Le Mfoundi embarasse Paul Biya
Tsimi Evouna tente maladroitement de rattraper un brûlot incitant à la violence interethnique et à la levée des milices.
Les émeutes sociales connues par le Cameroun la semaine dernière ont eu le don de révéler deux choses que l’on redoutait déjà. Les prédispositions de certains cadres du Rdpc pour l’affrontement et la haine gratuite que certains hauts responsables du pays nourrissent pour les concitoyens qui ne sont pas de leur ethnie. Alors que le pays entier déplore les pertes enregistrées tant au plan humain que matériel, les élites du Rdpc n’ont rien trouvé de mieux de se mettre sur le pied de guerre, en proférant des incitations à la violence, à la haine tribale, et en décidant d’activer des milices baptisées groupes de vigilance et de défense. Ils ont déjà trouvé le coupable, qui a importé le désordre à Yaoundé : l’étranger.
Pas un étranger venu d’un autre continent ou même d’une autre nation, mais des Camerounais étrangers au Cameroun. N’étant pas du même village que les signataires de cet appel à l’épuration ethnique, ils ne peuvent, par conséquent, être que des pyromanes. Certes, ces dernières années, la relative accalmie sociale avait donné à tous le sentiment que ces hommes vivant dans le passé avaient capitulé, et qu’ils enseigneraient à leur progéniture les vertus du “ vivre ensemble ” qui cimente la prospérité des grandes nation. Ils versent désormais dans l’apologie de la violence civile, les uns allant jusqu’à programmer des violences intercommunautaires, comme on le voit dans la déclaration xénophobe que certaines élites du Mfoundi, des “ intellectuels ”, dit-on, n’ont pas eu honte de signer et qu’ils ont eu la hardiesse de publier. Heureusement, ces élites ne représentent qu’elle mêmes , puisque ce discours haineux est jugé choquant par la plupart des habitants qui n’ont jamais pensé que certains habitants de la capitale étaient des “ prédateurs venus d’ailleurs ”.
On ne reviendra pas sur le débat oiseux sur “ à qui appartient la ville de Yaoundé ? ”. On n’y reviendra pas pour la simple raison que le président de la république, au nom de qui cette infamie est commise, a tranché depuis longtemps: cette ville appartient à tous les Camerounais parce que c’est le siège des institutions nationales. Cette ville appartient à tous ceux qui y vivent et y exercent leurs activités. A toutes les communautés établies dans la capitale camerounaise souvent depuis des générations et qui l’ont bâties au même titre que tout le monde. Ce débat, le président de la République l’a tranché tel qu’on le voit dans la composition de l’exécutif des Communautés urbaines de Yaoundé et de Douala. Le plus honteux pour le Cameroun, bien entendu, est qu’un ministre de la République trône à la tête de la liste des signataires, un autre signataire ; est le délégué du gouvernement auprès de la Communauté urbaine de Yaoundé, censé promouvoir l’intégration des communautés et l’harmonie entre les populations.
L’affaire n’est pas du tout banale, malgré que, comprenant tardivement qu’ils se sont couverts d’opprobre en paraphant collectivement un brûlot incitant à la haine tribale, les signataires aient tenté de noyer le poisson. Car, la rapidité avec laquelle les élites Rdpc ont activé les comités de vigilance à Yaoundé, à Douala et dans le reste du pays, montre bien que ceux-ci existaient déjà, que la violence était latente. Cela montre surtout les velléités bellicistes aujourd’hui exprimées étaient déjà planifiées, et certains ont hâte d’en découdre pour éliminer la vermine de “ leur ” ville. Le culot, l’aisance qu’ont de hauts responsables gouvernementaux à appeler publiquement au meurtre de ceux qui ne sont pas de leur clan ou qui ne partagent pas leurs opinions, notamment sur la gestion des affaires du Cameroun par Paul Biya, donne la chair de poule lorsqu’on voit à quelles tragédies de tels égarements ont conduit d’autres pays africains. La coïncidence entre l’activation de ces comités de vigilance et de défense et les appels au meurtre proférés par ces “ élites ” a de quoi inquiéter. L’horreur du génocide rwandais n’est pas si loin, et cela n’arrive pas qu’aux autres.
Le plus curieux, bien entendu, est l’attitude du pouvoir. Aucun rappel à l’ordre, aucune dénonciation. Si le pouvoir laisse faire, c’est qu’il croit pouvoir tirer parti de la présence de milices pour imposer les idées du Rdpc. En clair, dans un processus comme celui de la révision constitutionnelle, processus boudé par un bonne frange de la population, ces escouades devraient avoir pour mission d’imposer le silence “ par tous les moyens ” à ceux qui ne sont pas d’accord. Pendant quelques temps, ces groupes que le gouvernement laisse se constituer pour se substituer à la force publique légitime incarnée par les forces de défense et de sécurité, vont donner le sentiment au régime que tout va bien. Mais, elles vont irrémédiablement se révéler dangereuses pour la stabilité politique du pays et, surtout, pour l’équilibre du camp présidentiel.
En réalité, au-delà de la répression que ces milices peuvent perpétrer au bénéfice du pouvoir pendant les échéances immédiates, les véritables craintes sont en rapport avec les querelles de succession que vont inévitablement se livrer, de manières plus ouverte, les prétendants au trône. Les comités de vigilance, comme on les nomme aujourd’hui, vont devenir de véritables milices constituées de fidèles de chacun et à la solde de leur bienfaiteur. Ces groupes vont inévitablement entrer en conflit les uns avec les autres, et il est impérieux, dès maintenant, d’arrêter leur prolifération et de neutraliser d’autres velléités de constitution de milices politiques privées. D’autres part, imaginons que les communautés visées par l’appel scandaleux sus visé se mettent à constituer leurs propres comités de vigilance et de défense. Dans un cas comme dans l’autre, la situation serait incontrôlable et, en tout cas, le bilan, en tous points de vue serait bien pire que ce qu’on a connu la semaine dernière.
De toutes les manières, la présence de milices politiques, même non armées, est un danger pour la paix sociale, parce qu’on ne peut jamais préjuger des exactions que peuvent commettre ces hommes qui se savent au-dessus de la loi. Ces escouades composées de personnes plus fidèles aux individus qu’à un quelconque idéal sont naturellement dangereuses tant pour la paix sociale que pour demain.
Que des représentants légaux d’un gouvernement établi et stable, au lieu d’encourager les populations à coopérer avec les forces légales, les invitent à s’entretuer et lèvent des milices pour ce faire est étonnamment “ irresponsable ”. Mais que le gouvernement laisse ces discours et ces types d’actes prospérer est doublement inquiétant. D’abord parce que le gouvernement peut avoir tendance à laisser ces groupes s’installer et s’équiper, ensuite parce que, faute d’arguments, le Rdpc pourrait désormais imposer ses idées via des mercenaires à la solde d’individus payés pour imposer le silence aux contestataires.
François Bambou

