Dans l’édition de la revue littéraire « Patrimoine » de mai 2006, l’auteur décédé avait réalisé sa propre autobiographie. –
Mon amour pour la littérature est né au flanc de ma grand-mère. Femme des temps anciens, ma grand-mère refusait de dormir sous une couverture. Elle ne fermait les yeux que devant un bon feu. Et le feu, aujourd’hui encore, c’est dans la case des femmes. Dans nos villages, chaque ménage a deux cases, une pour l’homme, une pour la femme. On dort dans celle de l’homme, et c’est là que sont entreposés les biens les plus précieux de la famille. Celle de l’épouse est appelée cuisine, et c’est là que dormait ma grand-mère, sur un lit de stipes de raphia, entretenant le feu toute la nuit. Et ce jour-là, nous abandonnions la grande maison à mon père et à ma mère, et nous allions tous nous coucher avec Grand-Mère, nous serrant et nous disputant pour nous coucher tous sur le même lit qu’elle. Mon père a interdit que l’on donne le nombre de ses enfants, mais à cette époque-là, nous étions déjà bien nombreux à partager ce lit. C’était un lit merveilleux, car ce qui s’y déroulait était unique au monde.
En effet, quand nous étions couchés, quand les plus taquins s’étaient assagis, elle nous récitait des contes. Elle était vraiment vieille, et parler l’essoufflait. Après une ou deux phrases, elle se taisait, et on avait l’impression que sa respiration se coupait. Au bout d’un moment, elle laissait échapper un long souffle qui s’en allait en sifflant, et reprenait le fil du récit. Ah ! Le suspense de cet interminable moment. Nous étions tous silencieux, attendant qu’elle reprenne le fil de l’histoire. Ce n’était pas seulement l’histoire de la tortue ou de la panthère, du potamochère si sot ou de sa femme si sage, de la petite orpheline ou de l’ogre Emomoto. C’était aussi une classe de chant, car il y avait de nombreuses chantefables.
Nantis de ce bagage, nous allions à notre tour raconter aux autres lors des veillées, ou quand elle n’était pas là. Il faut dire que les veillées que j’ai connues étaient en fait des compétitions dans tous les sens du terme. Elles ont disparu très vite à cause de l’école qui occupa désormais toutes les soirées des enfants du village, et je suppose qu’il en fut de mon village comme de tous les autres dans les environs et même du pays beti, mais aussi à cause des tensions qui divisèrent à partir d’un moment donné nos parents.
Divisions
La plupart résultaient des querelles foncières : le champ du grand-père avait été vaste. Mais quand il avait fallu le diviser entre six ou huit enfants, chacun avait trouvé qu’un peu du lopin mitoyen aurait dû lui revenir, et qu’il fallait tracer la limite comme ceci et non comme cela. Cette atmosphère lourde ne permettait plus aux enfants de s’asseoir ensemble le soir. Quand cela était encore possible, on commençait par des jeux. Des jeux, on passait à des compétitions chantées : tit i tong ! tong ! Bête à cornes ! Corne ! Et on donnait le nom d’une bête à corne. Il y en avait aussi pour les bêtes à queue, les animaux grimpeurs, les oiseaux, ainsi de suite. Le vainqueur était celui qui en citait le plus grand nombre. Il y avait ensuite les devinettes. Toute la soirée était faite de compétitions, et chacun essayait d’en gagner le plus grand nombre.
Même les contes donnaient lieu à un concours. Nous les avions entendus plusieurs fois. Nous avions tous le même répertoire. Il pouvait y avoir des variantes quand un enfant venu d’un autre village ou du pays et on se mêlait à nous, ou parce que nos mères n’avaient pas grandi ensemble, mais ces variantes étaient infimes. Connaître une histoire est une chose, la raconter en est une autre, et bien la raconter est encore bien plus compliqué.
Or, il fallait essayer de raconter mieux que les autres. Cela ne veut pas dire qu’on devait inventer ou ajouter des choses. Les aînés étaient vigilants, et on se moquait copieusement de celui qui tentait d’affabuler, car cela prouvait qu’il ne connaissait pas le conte. Cette surveillance augmentait quand les femmes, ayant fini leurs occupations de la journée, venaient s’asseoir petit à petit à nos côtés. Il fallait vraiment y mettre du talent. Les femmes nous laissaient raconter en nous corrigeant, et quand elles étaient devenues assez nombreuses, elles racontaient à leur tour et nous nous taisions. Quand la tradition des veillées est morte dans mon village, je connaissais déjà ce qu’on appelle un beau texte, et cette notion est restée très vivante chez moi.
