{"id":6698,"date":"2009-04-06T13:15:40","date_gmt":"2009-04-06T11:15:40","guid":{"rendered":""},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"1983","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/camerfeeling.fr.fo\/fr\/1983\/","title":{"rendered":"Issa Tchiroma Bakary : Je n\u2019ai pas de rancune"},"content":{"rendered":"\n\n\n<p><\/p>\n<p><span class=\"13aria\"> Il &eacute;tait cadre aux chemins de fer du Cameroun lors des &eacute;v&egrave;nements. Il passa plus de six ans au bagne de Yoko. Il &eacute;voque son arrestation et ses ann&eacute;es de prison.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" data-expand=\"600\" class=\"lazyload\" border=\"1\" align=\"left\" src=\"data:image\/svg+xml;charset=utf-8,%3Csvg xmlns%3D'http%3A%2F%2Fwww.w3.org%2F2000%2Fsvg' viewBox%3D'0 0 1 1'%2F%3E\" data-src=\"http:\/\/www.quotidienmutations.info\/images\/issa-thiroma.gif\" alt=\"\" \/><strong>Comment avez-vous v&eacute;cu &quot;votre 6 Avril &quot; ?<\/strong><br \/>Douala &eacute;tait d&eacute;serte ce jour-l&agrave; .La ville &eacute;tait morose, inqui&egrave;te. Apr&egrave;s avoir d&eacute;pos&eacute; mes enfants au Petit Joss, l&rsquo;&eacute;cole publique de Bonanjo, je rejoignais mon bureau &agrave; la R&eacute;gifercam. Les armes &eacute;taient dispos&eacute;es en &eacute;chafaud dans la cours de la radio &agrave; Bonanjo. On pouvait conclure que quelque chose se passait. Un ami aussi &eacute;perdu que moi me questionne sur ce qui se passait Je n&rsquo;en savais pas plus que lui. Je r&eacute;pondis que les Camerounais sont r&eacute;put&eacute;s pacifiques ; que je ne comprenais pas qu&rsquo;on entre dans des turbulences violentes. Je fis un tour &agrave; Deido Plage o&ugrave; j&rsquo;habitais. La morosit&eacute; &eacute;tait g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;e. Aucune information fiable ne circulait dans le sens Douala-Yaound&eacute; et inversement. Je retournais &agrave; mon bureau &agrave; la R&eacute;gi o&ugrave; je travaillais comme charg&eacute; d&rsquo;&eacute;tudes.<\/p>\n<p><strong>Jusque l&agrave;, vous n&rsquo;aviez aucune inqui&eacute;tude, pourtant vous serez arr&ecirc;t&eacute;<\/strong><br \/>C&rsquo;est le 16 avril que les &eacute;l&eacute;ments de la gendarmerie et police, apr&egrave;s m&rsquo;avoir pris en filature, m&rsquo;interceptent &agrave; l&rsquo;entr&eacute;e de mon bureau, sur ordre du d&eacute;l&eacute;gu&eacute; provincial &agrave; la S&ucirc;ret&eacute;, le Commissaire Pierre Minlo Medjo Entre le 9 avril et le jour de mon interpellation, soit exactement 6 jours, mon bureau avait &eacute;t&eacute; fouill&eacute; 9 fois et ma r&eacute;sidence autant de fois. Tous les matelas de la maison avaient &eacute;t&eacute; &eacute;vent&eacute;s, le plafond lac&eacute;r&eacute;. Mes enfants &eacute;taient traumatis&eacute;s. Il aura fallu beaucoup de temps pour que ces enfants s&rsquo;en remettent de leur traumatisme.<br \/>Je fus conduit directement &agrave; l&rsquo;a&eacute;roport de Douala pour Yaound&eacute;. A la passerelle, les militaires m&rsquo;attendaient armes au point. Les instructions leur avaient &eacute;t&eacute; donn&eacute;es que j&rsquo;&eacute;tais &quot; un &eacute;l&eacute;ment tr&egrave;s dangereux qu&rsquo;il fallait surveiller de pr&egrave;s. &quot;.<br \/>A la direction de la police judiciaire o&ugrave; je suis conduit, on avait pris le soin d&rsquo;&eacute;vacuer une cellule de malfrats pour m&rsquo;y loger seul parce que, disait-on, j&rsquo;&eacute;tais dangereux ! Je garde de cette cellule le souvenir le plus ex&eacute;crable de ma vie : une pi&egrave;ce de 3 m&egrave;tres carr&eacute;s sans lumi&egrave;re et sans a&eacute;ration. Il n&rsquo;y avait pas de toilettes. Les d&eacute;tenus faisaient tout sur place ; ils s&rsquo;asseyaient ou se couchaient sur leurs excr&eacute;ments et sur leurs urines. J&rsquo;avais pass&eacute; 3 jours dans cette cellule, dans ces m&ecirc;mes conditions, qu&rsquo;on ne souhaiterait pas &agrave; son pire ennemi.