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Abel Goumba : Le dernier des combattants

Ancien Premier ministre, ancien vice-président de la République, le professeur de médecine est décédé le 10 mai à Bangui des suites de maladie. –

La petite plaisanterie a détendu l’atmosphère en cette période de tension électorale à Bangui : l’épouse du professeur Abel Goumba, une belle créature importée du pays "des Mille collines" (Rwanda) intervient dans une émission interactive d’une radio locale à Bangui. Un auditeur se préoccupe de savoir si Abel Goumba, à 79 ans, candidat à l’élection présidentielle, aurait l’énergie nécessaire pour supporter la charge qu’impose la campagne électorale et s’il était élu, celle de chef de l’Etat. Mme Goumba rassure: "C’est à moi qu’il faut poser la question sur ce dont mon mari est capable… Je peux vous assurer que je ne me plains pas". Voilà qui est clair: le professeur en médecine tropicale, diplômé de l’université de Bordeaux en 1968, nommé vice-président de la République le 12 décembre 2003 par François Bozizé, poste créé sur mesure, Abel Goumba, se lance à la course à la présidence de la République contre celui qui l’avait placé à ses côtés. Abel Goumba ne voulait plus jouer les seconds rôles, à l’ombre du général-président Bozizé. Lui dont toute la vie a été consacrée à la politique. D’ailleurs, il s’était assis une fois dans le fauteuil de président de la République: c’était du 30 mars au 05 avril 1959. Le président de l’époque, Barthélemy Boganda, venait de trouver la mort le 29 mars dans un accident d’avion.

"Mains propres"
Abel Goumba, qui était alors ministre des Finances et des Affaires économiques, fut désigné par toute la classe politique centrafricaine pour assurer l’intérim, le temps de préparer la succession de Boganda. Le professeur avait souhaité conserver ce fauteuil, mais David Dacko jouissait du soutien de la France, qui se méfait de cet intellectuel de gauche nationaliste et toujours critique.
La chance faillit sourire à Abel Goumba en 1993. Cette fois-là, il affrontait Ange Félix Patassé au 2e tour de l’élection présidentielle. Patassé prit le dessus sur lui par 360.000 voix contre315.000. En mars 2003, lorsque les troupes de Bozizé rentrent dans la capitale, le nouveau président donne l’occasion à Abel Goumba de se rapprocher du pouvoir. Une décision politique, la plus populaire qu’il prend, fait d’Abel Goumba son Premier ministre, après avoir été brièvement son vice-président. François Bozizé, conscient de la respectabilité et de l’intégrité morale du professeur, crédibilise ainsi son gouvernement en l’y faisant entrer. L’homme a la réputation d’être incorruptible. A l’université de Bangui où il est recteur depuis 1982, professeurs et étudiants le surnomment "Mains propres". Il préfère reverser au trésor public le reliquat des fonds mis à sa disposition pour le fonctionnement de l’institution universitaire que d’engager des dépenses dont la nécessité n’est pas établie.

François Bozizé avait aussi besoin de l’aura internationale du fils de la Ouaka pour se faire ouvrir les portes. En effet, Abel Goumba est bien apprécié dans les cercles scientifiques en France ; il a des ouvertures à l’Oms, qu’il a servie de nombreuses fois au Rwanda, dans l’ex-Zaïre ou au Bénin.
En 1971, lorsqu’il obtient son agrégation en médecine de santé publique à Paris, les propositions lui fusent de partout pour qu’il s’installe dans l’Hexagone. Abel Goumba réplique à chacune des offres de manière quasi monotone: "Je suis nationaliste, démocrate et Africain. On a besoin de moi dans le continent." Cet amour pour l’Afrique, Abel Goumba l’a très tôt. En 1938, alors qu’il n’a que 12 ans, il est admis à l’école William Ponty de Dakar. C’est au sein de cet institut panafricain que se forme la première élite africaine qui aura plus tard la responsabilité de gérer les indépendances en Afrique. Il y a, à William Ponty, un brassage des élites développant une conscience collective du devenir de l’Afrique.

C’est là-bas aussi que Goumba commence à cultiver son engagement politique. Il est guidé dans cette option politique par un abbé tout aussi nationaliste que lui, authentiquement africain ; celui-là aura étudié au séminaire de Mvolyé à Yaoundé ; il s’appelait Barthélémy Boganda. Bien que mort en 1959, Abel Goumba parle toujours de cet abbé avec la même flamme dans le regard, la même foi dans le cœur: "Il nous rendait visite à Dakar. Quand il ne pouvait pas venir, il nous écrivait. Le courrier circulait bien. L’abbé Boganda nous demandait de nous impliquer en politique. La cohésion de l’Afrique était son obsession. Il ne voulait pas de plusieurs Etats en Afrique centrale, mais d’un seul. Pour lui le Tchad, le Congo, le Gabon, la RCA (et plus tard le Cameroun) ne devaient être que les provinces d’un grand pays.
J’ai contribué à ses côtés à la confection du drapeau et de l’hymne centrafricains…"
Abel Goumba a mené concomitamment des études en médecine avec une intense activité politique qui ne lui a pas rapporté que des lauriers: entre 1960 et 1984, il aura été, une bonne dizaine des fois, tantôt jeté au fond d’une prison de droit commun, tantôt assigné à résidence, tantôt enfermé dans un camp militaire, tantôt déporté. Il prend toutes ces privations avec philosophie. Il les considère comme des étapes qui jonchent le parcours normal d’un combattant.