Ma grand-mère est morte quand j’avais dix ans, mais je peux encore réciter ce qu’elle nous a raconté, et chanter les comptines de ses chantefables. Ce fut ma première vraie leçon de littérature, et je crois que c’est là que le moule de l’écrivain s’est creusé: je suis resté d’abord et avant tout un narrateur. Même lorsqu’il faut donner une peinture des sentiments ou créer une émotion, je ne le fais bien qu’à travers une bonne narration. Et ce récit court que j’affectionne à travers la nouvelle, c’est peut-être le conte qui vit en moi.
Il n’y a pas eu que ma grand-mère. Quand elle n’était pas là, ma mère racontait, et souvent aussi, ma grande sœur. Elles ne l’ont pas fait aussi régulièrement que Grand-Mère, mais elles étaient assez remarquables. D’un autre côté, il y avait l’ambiance familiale. J’ai grandi entre un père et une mère dont personne de leurs enfants ne peut dire aujourd’hui s’il leur est arrivé de se chamailler. Ils l’ont sûrement fait comme tous les autres couples du monde, mais ils s’étaient entendus pour toujours nous le dissimuler, et ils semblaient toujours d’accord sur tout. Sauf sur un aspect de leur personnalité qu’ils ne pouvaient contraindre.
Mon père a toujours trouvé que tous les hommes sont beaux, et je ne sais toujours pas si ma mère a jamais rencontré quelqu’un qui ne soit pas laid. En plus, elle est douée d’un talent de caricaturiste et d’un sens de l’allusion si développés qu’elle est irrésistible quand elle a décidé de persécuter de son éloquence une victime quelconque. Les discussions étaient vives et inextinguibles. Quand mon père devenait lyrique en louant la beauté de tel jeune homme qu’il avait rencontré, ma mère s’insurgeait soudain pour nous assurer qu’il était plus contrefait qu’un bossu. Elle n’hésitait pas d’ailleurs à se lever pour imiter sa démarche grotesque, ou affichait sur sa face la plus vilaine des grimaces pour nous montrer comment sa bouche était tordue. Et chacun défendait sa position. Si ma mère commençait la première à parler des difformités de l’individu auquel elle avait eu affaire dans la journée, mon père la coupait pour nous expliquer qu’il était en fait bâti comme un dieu, et que ma mère ne connaissait pas les frontières de l’exagération.
Senghor
Je crois qu’à la maison, nous avons tous plus pris de notre mère que de notre père, et il est rare que l’un de nous trouve quelqu’un beau, ou rencontre un humain ayant quelques qualités.
Je ne parle pas beaucoup de mon père. Il ne m’a pas beaucoup appris sur le plan littéraire, bien qu’il ait été d’une vigilance exemplaire sur les fautes de langage. Maître de l’école paroissiale, il était pointilleux sur la concordance des temps ou l’accord du participe passé employé avec l’auxiliaire avoir. Je ne m’attarde pas sur le genre et le nombre, ou sur l’imparfait du subjonctif du verbe ressasser.
Dans un autre domaine, il se levait tous les jours à quatre heures du matin pour préparer sa classe du jour. Il disait que c’est un moment idéal pour le travail intellectuel. On a l’esprit reposé par une nuit de sommeil et surtout, il n’y a ni cousin, ni oncle pour venir vous rendre visite et vous détourner du même coup de vos préoccupations. Mon père avait un refrain bien à lui : l’amour du travail bien fait, et j’étais son plus grand regret – mon incurable fainéantise ne me permettait pas d’incarner cet idéal. C’est vrai, je suis de ceux qui pensent qu’il est plus agréable de dormir que de travailler. Cependant, ma mauvaise conscience a pris sa voix et pour moi, un texte n’est jamais fini. Il sort souvent d’un jet, mais après, je passe mon temps à le lire pour réécrire des phrases, raturer, ajouter, déplacer des paragraphes, faire, défaire refaire. L’amour du travail bien fait, si l’on veut, mais du coup, je ne connais plus de travail bien fait.
En réalité, c’est à mon grand-père que j’aurais aimé ressembler. Vous ne rencontrerez jamais un orateur plus achevé que le père de mon père, artiste du proverbe assené au moment le plus mal indiqué pour la partie adverse, transformant en évidences les raisonnements les plus alambiqués et ridiculisant d’un simple mot ses adversaires les plus talentueux dans les joutes oratoires. Quand il se levait pour prendre la parole, on savait que la minute de vérité était proche. Je l’ai vu se sortir, comme en se jouant, des logomachies les mieux imaginées. Je porte son nom, mais je n’aurai jamais son éloquence.
