Jean-Marie Teno, cinéaste : “ Nous continuons de vivre l’ère 1884-1885 … ”
Né à Famleng, Jean-Marie Teno étudie les techniques audiovisuelles avant d’obtenir une maîtrise de communication audiovisuelle à l’Université de Valenciennes. Il réalise plusieurs films, notamment des documentaires. Ex-monteur à France 3, de 1985 à 1997, il vit en France mais est un globe-trotteur. En visite au Cameroun, il a accepté de parler de ses projets au Messager et surtout d’éclairer nos lecteurs sur son dernier film “ Le Malentendu colonial ”. – Un film qui constitue un voyage dans le passé de l’Europe coloniale et des pays d’Afrique évangélisés par les missionnaires. A travers les interviews de chercheurs, de missionnaires et d’archivistes, l’auteur du “ Mariage d’Alex ” montre ce que fut réellement l’évangélisation de l’Afrique et quelles sont aujourd’hui ses conséquences. Le documentaire se concentre sur l’Allemagne, le Togo, le Cameroun, la Namibie et l’Afrique du Sud. Il s’attarde sur le premier génocide africain, celui des Hereros en Namibie.
Votre dernière œuvre cinématographique est intitulée “ Le malentendu colonial ”. Pourquoi ce titre et pas un autre ?
L’histoire du titre de ce film est assez intéressante. Pendant mes recherches pour la réalisation d’un film sur l’histoire coloniale, j’ai approché nombre de chercheurs. Chaque fois que je parlais de mon projet, on me demandait comment je devais l’intituler. Je ne savais quoi dire. Je voulais parler de la colonisation, et de la tragédie qu’elle était. Et puis, un jour, au détour d’une conversation, quelqu’un m’a dit que si je voulais parler de la colonisation comme d’une tragédie, c’est sûr que j’aurai beaucoup de mal à le faire. Cette personne m’a dit que si par exemple je parlais de malentendu au lieu de tragédie, les gens se poseraient des questions. Ils voudraient savoir de quel malentendu il s’agit et auraient envie de s’asseoir autour d’une table pour en parler. J’ai choisi ce titre pour inviter des gens autour d’une table pour qu’on puisse discuter de l’histoire coloniale. Parce que j’ai le sentiment que nous n’en sommes pas du tout sortis et que nous continuons de vivre l’ère 1884-1885.
Quel temps avez-vous mis pour la réalisation de ce film ?
Du moment où j’ai pris la décision de réaliser “ Le malentendu colonial ”, jusqu’à son achèvement, j’ai mis environ trois ans, dont deux années de recherches et de voyages (Namibie, Afrique du sud, Togo, Cameroun, Allemagne), pour collecter les éléments qu’il me fallait, comprendre l’histoire et rencontrer des gens qui n’étaient pas toujours disponibles. A cela, il faut ajouter le temps pour trouver le fil qui permet de partir d’un point à un autre, en racontant une histoire qui a un sens et qui apporte quelque chose dans la compréhension du monde dans lequel nous vivons.
Cela na pas dû être facile !
Dans toute œuvre, il y a toujours des difficultés. J’ai eu des difficultés d’ordre financier et de langue. Malgré le fait que j’ai une structure de production en France, je n’ai pas pu obtenir de financements dans ce pays pour la réalisation de ce film. On m’a dit que cette histoire ne concernait pas les Français. Dans “ Le Malentendu colonial ”, je prends l’angle d’une société de mission allemande. Parce que la colonisation allemande fut l’une des plus courtes en Europe. Elle n’a duré qu’une trentaine d’années. Au milieu de 1916-1917, lorsque l’Allemagne a perdu le Cameroun, l’histoire coloniale allemande en Afrique s’est aussi terminée en ce moment-là. En Europe, l’Allemagne est un des pays qui a jeté un regard critique sur son histoire. Après l’Holocauste et la Deuxième Guerre mondiale, les Allemands se sont penchés sur leur histoire. Historiens et chercheurs se sont intéressés à la période coloniale et ont montré que l’histoire allemande ne commence pas seulement avec le nazisme.
Au niveau de la langue, j’étais obligé chaque fois d’être avec quelqu’un qui pourrait traduire pour moi un certain nombre de chose. Car je ne connais pas l’Allemand. C’est toutefois en Allemagne que j’ai eu une partie importante du financement du film “ Le Malentendu colonial ”, qui m’a coûté entre 310.000 et 330.000 euros, soit environ 216.480.000 de Fcfa.
Sur la plaquette presse qui présente le Malentendu colonial, vous dites “ les siècles passent et l’Afrique reste toujours une terre de mission. Les humanitaires d’aujourd’hui ont remplacé les missionnaires d’hier. La colonisation a revêtu le costume de la mondialisation et, en Afrique rien de nouveau à l’horizon ” Que propose votre film pour redresser la barre de cette paupérisation croissante de l’Afrique face à l’Occident?