<br \/>On me sort de l&agrave; pour la prison de Kondengui.Je partage le quartier avec Marafat Hamidou Yaya, Marcel Niat Njifenji,Issa Bakari, Dakol&eacute; Da&iuml;ssala,Garga Haman Adji, Amadou Bello, Bobo Hamatoucour. Victor Ayissi Mvodo sera relax&eacute; &agrave; la minute m&ecirc;me o&ugrave; j&rsquo;entrais en cellule .Je le croise, le surprends en train de r&eacute;ajuster sa cravate. On se regarde sans se dire un mot, alors qu&rsquo;on se connaissait parfaitement. Nous &eacute;tions en train d&rsquo;entrer dans une nouvelle vie incertaine.<br \/>La vie carc&eacute;rale est particuli&egrave;re ; elle vous transforme et fait de vous un autre homme que celui que vous avez &eacute;t&eacute; au moment o&ugrave; vous l&rsquo;engagiez. Marcel Niat Njifenji m&rsquo;avait demand&eacute; de lire pour lui la bible. Tout ce que je faisais &agrave; la prison de Kondengui c&rsquo;&eacute;tait de lire ce livre sacr&eacute; pour mon compagnon d&rsquo;infortune .En quelques semaines j&rsquo;avais parcouru ce livre de la premi&egrave;re &agrave; la derni&egrave;re page. On m&rsquo;en redemandait encore.<\/p>\n<p><strong>Vous &ecirc;tes envoy&eacute; &agrave; la prison de Yoko&hellip;<\/strong><br \/>Effectivement. J&rsquo;y passerai plus de 6 ans de ma vie, jusqu&rsquo;&agrave; mon &eacute;largissement en fin 1990. Tout commence au tribunal militaire de Yaound&eacute;, o&ugrave; je suis pr&eacute;sent&eacute; pour r&eacute;pondre aux chefs d&rsquo;accusation suivants : assassinat, tentative d&rsquo;assassinat, destruction des biens publics, apologie du crime. Mon avocat, Me Yondo Black tentera de d&eacute;monter tout cela en vain. Le verdict &eacute;tait dit d&rsquo;avance. Le reste n&rsquo;&eacute;tait que des formalit&eacute;s qu&rsquo;il fallait remplir. Le colonel Vald&egrave;s, en sa qualit&eacute; de commissaire du gouvernement, devait assumer ce r&ocirc;le pas plaisant de prouver ma culpabilit&eacute;. Sa t&acirc;che ne fut pas ais&eacute;e. Lorsque je suis pr&eacute;sent&eacute; au colonel Enanga, pr&eacute;sident du tribunal militaire, il eu cette r&eacute;action exclamative : &quot; Pourquoi vous m&rsquo;amenez ce monsieur?&quot;.<br \/>Yoko est un bagne au sens pur du terme. Ce sont les Allemands qui avaient construit cette maison carc&eacute;rale au d&eacute;but du XX&egrave;me si&egrave;cle. Non seulement aucune am&eacute;lioration architecturale n&rsquo;a &eacute;t&eacute; apport&eacute;e &agrave; cette prison, mais l&rsquo;&eacute;difice est d&eacute;pass&eacute; dans toutes les formes. Il y avait aussi le d&eacute;paysement qu&rsquo;il fallait subir et supporter. Cela va durer plus de 6 ans.<\/p>\n<p>Vous recouvrez la libert&eacute; en 1990&hellip;<br \/>C&rsquo;est effectivement &agrave; la fin de cette ann&eacute;e-l&agrave; que je serai liber&eacute;. Le 17 janvier 1991, le pr&eacute;sident de la R&eacute;publique signe l&rsquo;armistice en faveur de tous ceux qui &eacute;taient concern&eacute;s par les &eacute;v&egrave;nements du 6 Avril 1984. Mais certaines personnes bloquent la mise en application de cette loi pour de raisons inavouables. Je prends mes responsabilit&eacute;s et j&rsquo;organise une manifestation baptis&eacute;e &quot;La marche de Garoua &quot;. Il s&rsquo;agissait d&rsquo;une grande manifestation pacifique devant attirer l&rsquo;attention des pouvoirs publics sur la volont&eacute; de certaines de freiner le retour &agrave; la normale de la vie politique. Au terme de cette manifestation, je fus interpell&eacute; et jet&eacute; en prison une nouvelle fois. Lorsque les populations du grand nord apprennent que je suis incarc&eacute;r&eacute;, de bouche &agrave; oreille, l&rsquo;information circule selon quoi si je