INTERVIEW RICHARD BONA
Les bons souvenirs du Cameroun me manquent
Bienvenue à Vienne Richard. Pourquoi Vienne ?
Parce qu’on est invité et on est en tournée européenne. Je ne vois pas une tournée européenne se dérouler sans passer par Vienne.
Vienne, Birdland Joe Zawinul ?
Zawinul, c’est un de mes mentors en musique moderne, pour avoir joué avec lui pendant quelques années et surtout pour être un de mes très bons amis.
Richard Bona professeur de Musique à New York ?
Oui, j’enseigne à la NYU depuis 2005. Je suis actuellement à ma deuxième saison.
Qu’enseignez-vous exactement ?
L’harmonie et l’improvisation
Facile ou difficile pour les étudiants ?
Tout est difficile (rires). C’est comme tout quoi. Pour eux comme pour moi, c’est difficile. Pour moi aussi c’était difficile car je n’ai pas de formation pédagogique quant à l’enseignement musical. J’ai été toujours un joueur de musique. Cela fait trois ans que Dave Schröder qui est le directeur des Music Studies me taquinait, il faut que tu enseignes, il faut que tu rentres dans l’académie. Finalement je me suis dit, bon je vais faire un essai d’un an. Maintenant, j’ai pris goût…
Goût d’être enseignant…
Parce que tu te rends compte en fait que de l’enthousiasme des jeunes. J’ai commencé avec une petite classe, et cette année, ils ont dû refuser beaucoup d’étudiants qui voulaient être dans ma classe. Tu te rends compte qu’il y a beaucoup de jeunes qui ont passé l’année académique avec toi. Tu as comme une envie de partager le peu de choses que tu sais faire. Hopefully, si ça peut les aider tant mieux.
Le Bona pédagogue est-il différent de Bona musicien ?
Non, pas vraiment. On pratique énormément. On joue beaucoup. Sur scène, on essaie de donner ce qu’on a. Au public intéressé d’analyser et d’en tirer les leçons ou pas.
Le Bona enseignant est-il sévère ?
Non. L’enseignement n’est pas chose aisée. J’ai dû prendre moi-même du temps, car j’étais très impatient au début. J’ai un ami à moi qui enseigne dans la même faculté. Il est arrangeur. Je l’ai observé pendant deux mois avant de commencer mes cours. Je dois te dire que je suis devenu patient. Et c’est la première des choses dans l’enseignement. C’est une chance aussi d’avoir la NYU te donner l’opportunité de donner de ton savoir. En réalité, tu te redécouvres. Je me rends compte que je dois maintenant réfléchir sur les choses que j’ai l’habitude de jouer sans y penser. Du coup, pour l’expliquer, il faut que je prenne moi-même un stylo pour essayer de comprendre les cheminements de ma pensée : pourquoi je passe par là et par ici ? J’essaie de mettre en théorie ce que je pratique tous les jours. Les choses que je ressentais doivent être théorisées. Jamais à aucun moment, j’ai pensé à me l’expliquer à moi-même. En même temps, je suis moi-même aussi en train de m’apprendre. C’est plutôt une chance pour moi.
A quand un livre avec des partitions de Richard Bona ?
Je ne sais pas. Je n’aime pas trop planifier les choses. Just let it happen. Ben! Pourquoi pas. Un jour oui.
Très peu d’artistes africains ont leurs partitions publiées.
Je sais, mais on ne peut pas tout faire. On est déjà sur scène 24h sur 24, le voyage et les albums tous les deux ans. On ne peut pas être sur tous les fronts en même temps.
Votre maison de disque (Universal Music) vient de mettre une seconde version de votre dernier Album Tiki paru l’année dernière sur le marché. Avec une pièce musicale de John Legend. Pourquoi cette réédition ?
