Musique : Le bilan alarmant des maisons de production
Pour des raisons diverses, très peu d’écuries ont mis des disques sur le marché en 2006.
Eugène Dipanda – Question à mille sous : combien de maisons de production musicale basées à Yaoundé ont financé la sortie de plus d’un album cette année ? La réponse à cette interrogation peut paraître surprenante, mais elle est d’une réalité assommante. Depuis janvier 2006 en effet, seule Achille Production peut se targuer d’un tel exploit dans la capitale. Cette maison de production, qui semble d’ailleurs avoir le vent en poupe ces derniers temps, a mis quatre produits sur le marché du disque cette année. Et pas des moindre ! Il s’agit du regretté Feelingue Hiroshima, du très écouté Tonton Ebogo, de Tanus Foé et de K-Tino, dont le titre "Septième ciel" caracole en ce moment au sommet de nombreux hit parades.
Dans une moindre mesure, on pourrait également faire allusion à un certain Etoga Sylvain, dont la maison de production est jeune, et qui est à l’origine des sorties du quatrième album du groupe Baka Bantou et du disque du duo Atango de Manadjama – Tsimi Toro. Pour le reste, ça été le calme plat cette année. Même les éditions Angoula Angoula, qui ont longtemps arrosé le marché du disque de leurs produits, sont restées inactives cette année. Sans parler de plus anciens du domaine, comme, Ekeg’s Production ou Ebobolo Fia. Le recul est tout aussi perceptible du côté de Douala, l’autre pôle de grande concentration de maisons de production.
En 2006, on a en effet observé une sorte d’essoufflement chez les producteurs. Même le très prolifique JPS Production a semblé ne miser que sur des valeurs sûres, qui lui permettraient vraisemblablement de rentrer dans une partie de ses fonds malgré la piraterie. C’est ainsi que "le président" Sergeo Polo, "le libérateur" Longuè Longuè, la "Maman" Nguéa Laroute et le vieux briscard Ben Decca sont sortis de cette écurie ; avec des albums qui marchent plutôt bien pour le premier, et, pour les deux derniers, qui ont remis le Makossa sur un certain piédestal.
A propos de cet endormissement, les uns et les autres évoquent un pourrissement du marché, du fait notamment d’une piraterie insidieuse, marquée par une duplication frauduleuse et tentaculaire, que d’aucuns assimile à une véritable gangrène. Apparemment résigné, la directeur de Achille Production ne semble plus se poser de questions. "Quand je sors désormais un album, je sais qu’ils (les pirates) ont 50 % et moi j’ai 50 %. C’est difficile à accepter, puisque je suis l’unique financier de ces œuvres. Mais, dans le contexte actuel, nous n’avons pas le choix. La piraterie est profondément enracinée au Cameroun…", indique-t-il.
Autoproduction
Cette année 2006, Achille Production a d’ailleurs été le principal pourvoyeur de dividendes pour les trafiquants. Parce que les musiques sorties de cette maison sont actuellement les plus consommées des mélomanes de la capitale. Et même, en dehors des artistes produits en 2006, les albums de Patou Bass, Aï Djo Mamadou, Ntoumba Minka et Chantal Ayissi, qui datent de l’année dernière et qui sont, eux aussi, estampillés Achille Production, continuent de bien se vendre sur le marché, dans le circuit formel entretenu par la Cameroon Music Corporation (Cmc) ou, malheureusement, dans le marché noir contrôlé par des brigands à col blanc.
Dès lors, on peut aisément comprendre pourquoi, selon le directeur de Achille Production, "certains artistes refusent d’être produits, parce qu’ils ont peur de la piraterie qui les empêcherait ne tirer meilleur profit de leur travail". Si le bilan des maisons de production musicale n’est pas très flatteur cette année, le marché du disque, lui, a paradoxalement été rythmé par une vague de sorties, les unes aussi variées que les autres. A l’observation, on se rend ainsi compte que les artistes, de plus en plus nombreux, choisissent désormais de financer eux-mêmes leurs œuvres.
"Il n’est pas facile de trouver un bon producteur, même si vous êtes convaincu de la qualité de votre travail. Les plus grands financiers ont démissionné de cette filière, parce que le gouvernement leur a abandonné la lutte contre la piraterie. Et ceux qui continuent de faire de la résistance malgré tout, ne peuvent pas se permettre de produire tout ce qu’on leur propose. D’où cette tendance à l’autoproduction", explique le "Maréchal" Papillon, qui a dû lui-même saigner sang et eau pour mettre son "Porc-épic" sur le marché cette année. Un album produit par Sakissa Production Music (Spm) et dans lequel l’Ivoirien Meiway ainsi que le jeune Jacky Kinguè sont intervenus en feeturing ; et qui, dit-il, lui a coûté la bagatelle somme de 25 millions de francs Cfa !
Comme Papillon, Ama Pierrot, Krystle-Georges Amoa, Nicole Mara, Petit Pays…, pour ne prendre que ces quelques cas, sont dans la même gamme. Et pourtant, ces artistes ne se comportent pas plus mal sur le marché du disque. Selon certaines indiscrétions de la Cmc, Ama Pierrot, lui, serait même en passe de décrocher la palme des meilleures ventes au niveau de Yaoundé. Grâce à "Tornade", son dernier album que diverses générations de mélomanes fredonnent à longueur de journée, l’artiste est en effet présent, physiquement ou en mélodie, à tous les rendez-vous culturels organisés ici et là à l’occasion de cette fin d’année. Mais, avec le phénomène de la piraterie, aura-t-on seulement une idée approximative du nombre de Cd effectivement vendu ?
Mutations

