 12 septembre 2008, les machines tournent à plein régime sur le site. Chaque ouvrier est concentré sur sa tâche. On coule les derniers gradins, alors que les premières charpentes de couverture sont en train d’être posées. Débutés en février 2007, les travaux de rénovation s’achèvent en principe en octobre 2009. Marc Meire, le directeur des opérations, affirme que le taux d’avancement des travaux se situe entre 60 et 70%. Sa mission, en effet, est de conduire le processus d’amélioration quantitative et qualitative du stade. Au-delà des exigences esthétiques et techniques, la capacité d’accueil (55 000 places jusque-là) sera portée à 87 000. Coût des travaux : un peu plus de 2 milliards de rands (environ 130 milliards de Fcfa).
Comme à Johannesburg, les dix stades où se joueront les matches du Mondial 2010 sont en plein travaux. Au total cinq stades existants sont en cours de réhabilitation. En dehors de Soccer city, Loftus Versfeld à Pretoria, le Royal Bafokeng Stadium à Rustenburg, et le Manguang Stadium à Bloemfontein subissent en ce moment une cure de capacitation. A côté de ces stades existants, cinq autres sont en train d’être nouvellement construits : le Nelson Mandela Bay Stadium à Port Elisabeth, le Peter Mokaba Stadium à Polokwane – c’est l’un des lieux que l’Afrique du Sud bâtit comme fleuron de l’événement –, le Greenpoint Stadium à Cape Town, le Mbombela Stadium à Nelspruit et le Durban Stadium dans le KwaZulu-Natal.
26.000 milliards Fcfa d’investissement
Trois de ces chantiers sont réalisés par le consortium Grinaker – LTA et Interbeton, des entreprises qui, en joint-venture, s’occupent outre le Soccer city, du stade de Port Elisabeth. Impossible, pour le moment, de visiter le Nelson Mandela Bay Stadium. “ The road is closed ”, lance le vigile à l’entrée du chantier jeudi 11 septembre. Les visiteurs tentent de négocier. Refus catégorique : “ Je ne veux pas perdre mon boulot ”. Pour contenter ces visiteurs teigneux mais déçus, l’homme lance, sourire en coin, “ Don’t worry ; next year it will be possible ”. La réception du chef d’œuvre est en effet prévue pour la mi-2009.
Mais de l’extérieur, on peut apprécier le déroulement des travaux. Un détail saute à l’œil : l’utilisation du matériau local – les briquettes de terre surtout – dans l’élévation des murs tant au Nelson Mandela Bay qu’à Soccer city. “ C’est le matériau le plus utilisé ici ; il coûte moins cher et est plus résistant que le parpaing ”, assure Marc Meire. Et de poursuivre : “ L’essentiel des matériaux est fourni sur place ; nous en importons très peu ”. D’une capacité de 48.000 places, le coût estimatif du Nelson Mandela Bay stadium est de 1 milliard de rands (environ 65 milliards de Fcfa). Pour certains de ces stades, le gros œuvre est achevé. Selon le programme initial, l’on devait être en train de planter du gazon dans l’un des stades cette semaine.
Une équipe de la Fédération internationale de football association (Fifa) à la tête de laquelle se trouvait Joseph Sepp Blatter, le président de la Fifa, a visité l’Afrique du Sud il y a deux semaines. Elle confirme que la réalisation des infrastructures avance selon le programme établi. Outre les stades, le gouvernement sud-africain met l’accent sur l’entretien des routes et autres structures d’accueil et de télécommunication. L’Etat a mis de côté 17,4 milliards de rands (environ 1.130 milliards de Fcfa) comme investissement direct dans l’organisation de la coupe du monde. Cet investissement est intégré dans un vaste programme de développement (2006 – 2010) dans lequel les pouvoirs publics entendent dépenser un peu plus de 400 milliards de rands (environ 26.000 milliards de Fcfa) pour les infrastructures publiques.
“ 2010 Fever, Get Fever ! ”
Au-delà de la frénésie autour des infrastructures, les autres signes visibles de l’intense préparation du Mondial 2010 c’est la communication par l’objet (différents gadgets), l’affichage et les médias audiovisuels. La pub du Mondial est devenue un rituel à la South African Broadcasting Corporation (Sabc), la chaîne audiovisuelle à capitaux publics. La First National Bank organise des jeux concours au terme desquels les gagnants auront des places gratuites dans les stades. Mobile Telephone Network (Mtn) a fait de l’affichage son affaire. Pas un grand carrefour où on ne lit: “ 2010 Fifa World Cup ; One team, One game, One African sponsor ”. C’est l’effervescence partout ; l’étranger qui arrive au pays de Mandela attrape la fièvre du Mondial. Et l’un des slogans ne croit pas si bien invoquer : “ 2010 Fever, Get Fever ! ” Tout événement d’importance qui se déroule à l’intérieur du pays est un prétexte pour en parler. Ainsi en est-il de Highway Africa à l’Université Rhodes de Grahamstown.