C’est une politique de la maison de disques. C’est pas moi qui décide. C’était pour la coupe du Monde 2006. C’est Puma qui me contacte pour une musique de pub pour la coupe du monde en Allemagne. J’invite John Legend dessus car la maison de disques me demandait d’avoir un musicien de style R&B. Je connais John et je l’ai invité dessus. Pour la Coupe du monde 2006, ça na pas fonctionné comme on souhaitait ; et la maison de disque a fait une autre injection de Tiki avec comme bonus track, ce morceau de John Legend. Au début, c’était un truc publicitaire pour Puma.
L’Afrique a plusieurs défis à relever. L’un des plus importants est sa jeunesse. A quoi pensez-vous lorsque vous regardez les images de jeunes africains empruntant des pirogues pour s’évader du continent et rejoindre l’Europe ?
Il ne faut pas les blâmer. On nous chasse de chez nous …
On nous chasse ?
Les gouvernements en place. On ne leur donne pas les moyens non plus. On ne nous donne plus envie de rester chez nous. J’ai même l’impression que c’est une politique de déstabilisation. J’ai l’impression que nos gouvernants veulent chasser la jeunesse afin d’avoir le champ libre pour faire ce qu’on veut faire. Qu’est ce qui va nous guider dans ce pays ? C’est cette jeunesse. Si on la chasse, on est en voie de disparition. Il y a deux choses essentielles l’éducation et la santé. C’est la base. Il faut éduquer et il faut soigner les populations. Si on ne le fait pas, on est appelé à mourir intellectuellement et physiquement. Voilà deux points sur lesquels on n’y pense même plus en Afrique. Il y a beaucoup de choses à faire. Mais, il faut mettre aussi la main à la pâte. J’essaie de faire quelque chose à mon niveau. Je vais au Mozambique pour des concerts contre le Sida. Je ne vais pas sauver le Mozambique. Je ne me pose plus la question sur ce que les gouvernements font, mais plutôt qu’est-ce que tu fais toi ? Ça c’est ma première question. Je n’attends plus. même si c’est 0,02 %, I am going to do it. Je vais le faire pour que ma conscience soit tranquille. Je le fais pareil à New York dans les écoles publiques. J’y donne des concerts gratuits pour leur construire un petit playground où les enfants peuvent jouer. Ça ne coûte rien. Tu vois que dans un pays comme les USA, le plus riche au monde, dans certaines écoles publiques, il n’y a pas d’ampoules dans les couloirs (Hallway), la machine de fax ne marche pas parce qu’il n’y a pas assez d’encre, mais on investit des milliards pour l’Irak. A nous aussi de faire quelque chose ? Quand j’ai du temps, je peux le faire. C’est le travail de communauté. C’est comme ce travail à l’Université de New York. Si les gens ont besoin de toi… pourquoi ne pas leur donner de ton temps ?
Richard Bona a-t-il du temps ?
Si… si on le veut oui. Ici à Vienne, je vais enseigner un étudiant autrichien ici à 15h. Il s’est battu, il voulait une leçon et mon planning me le permet. Il vient à 15h. Nous travaillons une heure. Je vais dormir, ensuite c’est le début du concert. Il y a toujours moyen de donner. Mais il faut se préserver aussi.
Le 28 octobre, vous avez 39 ans. Joyeux anniversaire !
Merci. Ah… on vieillit. On prend de l’âge. C’est pas vrai. Bientôt. J’aurais quarante ans.(rires)
A quoi pensez-vous lorsque vous entendez le mot Cameroun, Douala, Akwa, Bonakouanmouang, Bonaberi…?
Je pense à mon adolescence. Je pense à tous mes premiers amours musicaux. J’aimais beaucoup manger.
Qu’aimiez-vous manger à l’époque ?
Le Bongo tsobi, le Ndolè… tout. Maintenant encore plus. Car, nous en avons rarement la chance d’en manger. J’ai de très bons souvenirs du Cameroun. Même quand je rentre au Cameroun, j’ai de très bons souvenirs. C’est notre pays. Il faut continuer à se battre pour améliorer les choses. Je ne vais pas rentrer dans le camp négatif. Il faut rester très positif et essayer d’améliorer les choses. Les bons souvenirs du Cameroun me manquent souvent.
