La diaspora africaine : l’or gris du continent
Si la contribution financière de la diaspora africaine est bien connue sur le continent (24 milliards $ en 2012), on oublie trop souvent qu’elle constitue aussi une inépuisable ressource stratégique à l’heure où l’Afrique en a le plus besoin. Le défi ? Faire une place et motiver le retour de cette mine d’or grise sur le continent.
On peut à juste titre dire que la diaspora africaine est la 6e région économique du continent noir, son 55e pays. Forte de ses 30 millions d’individus, son apport économique direct représente 2,5% du PIB continental. C’est sans doute beaucoup plus si on comptabilise tous les flux monétaires qui passent par les réseaux informels. Mais sa plus grande valeur est ailleurs, dans les cerveaux et la matière grise de ces millions de filles et fils de la patrie. Le savoir et le savoir-faire de la diaspora sont inestimables, d’où l’importance de favoriser leur retour pour contribuer au développement du pays.
Transferts de fonds, création d’entreprises, investissements divers, innovations technologiques et culturelles, les champs sur lesquels ces expatriés peuvent intervenir sont nombreux. Mais quand on examine la situation africaine, certains chiffres frappent : l’Afrique dépense annuellement 4 milliards $ pour l’utilisation d’environ 150 000 experts occidentaux dans divers domaines. Dans cette simple affirmation se trouve tout le ridicule de la situation. L’expertise de la diaspora africaine ne pourrait-elle pas se substituer à l’aide et la coopération occidentales ? Poser la question, c’est y répondre.
Pessimisme à l’africaine
Pour les investisseurs étrangers, l’Afrique n’a jamais été aussi séduisante. Toutes les études à cet effet le confirment : croissance positive généralisée, climat d’affaires amélioré, émergence d’une classe moyenne avide de consommation. Pourtant, la diaspora du continent tarde à se laisser charmer. Une enquête menée par la firme d’intelligence économique et stratégique Knowdys auprès de 56 entrepreneurs africains basés à Paris, Londres et New York le confirme.
Habitués à la transparence occidentale, les entrepreneurs de la diaspora voient d’abord, peut-être à juste titre, les problèmes qu’on rencontre encore en Afrique. Risques plus élevés, obstacles plus nombreux, transactions financières plus coûteuses ou longueur des procédures, sont autant de raisons qui les poussent à ne pas venir investir dans leurs pays d’origine. Les ¾ des entrepreneurs interviewés par Knowdys considèrent que l’accès au crédit en Afrique est encore limité, que les taux d’intérêt y sont trop élevés, et que les droits de propriété des investisseurs sont peu protégés par rapport au reste du monde.
Malgré ces critiques légitimes, de multiples investisseurs étrangers trouvent néanmoins les atouts de l’Afrique assez intéressants pour oser courir un certain risque. En 2010, plus de 55 milliards $ d’investissements directs étrangers sont entrés sur le continent, soit cinq fois plus que 10 ans auparavant. La diaspora serait-elle donc la dernière à croire au potentiel actuel et futur de l’Afrique ? Chose certaine, une remise en cause sérieuse est ici de mise pour comprendre pourquoi ces Africains d’ailleurs hésitent encore à se lancer vers le continent au milliard d’êtres humains.
Récupérer les cerveaux
Dans toute société, la prospérité économique passe d’abord par l’éducation, la connaissance et le savoir. On estime qu’environ 23 000 universitaires quittent chaque année l’Afrique, un coût qu’on évalue à environ 4 milliards $. Cet exode des cerveaux peut toutefois avoir des aspects positifs dans la mesure où le continent les récupère une fois leur formation complétée. Chercheur à l’Université de Cape Town, Mercy Brown propose de regarder l’avantage comparatif de ce flux intellectuel.
« Il faut voir l’exode des cerveaux comme un avantage à exploiter. Les expatriés hautement qualifiés constituent un bassin de spécialistes dont le pays d’origine peut tirer profit. Le défi consiste donc à recruter ces cerveaux. » D’après l’organisation internationale des migrations(OIM), plus de 300 000 spécialistes africains habitent à l’extérieur de l’Afrique, une mine d’or pour tout pays qui souhaite poursuivre sa croissance et son développement. Les leaders africains ne peuvent plus ignorer cette donnée et doivent tout faire pour courtiser cette matière grise qui fait le bonheur d’autres nations.
Il existe plusieurs avantages au retour des cerveaux africains. En premier lieu, l’établissement d’un pont entre la diaspora et les pays d’origine. Ce pont facilite non seulement le transfert des connaissances, mais génère aussi un « tourisme de la diaspora » qui amène avec lui des centaines de millions de dollars dans l’économie locale. Ensuite, la reconnaissance du savoir-faire africain ne peut qu’encourager d’autres expatriés à les imiter. Ce faisant, l’économie en bénéficie, mais le système d’éducation aussi. On vient donc de jeter les premières bases d’une prospérité créée par les Africains, et pour les Africains. Ces transferts ne se font plus Nord-Sud, mais plutôt de la diaspora vers l’Afrique.
Les secteurs en manque de main d’œuvre qualifiée sont nombreux. Dans un rapport publié en octobre 2012, le cabinet de recrutement Robert Walters parlait même d’un « manque criant » dans les télécommunications, l’extraction minière, les produits de grande consommation, la distribution, l’agroalimentaire, les banques et la finance. Cette pénurie est d’autant plus criante que les secteurs énumérés sont en pleine croissance. Le cabinet insiste donc sur « le retour des membres de la diaspora pour aider à combler cette pénurie ».
Si l’or gris peut certes jouer un rôle de lobbyiste pour l’Afrique auprès des pays d’adoption, son apport peut être encore plus grand sur le continent d’origine. Mais pour convaincre cette diaspora de rentrer chez elle, les différents États devront être en mesure de lui offrir des conditions et un contexte à la mesure des capacités, moyens et expériences qu’elle recèle.
Dirigeants africains, j’espère que vous avez pris bonne note, car l’avenir de votre continent en dépend.
Vendredi, 30 Novembre 2012 / Jean-Nicolas Saucier
afriqueexpansion.com