J’appartiens aussi à un village où l’imagination est grande, ou la taquinerie est un art, et dans lequel personne n’est épargné. Un exemple, mais qui n’expliquera finalement pas grand-chose: le nombre de surnoms. Si on s’arrête à notre seul hameau, je peux citer Gérard Ford, Giscard d’Estaing, Richard Nixon, David Dako, Empereur Jean Bedel, Bokassa, à ne pas confondre avec le précédent, Maréchal Meboutou, Nyerere, Monsieur Larousse, Abdou Diouf, Hissène Habré, Hitler, Pachanga, Emetteur, Je-te-jure, Je-doublé, Pentecôte, Pharmacie, Fidel Castro, Yasser Arafat et j’en passe. Mon propre père avait été surnommé Senghor, et ma mère madame Senghor, et si vous venez dans mon village en proclamant que vous voulez rencontrer madame Senghor, on vous mènera chez elle sans hésiter.
Lecture
À l’école, j’ai découvert la lecture. J’étais dans une bande de redoutables pendards, et nous nous étions dit qu’il nous fallait lire ‘les romans’ pour nous rendre intelligents, pour connaître ‘les choses’. Les ‘romans’, c’étaient les bandes dessinées : Tex Tone, Buck John, Hopalong Cassidy, Tex Willer, Capitaine Miki, L’Ombre qui marche, Mandrake le magicien, et tous les clones imaginables de Tarzan : Akim, Zembla, Tamar, Tarak, ainsi de suite. Voilà pour ma formation en culture négro-africaine. Mon père, maître d’école de son État, trouvait que ces magazines pleins de coups de pistolets et de bagarres étaient dangereux pour la jeunesse, et déchirait tous ceux qui lui tombaient sous la main. J’en ai pourtant lu des quintaux à la maison, sans qu’il puisse m’attraper. Jusqu’à une époque récente, je ne savais pas que ‘les romans’ pouvaient avoir une couverture. Tous ceux qui me tombaient sous la main commençaient au moins à la page 8. Il fallait reconstituer le début de l’histoire soi-même, et imaginer la fin bien sûr, puisqu’elle était toujours absente aussi. Je ne savais pas non plus qu’on les achetait. Ils circulaient de main en main, venant d’un ami et allant à un autre. On n’était qu’un maillon d’une longue chaîne. Mais cette chaîne ne s’arrêtait pas là.
Quand il arrivait d’aventure qu’un ‘roman’ retourne à son propriétaire, ou que pour une vexation quelconque, celui qui l’avait amené à l’école après l’avoir volé à son oncle ou à son grand frère – il n’était pas imaginable que les filles puissent aller jusqu’à lire ‘les romans’ – refuse de continuer à le prêter, il fallait raconter l’histoire à ceux qui n’avaient pas eu la chance de le lire. Donc, quelqu’un qui lisait les ‘romans’ apprenait forcément à raconter, à rendre ce qu’il avait lu, quitte à y ajouter un peu du sien, car si ‘les romans’ n’avaient ni tête ni queue, notre auditoire ne pouvait admettre que les récits que nous en faisions soient de même.
Une chose importante aussi, c’est qu’on ne pouvait se permettre seulement de narrer. C’étaient, rappelez-vous, des bandes dessinées. Cela veut dire que plusieurs détails n’étaient pas présentés sous la forme d’un texte ou d’un dialogue qu’on reprenait avec plus ou moins de talent (si vous aviez pu entendre nos accents mexicains quand nous criions ‘caramba’!). Il fallait décrire aussi pour restituer l’image. Un duel dans une rue, devant le saloon: le héros approche la main de la crosse de son six coups, mais son adversaire a traîtreusement dissimulé des comparses munis de carabines Winchester sur les toits des immeubles voisins. Où est la taverne, comment est la rue, comment sont disposés les desperados qui tireront dans le dos du héros? De quelle manière pend la moustache du méchant? Et comment fume-t-il son cigare? Il faut savoir décrire pour rendre la scène à un auditoire attentif et surtout, pour garder la parole parce que dans l’auditoire, il y a quelqu’un d’autre qui a lu ‘le roman’ et qui brûle de vous ravir la vedette.