"Vieux crocodile"
Abel Goumba a connu et traverse tous les dirigeants centrafricains; de Barthélémy Boganda à François Bozizé. Il ne s’est épanoui politiquement et idéologiquement sous Boganda dont il fut plusieurs fois ministre. David Dacko le frustra et l’humilia à maintes reprises. Bokassa et Kolingba sont pour lui des accidents de la vie politique centrafricaine. Alors, pense-t-il, " Ange Félix Patassé était un épiphénomène dont la Rca se remettra rapidement. Quant à François Bozizé, l’infatigable combattant est attentiste”. Il convient avec le nouveau président que la Rca était en état de décrépitude avancée et qu’il fallait faire quelque chose. Le démocrate qu’il se veut être toujours s’interdit le recours aux armes pour résoudre un problème politique.
Dans sa première déclaration de chef de gouvernement au lendemain de l’entrée des troupes de Bozizé dans Bangui, Abel Goumba s’engage à rattraper les 22 mois d’arriérés de salaires cumulés par les fonctionnaires ; il promet par ailleurs d’en assurer désormais la régularité de paiement de ces salaires. Dans la rue et dans les bureaux, personne n’osait douter de la sincérité de celui qui incarnait la rigueur à Bangui. Dix mois après son entrée en fonction, le salaire des fonctionnaires demeure un problème sans solution.

Lorsque aujourd’hui le cortège du vice-président de la République déboule à toute vitesse dans une des larges rues de Bangui, les passants se détournent du regard en lançant des jurons du genre : "C’est le vieux crocodile qui passe". En Rca le terme a un sens : le crocodile est un animal est méchant. Il dévore d’un seul claquement de mandibules les petits animaux qui s’aventurent autour de lui, et il reprend sa sérénité légendaire ; le crocodile abonde dans le fleuve Oubangui qui arrose de ses eaux la capitale centrafricaine. L’image colée à Goumba jadis vénéré, est très fort osée. Le Pr Goumba ne s’en offusque pas.
La charge de Premier ministre en Rca n’est pas de tout repos. Les solutions aux multiples problèmes posés ne sont pas toujours à portée de main. Progressivement, le mythe Goumba va fondre dans un océan de critiques et de contestations. Une fois encore, François Bozizé vole au secours du vieux crocodile en le nommant vice-président de la République le 12 décembre 2003. Il voulait mettre l’icône à l’abri de toute attaque, tout en lui conférant des honneurs mérités.

Lorsque Abel Goumba nous reçoit le 24 octobre 2004 au 5è étage de l’immeuble Pétroca où il a installé son cabinet, l’homme a de la peine à rester dans ses nouveaux habits de vice-président : il est demeuré universitaire, militant progressiste, africaniste; "Il semble que vous serez candidat à l’élection présidentielle, vous affronterez Bozizé?", l’interroge-t-on
Réponse: "Mon parti, le Front patriotique progressiste va tenir bientôt son congrès pour me désigner à la course…"
La suite, le professeur sera éliminé au premier tour avec 5% des voix. Son parti n’a pas de siège à l’Assemblée nationale. Entre les deux tours de l’élection présidentielle, Abel Goumba adhère à " l’Union des Forces Vives de la Nation”. Ce conglomérat des partis d’opposition se donne un mot d’ordre : "Tout sauf Bozizé". La réaction du chef de l’Etat est immédiate : un décrète met fin à la transition consensuelle ; par voie de conséquence, le poste de vice-président est supprimé. Le professeur Goumba commente: " Son geste est inélégant!".
Il reprend ses libertés, son indépendance, y compris celle de critiquer.

Repères
Naissance : 18 septembre 1926 à Grimari (Rca)
Ecoles secondaires : A Bambari (Rca) et à William Ponty (Dakar Sénégal)
Supérieures : 1945 – 1949 : Médecine à Dakar
Diplômes :
1968 : Doctorat en médecine à Bordeaux
1969 : Diplôme de santé publique à Rennes
Enseignant : 1981 : Professeur de médecine à Bangui
1982 : Recteur de l’université de Bangui
Situation familiale

Père de 15 enfants dont :
– 4 médecins (spécialistes en gynécologie, cardiologie, ophtalmologie, biologie)
– 4 Economistes, 1 Pharmacien, 2 Etudiants, 1 Lycéen

Xavier Messè
* Article paru dans Mutations du 4 juin 2005 et légèrement actualisé

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