Mardi 9 septembre 2008, la présentation d’une séquence vidéo de la “ 2010 Fifa World Football Cup ” a lieu à 14h30 dans le grand amphi baptisé Eden Grove Red. Devant de nombreux journalistes africains, le Dr Nikolaus Eberl, auteur de Nation of Champions : hosting the best world cup ever, présente le trajet du héros (The Hero’s Journey). Sur l’écran, apparaît Thabo Mbeki, le désormais ex-président sud-africain, qui affirme : “ Je vous assure que vous aurez l’une des meilleures coupes du Monde ; l’Afrique du Sud est prête. ” Prenant acte de cet engagement, Nikolaus Eberl montre comment, en 2006, l’Allemagne a réussi, grâce au Mondial, à changer positivement son image au point d’être recommandée à 85% de visiteurs de l’Europe comme destination touristique. “ Les Allemands vécurent l’expérience de la rencontre des peuples et des cultures ; bien qu’ayant perdu la coupe, ils ont réalisé qu’ils avaient gagné autre chose : les Allemands étaient devenus champions du monde du cœur ”, affirme-t-il. Et de s’interroger : “ Aura-t-on le même sentiment lorsqu’en juillet 2010 retentira le dernier coup de sifflet en Afrique du Sud ? ”
Les dirigeants sud-africains pensent que oui. L’engagement avait en effet été pris par Nelson Rolihlahla Mandela, premier président noir d’Afrique du Sud et leader charismatique très honoré dans le monde entier, dès l’élection de son pays pour abriter le gala mondial de football. “ Let us commit towards our common goal, a national where all of us are winners. Let us build a nation of champions ! Let us build a nation that Walter Sisulu can be proud of. When I see him in the next life, I need to take good news to him ”, avait-il alors déclaré. Et, comme en guise de réponse, Joseph Sepp Blatter, le président de la Fifa, affirme : “ You are the epitome of grace and dignity ; a man with determination to overcome even the greatest odds, and this is what Fifa is sure South Africa will deliver to the world in 2010 – the ability to rise to the challenge with great determination, strength and dignity, as it did in bidding for 2010 ”. Un engagement au plus haut niveau donc. Aujourd’hui, le défi est d’impliquer toute la nation arc-en-ciel dans ce vaste chantier. Au-delà de l’Afrique du Sud, c’est toute l’Afrique, pense Nikolaus Eberl, qui est interpellée puisque c’est la première fois que le continent va organiser un événement d’une telle envergure.
Fête de l’humanité africaine
Comment donc faire en sorte qu’au troisième trimestre 2010 l’Afrique puisse célébrer son humanité comme l’a par exemple fait l’Allemagne 4 ans plus tôt ? La réponse, pour les participants à Highway Africa, est sans ambiguïté. Tous les pays africains doivent soutenir l’Afrique du Sud. C’est cette synergie – elle n’est pas encore visible – qui permettra aux 213 pays en direction desquels le spectacle sera diffusé sur un total de 73.000 heures en direct, de vivre passionnément la fête du foot. Ce qui est donc attendu de la coupe du monde en terre sud-africaine c’est pas d’abord la victoire d’une équipe africaine, (encore que c’est pas exclu) mais la victoire d’un tournoi qui transforme la perception du continent. Si les dirigeants politiques sud-africains, les responsables de la Safa, des entreprises citoyennes, de nombreux citoyens sud-africains et des fans de foot du monde entier croient déjà en la victoire du tournoi, certains facteurs naturels et humains laissent quelque peu dubitatif.
Le climat, le public et la crise d’amour risquent devenir des adversaires du Mondial 2010. L’événement se déroule entre juin et juillet, une période de l’année où le climat est peu clément. Cette période correspond à peu près à l’hiver européen. Sortir, pour les Africains, devient un calvaire. La seule chance c’est qu’il ne pleut pas. Les rencontres dans les stades non couverts ne risquent donc pas de subir les désagréments dus aux pluies. Mais ce n’est pas une garantie de participation du public. L’on a remarqué, lors de la coupe d’Afrique en 1996, que les stades étaient presque vides quand les Bafana Bafana, l’équipe nationale sud-africaine, ne jouaient pas.
On peut donc craindre que ce public-là ne soit pas au rendez-vous. Deux raisons majeures peuvent expliquer cette crainte : premièrement la pauvreté et deuxièmement l’intérêt. Les millions de supporters africains d’autres pays pourront-ils faire le déplacement de l’Afrique du Sud ? Beaucoup pensent qu’il existe un effet coupe du monde qui peut dissiper ces appréhensions. Soit. Mais la poussée xénophobe de mai dernier a porté un sérieux coup à l’hospitalité sud-africaine. La cote de la nation arc-en-ciel a considérablement baissé dans les autres pays africains qui considéraient encore l’Afrique du Sud comme une destination de rêve. A la faveur de la coupe du Monde, les Sud-Africains pourront effacer des mémoires ces images des nationaux violentant et tuant leurs frères africains ? Le gouvernement, assure-t-on à Johannesburg, y travaille.
En attendant, le Dr Nikolaus Eberl propose que les Sud-Africains s’engagent à recevoir les “ étrangers ” qui viendront à la coupe du Monde dans leurs domiciles. De cette façon, l’amour pourra se reconstituer et l’on cheminera ainsi vers la célébration de l’humanité africaine. Grâce au foot !
Par Alexandre T. DJIMELI Envoyé spécial en Afrique du Sud