Lire ‘les romans’ n’était vraiment pas de tout repos. Je crois que l’ambiance des compétitions des soirées des contes déteignait sur les lecteurs. Je me souviens toujours de ma première épreuve dans cet art. Un soir qu’il y avait fête au village, on m’amena un cousin de deux ans plus âgé que moi, Bernard Nama Ebanga, qui habitait le hameau voisin, bien qu’il fut entendu que c’était le même village. Il lisait aussi ‘les romans’, et on lui avait appris que je faisais de même. Nos cousins de son hameau affirmaient qu’il était plus grand lecteur que moi, ce que ceux de notre hameau contestaient bien sûr avec forces arguments. Il fallait absolument qu’on sache qui était le plus grand. Me voilà propulsé champion d’une cause dont je me serais bien passé, d’autant que je n’étais préparé à rien, et lui non plus je suppose. On le conduit là où j’étais et là, il se vante à haute voix. Moi aussi bien sûr car il n’était pas question de laisser un autre coq chanter dans ma cour. Après tout, c’était dans notre hameau que la fête avait lieu, et il était surtout venu à la fête, et non m’affronter. Comme il était mon aîné, il prend l’initiative et dit qu’il va me poser une question très simple pour être sûr que je "lis vraiment les romans".
Je m’attendais à ce qu’il me demande par exemple le nombre de pistolets que dissimule le pistolero Estrellito dans son célèbre duel avec le Capitaine Miki : ayant été désarmé quand il avait dégainé celui qu’il portait ostensiblement dans son étui, il en avait sorti un deuxième de sa chemise, un troisième de sa botte, un quatrième des plis de son poncho, un cinquième de son chapeau melon, ce qui était tout à fait remarquable, car ce mexicain était le seul à ne pas porter un sombrero. Le Capitaine des rangers du Nevada les avaient à chaque fois fait sauter de sa main d’une balle qui ne blessait personne par ailleurs, bien que les duellistes fussent entourés de spectateurs admiratifs. Vaincu, le pistolero s’était mis à essuyer les bottes de son vainqueur, ce qui nous le rendait sympathique.
Je me croyais donc bien préparé, mais mon cousin me prit en traître. Il me demanda tout simplement de lui expliquer ce qu’on appelle "un gibier de potence". Aïe! Il y avait bien "gibier" et "pot" pour me guider, mais c’est aussi ce genre de repères qu’on appelle miroir aux alouettes. Et puis il y avait "anse", ou "tense", ou "t’ense", ou "tance"… Après m’avoir laissé bafouiller misérablement pendant quelques minutes, il me jeta dédaigneusement : "un gibier de potence est un bandit" et s’éloigna, acclamé par toute la troupe. Des semaines après, on riait encore de moi au village. Vous imaginez que j’ai couru feuilleter un dictionnaire pour vérifier? Que non! J’ai essayé de lire le plus de romans possibles pour gagner le prochain test, c’est tout.
Ayant ainsi attrapé le virus de la lecture, j’ai lu n’importe quoi : par exemple, j’ai lu la bible en français, ensuite en ewondo, et enfin en boulou, et je peux vous assurer c’était chaque fois un livre différent. Mon père avait un vieil exemplaire des Misérables de Victor Hugo dont les feuilles s’étaient détachées en cahiers d’inégales longueurs, lesquels s’étaient dispersés dans tous les coins de notre maison. J’ai lu ainsi Les Misérables dans un ordre que n’avait jamais imaginé Hugo, et je connais Jean Valjean, Fantine, Cosette, Gavroche, les Ténardier, mais je ne saurais jamais les replacer dans leur ordre d’apparition, y compris maintenant que j’ai vu trois ou quatre films tirés de l’ouvrage. Et je n’éprouve plus de plaisir à relire ce chef d’œuvre, ou du moins ce plaisir ne peut plus être celui que j’ai éprouvé à cette époque là.
Plaisir
C’est en cinquième que ma cousine m’a dit un jour qu’elle avait lu un roman écrit par un camerounais. Je n’en croyais pas mes oreilles! Les camerounais pouvaient écrire des romans? Et sur quoi? Qu’y avait-il à raconter? Pouvait-il aussi arriver des aventures au Cameroun? Nul mieux que moi ne comprend Don Quichotte quand il met son armure et enfourche Rossinante pour aller chercher des aventures. Une des choses que la lecture m’avait enseignée, c’est que l’histoire qui engendre un roman se passe toujours ailleurs, et j’ai gardé cela à l’esprit longtemps. Le premier roman camerounais, et donc africain que j’ai lu, c’est Le vieux nègre et la médaille de Ferdianand Oyono. Le livre s’ouvre sur cette scène où l’on voit le héros, après avoir été réveillé par ce rayon de soleil qui tombait exactement dans sa narine gauche, commence sa journée en allant s’accroupir derrière un buisson tandis qu’un porc attend qu’il ait fini pour prendre son petit déjeuner sur le petit dépôt, et que sa femme lui dit d’aller un peu plus loin à cause de l’odeur. C’est peut-être ce jour là que je me suis rendu compte que je pouvais écrire, puisqu’on pouvait mettre dans un livre des scènes qui ressemblaient à celles de mon village, et qu’il n’y avait pas de pays à roman et des univers hors écriture. J’avoue que ce fut vraiment un choc, une révélation.
