Près de 90% de Camerounais au noir
Dans le système actuel, de nombreux employés sont maintenus dans l’illégalité, même par l’Etat.
Les Camerounais n’ont véritablement pris conscience de la notion de « travail au noir » que depuis la médiatisation des souffrances de leurs compatriotes à la recherche de l’Eldorado en Europe il y a quelques années. Travailler au noir au-delà de l’Océan signifie ne pas avoir de carte de séjour et de travail, ainsi que les documents attestant d’une certaine protection sociale.
Ici au Cameroun, les employés généralement considérés comme travaillant au noir seraient des non Camerounais exerçant pour des ménages ou des sociétés, recrutés au mépris de la réglementation en vigueur. « Mais ils sont peu nombreux ceux-là, et ne pèsent d’aucun poids dans la masse des employés au Cameroun », explique M. Nguemnang, spécialiste du droit du travail.
Pour lui, dans le contexte camerounais, les travailleurs au noir sont ceux qui ne sont pas affiliés à la Caisse nationale de prévoyance sociale (Cnps), donc ne peuvent bénéficier de la sécurité sociale. Il s’agit là de ceux qui travaillent et touchent un salaire régulièrement, mais qui, pour une raison ou une autre, ne bénéficient pas des prestations de la Cnps.
Le privé champion du travail au noir
Plus de 90% de la population active travaille ainsi au noir, selon M. Nguemnang. Les employés du secteur privé sont les plus touchés. Dans son récent ouvrage, Louis Paul Motazé, ancien directeur général de la Cnps, indique que 82,5%, soit environ 4 millions d’employés du secteur privé, ne jouissent pas de la sécurité sociale au Cameroun. Toutes les entreprises sont interpellées ici. Les méthodes des employeurs sont connus : interminables engagements à l’essai, contrat renouvelable après chaque année, recrutement comme temporaire, non versement des cotisations sociales pourtant retenues, etc. Il s’agit là des cas de ceux qui exercent dans des sociétés reconnues comme telles.
Une bonne partie des travailleurs exercent dans les ménages comme boys, gardiens, ménagère, berceurs, etc. Ils n’ont aucun contrat de travail écrit et reçoivent leurs salaires directement des mains du patron, parfois sans fiche d’émargement. Indemnisation pour cause de maladie ? Connaît pas. Compensation pour accident de travail ? Une croix dessus. Avec un salaire dérisoire unilatéralement fixé par l’employeur – en deçà du salaire minimum interprofessionnel garanti – ils arrivent difficilement à joindre les deux bouts. Pour eux, travailler signifie « fuir la maison ». On le voit, le secteur privé est champion dans ce phénomène. Mais le travail au noir n’est pas une réalité propre aux entreprises privées.
La caution et les encouragements de l’Etat
En plus de le cautionner dans le privé, l’Etat camerounais semble promouvoir le travail au noir dans les administrations publiques. Dans l’enseignement par exemple, les instituteurs vacataires et les enseignements payés par les Associations de parents d’élèves (Ape) étaient dans cette situation avant le processus de leur contractualisation dans la fonction publique. De même, dans les hôpitaux publics, il s’est développé une race d’infirmiers, les bénévoles, qui ne sont pas officiellement reconnus comme travailleurs par l’Etat mais qui exercent aux côtés de fonctionnaires et autres agents de l’Etat.
Dans presque tous les ministères (services centraux et extérieurs compris), le personnel dit temporaire est dans la même situation. L’expérience du ministère des Finances avec les temporaires recrutés en masse aux Impôts est édifiante à ce sujet. On comprend pourquoi lors du conseil ministériel du 07 mars dernier, le président de la République a évoqué la question et demandé aux différents départements ministériels d’engager au plus vite la régularisation de leur situation de travailleurs. Ce n’est pas la première fois que de telles instructions sont données. Mais à chaque fois, on se retrouve dans la même situation quelques mois après : des milliers de jeunes en situation de travail irrégulière dans les administrations publiques.
Une politique de l’emploi paralytique
Le gouvernement a souvent expliqué le recrutement massif des temporaires pour satisfaire ses besoins d’une part par les restrictions budgétaires dues à la crise économique, et d’autre part par la pression du chômage des jeunes et les risques d’implosion sociale. Mais de nombreux jeunes pensent que la situation perdure par le fait que le gouvernement ne se soucie que très peu des moyens de développement et de sécurisation des emplois, malgré la création d’un ministère de l’Emploi et d’un Fonds national de l’emploi. La mise sur pied d’un certain nombre de projets au ministère de la Jeunesse visant à promouvoir l’auto emploi (le Piassi, le Pajer-U, etc.) pourra-t-elle permettre de résoudre le problème de l’emploi et de prendre en compte l’exigence d’affiliation à la Cnps pour sortir du noir les jeunes qui s’auto emploient et créent des emplois ?
Dans le secteur privé, les raisons souvent évoquées par les patrons pour maintenir les employés dans le noir, ont trait aux charges fiscales. La part patronale à payer à la Cnps, plus de 14%, leur paraît exorbitante. Par ailleurs, il existe même des employés qui refusent de se faire immatriculer à la Cnps, parce que leur salaire est modique : « Je gagne même combien, pour que l’on coupe l’autre pour reverser à la caisse ?», les entend-on souvent dire.
Après les états généraux de l’emploi, il faudra probablement faire les états généraux du travail et de la prévoyance sociale afin de définir une stratégie nationale pour sortir le Cameroun du travail au noir. Mais dans l’immédiat, le gouvernement devrait régulariser la situation de ses temporaires et utiliser des moyens cœrcitifs pour mettre les entreprises au pas de la sécurité sociale. Les syndicats, dans cette dynamique, devraient jouer un rôle important. Car il est une constante dans les rapports de pouvoirs, c’est que le gouvernement préfère que cette situation perdure parce qu’il est plus facile de manipuler et de dominer un peuple affamé que des habitants équilibrés en raison de ce que leurs conditions de vie et de travail se sont améliorées.