Dans un de vos albums, vous dédicacez une chanson au célèbre train Mbanga-Kumba…
De très beaux souvenirs. On descendait au 4e arrondissement et on attendait que le train passe afin de l’emprunter pour aller jouer à Bonabéri. Quand le train passait, on courrait derrière. On appelait ça “serrer” (rires). On monte dessus (rires…) et à Bonaberi, on ressautait. Je me souviens de la première fois où je m’étais arraché tout le corps (rires). Je voulais sauter et j’ai plongé. Ensuite, mon pote Ernest m’a dit : tu sais, quand tu descends, il faut continuer à courir (éclats de rires…). C’est de cette façon que j’ai appris à gérer le train. Surtout à suivre le train. Tu ne t’imagines pas en train de poursuivre le TGV. Tu ne peux pas dire à quelqu’un ici que tu poursuivais les trains dans ton pays… et tu rattrapais même ce train-là.
Dans la plupart de nos pays, nous jouons de la musique le plus souvent sans avoir appris à lire les notes. Quels conseils du professeur Bona à la jeunesse actuelle ? Devrait-on apprendre les notes ou continuer comme on l’a fait jusqu’à ce jour ?
J’ai appris à lire les notes très tard. Parce que chez nous, on n’a pas d’écoles. Il ne faut pas non plus tout changer. Quelque chose marche déjà bien. La télé n’est pas gâtée tu essaies de l’améliorer pour la gâter. Le Cameroun a toujours produit d’excellents musiciens. Je ne pense pas qu’il faille changer quoi que ce soit. Il faut garder seulement la même passion. C’est comme le Foot. C’est pas en emmenant des grandes écoles de foot que nous allons avoir des meilleurs footballeurs au Cameroun. Il faut plutôt construire des stades. Nous avons besoins d’infrastructures. Le talent est là et c’est ça le plus important. L’école ne fait pas en sorte que tu sois meilleur. si t’es pas talentueux, tu peux aller à l’école pendant un siècle et tu ne pourras rien en faire. La base ne va pas changer. Au Cameroun, on a cette fondation musicale et je pense qu’il faut plutôt améliorer au niveau des structures. Sans école, nous avons réussi à produire des talents en musique et en football.
Que dire donc à celles et ceux qui pensent que Richard Bona est le Samuel Etoo de la musique Camerounaise dans le monde ?
Je ne sais pas. Laisse les penser. Moi, je suis au banc de touche de la musique. Moi, je suis dans le sous-sol. J’aime bien être dans le sous-sol. Manu Dibango est le Samuel Etoo de la musique Camerounaise… pas moi.
A quand le prochain Album ?
Je ne sais pas. Je pensais voyager à Cuba. Mais tout dépend tellement de la situation politique. Peut-être l’inde ? C’est difficile ces endroits… et lorsque tu ne connais pas beaucoup de monde, ça rend la tâche un peu difficile. Déjà au Brésil pour mon dernier album, ce n’était pas facile lorsque j’y étais. J’aimerais bien faire un album avec des Africains…
Est-ce difficile ?
Pas très difficile. Mais, il faut bien réunir ces gens pour un album… C’est pas évident. Je pense à un projet. Peut-être fin de l’année prochaine la sortie d’un nouvel album. Les maquettes sont là, les morceaux n’ont pas encore de titre. Je n’ai pas encore donné un ton à l’album. J’y pense quoi.
Un dernier message à la jeunesse Africaine ?
Continuez à œuvrer très fort. Ne baissez surtout pas les bras et regardez devant vous. Soyez toujours confiants et ayez confiance en ce que vous faites. Car, il n’y va pas seulement de votre avenir, mais surtout de l’avenir de tout le continent africain.
merci…