Vous vous êtes rendu compte que je ne vous ai pas parlé de mes professeurs de littérature. Les malheureux! Je ne me souviens pas de leurs leçons. Ils m’ont sûrement appris quelque chose d’important, de fondamental peut-être, mais je serais bien incapable de vous dire quoi! On ne se met pas pendant une heure ou deux chaque semaine devant un groupe d’élèves pour ne rien dire. Je leur fais confiance, ils ont accompli consciencieusement leur devoir. La preuve c’est qu’ils ont touché leur salaire à la fin du mois. C’est moi, le mauvais élève, qui n’ai pas accompli le mien. Je ne le fais pas exprès, mais je suis soudain frappé d’amnésie quand je pense à eux. Que diable ont-ils pu me raconter pendant toutes ces années? Le Seigneur me le pardonne, mais il faut bien le dire, je suis un de leurs élèves. Ce sont eux qui ont fait de moi ce que je suis : le dernier des mécréants, pour ne pas être modeste! J’ai pris la littérature en concubinage, je ne l’ai pas épousée! C’est mon amante. On peut donc s’étreindre dans les coins sombres.
Pour découvrir un texte, je le lisais attentivement, et des écrivains qu’on m’a présentés comme difficiles m’ont semblé vraiment limpides: Baudelaire, Kafka, Camus, Césaire par exemple. Ce que j’en sais, je l’ai découvert par la lecture. Quand je ne pensais pas avoir bien compris, je recommençais la lecture. Généralement, au cours de littérature, je lisais "les romans" sous la table. C’est simple, je n’ai jamais pris de notes à un cours de littérature. Pas une seule fois, je le jure. Et il ne circulait pas de texte critique quand j’étudiais la littérature. J’avais une recette infaillible quand on avait donné un devoir : il suffisait de raconter n’importe quoi en faisant de belles phrases, et le professeur était convaincu d’avoir affaire à un bon élève.
Mais en ce qui concerne l’écriture elle-même, je me rends compte que j’ai toujours écrit, si l’acte de prendre la plume n’est pas réellement le véritable moment de l’écriture. Racontant et brocardant à longueur de journée, je n’ai eu aucun mal le jour où j’ai vraiment décidé de prendre la plume. Ce fut pour écrire "La papaye". J’avais suivi à la radio l’annonce de l’ouverture du concours de la meilleure nouvelle de langue française. C’était, je crois, la cinquième édition. Je décidai de compétir. Comme j’étais en train d’aller rendre visite à ma cousine, je lui demandais quelques feuilles de papier. J’ai pris l’après-midi pour écrire à la main les quatorze pages qui composèrent le manuscrit de cette nouvelle. Un vieil ami, Mbida, alors secrétaire au Pnud, m’aida à dactylographier le texte, qu’il me ramena plein de fautes en me disant qu’il avait tellement ri qu’il n’avait pas réussi à se concentrer sur son ouvrage. Je pris quand même le risque d’envoyer cette ébauche, qui remporta le troisième prix du concours. Depuis cette époque, je n’ai plus arrêté.
En réalité, je n’écris jamais pour quelqu’un. Je n’écris que pour me faire plaisir. J’écris toujours ce que j’ai envie d’écrire, ce que je pense pouvoir être bien raconté. J’écris toujours plusieurs textes à la fois. Par exemple, au moment où j’ai rédigé celui que vous lisez en ce moment, j’avais un rapport de recherche à moitié achevé, j’étais aussi en train d’écrire l’introduction d’un texte de littérature orale, je couvais en plus un article d’anthropologie à moitié achevé, et je venais de proposer le matin même un manuscrit à un éditeur. Quand je ne me sens plus inspiré, je passe à un autre. Je suis donc toujours en train de commencer un nouveau texte, et d’en finir un autre, tout en amendant deux ou trois. J’ai cependant connu une période noire. Il y a eu un moment où j’ai tenté d’écrire pour donner des leçons. Les textes de cette époque sont pleins de didactisme. Aujourd’hui, je les trouve maladroits et prétentieux, et je n’ai jamais osé les proposer à un éditeur.