ne suis pas lib&eacute;r&eacute; aussit&ocirc;t, on allait &eacute;gorger tous les fonctionnaires m&eacute;ridionaux en poste dans le septentrion. Connaissant la d&eacute;termination des ressortissants de cette partie du pays, il fallait prendre l&rsquo;information tr&egrave;s au s&eacute;rieux. J&rsquo;avais appr&eacute;ci&eacute; la promptitude et la vision avec lesquelles Edgar Alain Mebe Ngo&rsquo;o, alors secr&eacute;taire g&eacute;n&eacute;ral de la province du Nord, avait agit en saisissant les autorit&eacute;s de Yaound&eacute; sur la gravit&eacute; de la situation. Il avait obtenu l&rsquo;accord de Yaound&eacute; pour que je sois aussit&ocirc;t remis en libert&eacute;. Ce qui fut fait et la tension baissa.<\/p>\n<p><strong>Votre entr&eacute;e au gouvernement en 1992 en qualit&eacute; de ministre des Transports, &eacute;tait une r&eacute;paration ou une reconnaissance de vos comp&eacute;tences ?<\/strong><br \/>Je voudrais vous rappeler que je suis ing&eacute;nieur des mat&eacute;riaux et de construction form&eacute; dans une des meilleures &eacute;coles fran&ccedil;aises, avec option &quot;le chemin de fer&quot;. Lorsque quelqu&rsquo;un qui a ce profil dirige un d&eacute;partement gouvernemental en charge des transports, cela ne saurait &ecirc;tre ni une usurpation, ni un cadeau imm&eacute;rit&eacute;. Je voudrais vous dire, en passant, que si vous allez au minist&egrave;re des Transports, mes traces sont rest&eacute;es visibles l&agrave;-bas. J&rsquo;ai pos&eacute; des actes utiles qui font encore entrer de l&rsquo;argent dans les caisses de l&rsquo;Etat &agrave; ce jour.<br \/> Au plan politique, &eacute;tant &eacute;tudiant, j&rsquo;ai dirig&eacute; la section de France de l&rsquo;Union nationale du Cameroun (Unc). Ce n&rsquo;est pas rien. Surtout &agrave; ce moment l&agrave; o&ugrave; la contestation estudiantine &eacute;tait au plus fort. Il fallait encadrer les &eacute;tudiants camerounais ; on le faisait avec un succ&egrave;s certain.<br \/> Au plan humain, j&rsquo;ai subit des humiliations, des frustrations, des souffrances physiques et morales. Je n&rsquo;ai pas de rancune ; je voudrais seulement que ce qui m&rsquo;&eacute;tait arriv&eacute; n&rsquo;arrive plus &agrave; personne dans notre pays. Le pr&eacute;sident m&rsquo;a appel&eacute; au gouvernement ; je l&rsquo;ai servi, avec bonheur. Aujourd&rsquo;hui encore, je soutiens son action. Je voudrais qu&rsquo;il r&eacute;ussisse pour le bonheur du Cameroun. Nous avons le devoir de conduire ce pays vers le bonheur en restant dans la paix.<br \/>Un penseur fran&ccedil;ais a dit que &quot;l&rsquo;Homme est un apprenti, la douleur est son ma&icirc;tre. Nul ne se conna&icirc;t tant qu&rsquo;il n&rsquo;a pas souffert.&quot; Je fais mienne cette pens&eacute;e. J&rsquo;ai souffert et je me connais. Je peux l&rsquo;affirmer sans g&egrave;ne. Je voudrais aussi partager cette r&eacute;flexion avec tout le monde : L&rsquo;humiliation permet &agrave; quelqu&rsquo;un de d&eacute;couvrir l&rsquo;humilit&eacute;, et c&rsquo;est elle &#8211; l&rsquo;humilit&eacute;- qui conduit vers la grandeur. Plus on est grand, plus on devrait &ecirc;tre humble. Cela devrait &ecirc;tre la r&egrave;gle. Le monde se porterait mieux.<br \/>Le 6 Avril est un &eacute;pisode douloureux qu&rsquo;il faut transcender. Il fait partie de l&rsquo;histoire de notre pays, et l&rsquo;histoire, elle, est faite des joies, des pleures et de sang. L&rsquo;essentiel &eacute;tant d&rsquo;avancer. <\/p>\n<p><em>Propos recueillis par Xavier Mess&egrave;<\/em> <\/span>  <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il &eacute;tait cadre aux chemins de fer du Cameroun lors des &eacute;v&egrave;nements. Il passa plus de six ans au bagne de Yoko. Il &eacute;voque son arrestation et ses ann&eacute;es de prison. 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