Décoloniser la littérature africaine
Malgré les lauriers qu’ils tressent de temps en temps à quelques uns de ses fils, les milieux littéraires français, contrairement à ce qui se passe en Allemagne où en Angleterre par exemple, ne sont pas toujours prêts à considérer les écrivains africains établis en Hexagone comme d’authentiques écrivains. –
Leur génie et leur talent semblent assombris par leur peau brune. Dans l’interview qu’il a accordée à Mutations lors de son passage au Cameroun le mois dernier, Eugène Ebode a bien laissé entendre qu’il ne se satisfaisait plus du rôle de Nègre de service, la fois dans le cadre professionnel et comme écrivain. Avant lui, Gaston Paul Effa s’était déjà brouillé avec un de ses éditeurs français qui voulait le confiner dans une collection pour Noirs, alors qu’il se jugeait doté d’un talent lui permettant de rivaliser avec les meilleurs auteurs français et d’autres nationalités publiés, chez le même éditeur, dans une autre collection, dite "blanche". Le congolais Daniel Biyaoula et le Camerounais Jean Roger Essomba dont on entend peu parler malgré leur immense talent, pour régler définitivement ce problème, ont pris un bail de longue durée chez Présence Africaine.
Par racisme où par simple condescendance, plusieurs des auteurs africains sont ainsi confinés dans des collections où le critère de sélection des manuscrits est d’abord et avant tout la race, quand ils ne sont pas condamnés à se faire publier par des éditeurs de seconde zone, sans vrais moyens de les promouvoir. Ceux qui ont le bonheur de représenter leur race à des tables d’honneur doivent apprendre à bien s’y tenir au risque de déchoir du piédestal où seule l’humeur de leurs parrains les maintiendrait. On promet ainsi, depuis ses "écarts" de comportement, une mise au ban à une romancière de nos compatriotes.
C’est en tant qu’ils sont des écrivains issus de l’immigration que les milieux littéraires français promeuvent, par un exotisme ringard ou pour se donner bonne conscience plusieurs écrivains de notre continent. La littérature que ces écrivains produisent, à aucun moment, n’est considérée comme une littérature à part entière ; elle est et demeure une littérature de l’immigration. Le concept de migritude que Jacques Chevrier emploie pour désigner les œuvres de ces écrivains cache à peine le type de rapport centre-périphérie, colonisateur-colonisé qui a caractérisé les premières œuvres de la littérature africaine. Il rappelle aussi la perspective binariste selon laquelle le fait littéraire est examiné en Hexagone. Quoique certains écrivains de la migritude tiennent "un contre discours identitaire", ils n’en restent pas moins d’abord identifiés en fonction de la couleur de leur peau ou de leur provenance.
Il en va pourtant autrement ailleurs, en Allemagne et en Angleterre notamment ; dans le premier de ces deux pays, on ne rougit pas de promouvoir les écrivains venus d’ailleurs, les Turcs notamment. On salue leur contribution de plus en plus grande au renouveau des lettres dans le pays de Goethe. Dans un article paru dans Notre Librairie (n° 155-156, juillet – décembre 2004) Tirthankar Chanda souligne la place importante que les écrivains noirs se sont taillée en Angleterre depuis 1948. Dans ce pays, on se souvient à peine que l’immense Naipaul est d’origine Indo-Trinidadienne. En Angleterre comme en Allemagne les littératures produites par ces écrivains font partie intégrante de la nouvelle catégorie des littératures dites migrantes et ne sont plus simplement considérées comme la littérature de l’immigration. Pierre Halen et Jérôme Ceccon permettent de comprendre la différence entre ces deux catégories littéraires. Le concept de littérature de l’immigration participe d’une "stratégie de ghettoïsation" on y retrouve les marques transformées de comportements de l’époque coloniale. La littérature migrante est quant à elle "moins connotée négativement et participe d’une volonté de décolonisation du fait littéraire".
Par Marcelin VOUNDA ETOA*