Le but d’un film est d’attirer l’attention, de susciter la réflexion. Parce que je pense que personne ne détient la vérité. Si on veut regarder les choses de manière pragmatique et, vu la manière dont fonctionne la société, il y a un certain nombre de autres à qui on confie des mandats et qui sont sensés apporter des solutions aux problèmes des gens. Quand elles sont incapables de le faire, elles devraient céder leur place pour que d’autres essayent. Mon film n’est là que pour attirer l’attention, enrichir le débat et la réflexion. Ce n’est pas à moi de redresser la situation de l’Afrique. Naïvement quand j’ai commencé à faire des films, je pensais que le cinéma pouvait changer le monde. Non ! Un film n’apporte que des éléments de réflexion à ceux qui peuvent s’emparer de cette réflexion pour mettre en place des stratégies qui vont permettre que le changement se fasse. Encore faut-il que les concernés en aient la volonté. Je constate avec désarroi parfois que malheureusement le temps passe et les choses ne changent pas.
Le Malentendu colonial, appelle à un devoir de mémoire. Cette année, la France a commémoré pour la première fois, l’abolition de l’esclavage. N’est-ce pas un début de reconnaissance de ce fléau organisé par des Européens et, qui a vidé l’Afrique de ses bras les plus forts et ses cerveaux aussi ?
Bien sûr que la France commence cette année à commémorer l’abolition de l’esclavage. C’est un pas positif. Mais un très petit pas qui a attendu si longtemps pour être franchi. Si Le Malentendu colonial a pu voir le jour, c’est parce qu’en 2004, l’Allemagne était entrain de commémorer le centenaire du génocide des Herero (en Namibie) pendant la guerre de 1904 à 1908. Dans les écoles, les radios et les journaux, on en a parlé. Il y a eu un véritable travail de mémoire qui est commencé.
Je pense que par rapport à la reconnaissance de la traite négrière la France a beaucoup de retard à rattraper. Pas par rapport aux autres pays, mais par rapport à elle-même. Avec les émeutes qu’il y a eu dans les banlieues françaises en 2005, la frustration d’une franche de la population française et de celles qui vivent en France est très grande. Je crois qu’il reste énormément de chemin à faire. Le durcissement de la politique d’immigration en France montre que le chemin est encore très long dans ce pays pour un travail sérieux de mémoire.
Si un pays comme l’Allemagne fait un tel pas pour demander des excuses et pardon aux Herero pour le génocide commis, peut-être que cela changera les rapports que l’Europe et le reste du monde entretiennent avec l’Afrique. Malheureusement, ceux-ci sont toujours en défaveur de notre continent maintenu dans la paupérisation par nos dirigeants, qui au moment de négocier, pensent plus à leurs intérêts égoïstes qu’aux intérêts du peuple ou du plus grand nombre. Une telle attitude si dommageable ressemble au comportement de ces guerriers qui tirent sur leurs propres troupes. Il n y a qu’à voir le nombre de jeunes Africains qui se bousculent aux portes de l’Europe, il n’y a qu’à voir dans quel état se trouve nos routes, nos villes ou nos quartiers, pour se rendre compte qu’on ne peut pas demander aux autres de faire plus que nous n’en faisons nous- mêmes.
Parmi les films que vous avez déjà mis sur le marché, M. Teno, les documentaires occupent une place de choix. Pourquoi ?
Je vais vous avouer quelque chose. (Rires). Quand j’étais petit, je rêvais d’être journaliste. Mais, j’ai grandi à une époque où la censure contre les journalistes était très forte qu’à un moment je me suis dit qu’avec l’image, il serait difficile d’attaquer. J’ai voulu regarder le monde autour de moi avec des images. En faisant cela, je me suis retrouvé à faire du cinéma documentaire. Un cinéma qui permet avec une caméra de regarder le monde.
Par ailleurs, je suis arrivé dans ce milieu au moment où il y avait peu d’Africains qui prenaient la parole au cinéma pour dire, voilà comment je vois le monde. Le monde était toujours vu du point de vue des Européens, des Américains souvent blancs. Alors, je me suis dit que je vais m’imposer comme cinéaste documentaire, pour regarder non seulement mon pays, mais l’Afrique et le reste du monde, et le questionner. C’est ainsi que la plupart des films que j’ai commencé à faire étaient des documentaires. Depuis, je continue dans cette lancée, parce que le documentaire me permet non seulement une très grande liberté au niveau de l’écriture mais une recherche intellectuelle permanente. J’aime aller à la rencontre de nouvelles histoires, de nouvelles personnes. Parce ce qu’avec ce challenge, quand on part du réel, on se rend compte que dans la réalité, il y a des histoires qui sont aussi fascinantes que des histoires de fiction.
Vous parliez tantôt de la difficulté qu’on a pour trouver des financements dans votre domaine. Mais, on remarque que depuis 1992, vous réalisez un film, tous les deux ans. Où puisez vous la force et les moyens de financement, dans un domaine comme celui du cinéma africain en général et camerounais en particulier, qui a du mal à s’exporter et dont certains disent qu’il ne rapporte pas grand-chose ?