Rêve
J’ai parfois l’impression que le texte existe en moi d’une manière indépendante, et qu’il arrive un moment où il veut sortir. Quand arrive ce moment, il est inutile de m’y opposer, sinon il m’asphyxie littéralement. Je suis incapable de faire autre chose. C’est comme quand on a la vessie pleine. On peut toujours résister, renvoyer à un moment plus tard, mais quand elle est réellement pleine, on n’a plus le choix. On cède devant la nature. Il y a vraiment un moment où je dois écrire.
Il m’est arrivé de me lever en pleine nuit parce que j’avais envie d’écrire, et au moins, de jeter quelques notes rapides sur un bout de papier. Cette expérience d’une présence intérieure, d’une espèce d’incube qui se met soudain à vous tourmenter peut être éprouvante parce que le texte prend une matérialité telle qu’il devient oppressant. Cela vient peut-être aussi du conte, car le conte est un texte reçu, et qu’on doit rendre après l’avoir paré des plus beaux atours qui se puissent trouver. Ces deux dernières années je l’ai vécu d’une manière vraiment violente. La première fois, c’est lorsque Le bourreau s’est révélé à moi. Il s’agit d’une expérience onirique. Les premières scènes, je les ai rêvées, mais le rêve était si précis, si détaillé que je me suis réveillé en sursaut. Ceux qui liront ce texte trouveront qu’il est extrêmement violent. Ces scènes, je ne les ai pas imaginées : je les ai vues dans mon rêve telles que je les décris. Si j’avais un peu plus de temps, je les peindrais, car je peins aussi très bien. J’ai su dessiner avant d’aller à l’école. En fait, je n’ai jamais appris. Mais ne nous égarons pas.
J’ai une relation spéciale avec mes rêves. Tout petit, alors que tout le monde racontait autour de moi des histoires de rêves prémonitoires, je me suis rendu compte que les miens ne l’étaient jamais, mais qu’ils visualisaient quelque chose que je ressentais profondément, souvent par exemple, une expérience de mon corps. Cette sensation est toujours vécue tragiquement, rarement d’une manière agréable : si je dors les jambes repliées, je rêve toujours qu’une vieille femme me poursuit. S’il fait chaud et que je transpire, je rêve que mon corps est couvert de larves, ou que des mousses ou des lichens poussent sur ma peau. Souffrant d’une mauvaise circulation sanguine dans les membres inférieurs, j’éprouve souvent des fourmillements, qui me font rêver que des gros mollusques rampent sur mes jambes. Ces moments peuvent être terrifiants, au moins désagréables.
Mais ces rêves offrent aussi des allégories à des idées, à des sentiments. Je mets souvent plus de temps à établir le lien dans ce cas, mais j’y parviens souvent : parfois, c’est un mot clé, mais il se présente à moi sous une forme anagrammatique.
Les scènes vues en rêve n’ont en réalité qu’un lien analogique ou métaphorique avec l’idée qui me hante, mais ces allégories m’aident à préciser quelque chose qui était peut-être confus, mal conçu, qui n’était pas venu dans ma conscience, une fumerole qui restait vague dans le préconscient. Voilà la genèse de ce texte, Le Bourreau. Je me suis réveillé cette nuit là avec une telle rage, un tel sentiment de révolte… Je n’en avais jamais éprouvé de pareil. J’ai essayé d’oublier. Après tout, ce n’était qu’un rêve. J’en avais eu d’autres. Mais il a rapidement enfanté ce démon qui vient inlassablement me tourmenter tant que je ne l’ai pas exprimé – dans tous les sens du terme -, tant que je ne l’ai pas mis hors de moi, sur du papier : la muse au souffle venimeux qui se perche au chevet de mon lit et m’asphyxie de ses exhalaisons aussi longtemps que je ne me suis pas purgé de son venin! C’est une amante cruelle, je puis vous l’assurer.
Je braconne là sur les terres de Freud, mais loin de moi l’idée d’interpréter. Je raconte des expériences vécues tout simplement. Permettent-elles de comprendre vraiment comment j’écris? Je ne suis pas sûr. S’il fallait se précipiter sur mon ordinateur chaque fois que je rêve, j’écrirais des briques plus épaisses que celles d’Alexandre Dumas père.