Je vis en Europe et depuis quelque temps, je fais des films. Je vis de ce métier. J’ai produit des œuvres. C’est un métier en fait. Le rôle du producteur c’est de prendre une œuvre et de trouver des financements pour que cette œuvre puisse se faire. Dans les années 80, on n’était pas très nombreux à faire ce métier. De plus en plus avec la démocratisation de l’outil avec toutes ces petites caméras que tout le monde peut s’acheter, et la libéralisation des métiers, tout le monde s’improvise réalisateur et producteur. Et comme on ne fait pas la différence entre un documentaire et un reportage, on filme tout et n’importe quoi et on se retrouve plus tard dans certains journaux de la place à parler de la sortie d’un nouveau film, qui n’en est pas un et qui est parfois juste un brouillon. Dans un environnement comme celui-là, les gens ont l’impression qu’il suffit d’avoir sa caméra d’acheter les cassettes pour être réalisateur. C’est dommageable pour la profession. Il n y a qu’à voir notre voisin nigérian qui met sur le marché ce qu’on appelle film mais qui ne l’est pas. Des choses sans tête ni queue qui se vendent comme des petits pains sur le marché. Il y a des gens qui pour une très petite somme sont prêts à mettre sur le marché des Cd et des Dvd à 1500 Fcfa. Je me demande comment en faisant un tel travail, on peut être pris au sérieux. On est en train de dévaloriser notre métier. Vous dites que je suis présent sur le marché tous les deux ans. Mais pour vivre de mon art, il me faut être présent sur le marché tous les ans avec un nouveau film. Sinon, les budgets des films deviennent plus importants.
Est-ce que le Nigeria ne peut pas apporter la révolution cinématographique en Afrique si on canalise la production de ces films ?
A ce jour, vous n’êtes pas capable de citer le nom d’un seul cinéaste nigérian qui a percé. Il faut dire que cette façon de faire des films à voir à domicile, venait d’un rapport de force entre les producteurs indépendants et la télévision qui ne voulait pas diffuser leurs œuvres. On se trouve alors face à de nombreux films réalisés mais aucun ne restera. Même si aujourd’hui il y a des gens qui font des Phd, pour comprendre le phénomène du cinéma nigérian et voir à quel point ça devient un phénomène de société. Par rapport à la création artistique, je ne pense pas que le cinéma nigérian puisse devenir un modèle en Afrique. Parce que malheureusement, ceux qui font ce film ne regardent pas ce qui se passe sur la scène internationale. Ce n’est pas ce cinéma commercial de qualité médiocre qui m’intéresse. Mais, quelque chose de plus profond, de créatif, une réflexion sur le monde.
Vous arrive-t-il de vous rencontrer entre cinéastes camerounais ou africains, pour parler de vos problèmes communs et de partager vos expériences ?
Il y a une association des cinéastes camerounais qui doit toujours exister je suppose. Il y a la structuration de la Fédération panafricaine des cinéastes (Fepaci) qui s’est tenue en Afrique du sud en avril dernier. En France il y a la Guilde des réalisateurs et producteurs africains qui fonctionne. Bref il existe plusieurs associations dans lesquelles il se passe plein de choses. Pendant plusieurs années, j’ai été le président de la Guilde. Là j’ai pris un peu de distance. Pour le moment je ne m’investis plus dans le travail associatif mais ça recommencera peut-être. Je me suis concentré beaucoup dans l’écriture de mes prochains films.
A propos, quels sont vos projets ?
Je suis en train de travailler sur l’écriture d’un long-métrage de fiction tiré du roman de Jean Roger Essomba intitulé Une blanche dans le noir. J’ai gardé le même titre pour le film dont je suis presque à la fin de l’écriture. Je travaille également sur un documentaire sur le pouvoir et le rapport au pouvoir. Ce dernier qui se tournera à Bandjoun a pour titre, Le roi debout. Je suis en train de faire des repérages pour ce documentaire en ce moment. Une fois encore, je reviens sur la colonisation. En fait la colonisation a amené un système de valeur et de gouvernement en Afrique, qu’elle a superposé sur des systèmes qui existaient déjà, sans parvenir à faire disparaître les systèmes d’avant. Nous sommes en train de vivre sur ces deux systèmes, qui continuent à cohabiter jusqu’aujourd’hui et qui structurent complètement notre société et qui en même temps n’ont pas trouvé la véritable articulation qui satisfasse qui que ce soit. Que nos rois qui ont le statut de chef supérieur soient aux ordres d’un sous préfet, c’est quelque chose de vraiment surprenant si on sait qu’un ressortissant de ce village peut devenir sous-préfet, préfet et même ministre. On n’est pas sorti de la confusion coloniale et j’aimerai aller au fond de cette question pour savoir comment on arrive à concilier ces deux systèmes de pouvoir.

