Eugène Ebodé : Il faut rendre visibles les livres de nos auteurs
Arrivé en France au début des années 80 pour poursuivre une carrière de footballeur qui l’avait déjà consacré international junior, il nous est revenu des décennies plus loin écrivain plutôt brillant… –
Après une première floraison de beaux titres à L’Harmattan sous le pseudonyme de Jean-Jacques Nkollo, c’est bien avec sa trilogie (La transmission ; La divine colère et Silikani) qu’Eugène Ebodé a fait son nid dans le monde des auteurs qui comptent. Trois livres qui ont fini de l’installer dans la mémoire de ceux de ses compatriotes qui s’intéressent à la culture.
Une culture pour laquelle le lauréat du prix Eve Delacroix de l’académie française a fait le déplacement du pays natal la semaine dernière à la faveur du colloque organisé par les universités de Yaoundé I et de Buea sur les nouvelles perspectives de la littérature camerounaise. S’il a été heureux d’être ainsi invité pour la première fois par le Cameroun, il n’en demeure pas moins que l’ancien diplômé en communication et relations publiques de l’école des hautes études de la communication et de l’information (Celsa) a gardé sa liberté de ton et le regard critique qu’il porte sur son pays depuis la France où il réside et où il a travaillé jusqu’à peu comme directeur de cabinet du maire d’Achères, une commune de 20.000 âmes. Dans l’échange ci-contre, il porte un regard sur la vie littéraire et éducative au Cameroun, sur le racisme et sur ses projets immédiats.
Quel est le regard que vous portez sur la littérature camerounaise depuis votre pays d’accueil ?
Cela dépend. S’il s’agit de celle qui concerne les Camerounais de la diaspora, elle est visible. Si c’est celle qui est endogène, elle ne l’est pas. Cela simplement parce que les éditeurs locaux n’ont pas assez de ressources pour pouvoir diffuser leurs livres à l’étranger. Du coup, nous de la diaspora sommes un peu coupés de cette matière, de cette créativité disponible ici. Il faut dire aussi que quand bien même on peut être à l’étranger, on ne lit pas si on ne fait pas un effort pour, et le temps disponible à cet effet est très souvent limité. Toute cette série de problèmes auxquels nous sommes confrontés fait en sorte qu’on n’est pas convenablement informé. De plus, nous manquons d’un réseau d’échanges qui nous permette d’être alimenté. J’ai par exemple fait des chroniques que j’ai envoyées par e-mail, mais je n’en reçois point en retour. C’est bien beau de toujours penser que les responsabilités sont d’un côté et pas de l’autre. Si les auteurs du terroir faisaient aussi un effort en dehors des chroniques de deuil par exemple, ce serait intéressant.
Sur quel projet de fiction travaillez-vous après la trilogie à succès (La transmission ; La divine colère et Silikani)?
Parmi les nouveaux horizons ou les nouvelles perspectives qui se dessinent, il y a la thématique qui concerne la question raciale : comment parler des couples mixtes qui font florès et dont on ne dit pas toujours les difficultés identitaires des enfants ? Je pense d’ailleurs que l’élection de Barack Obama donne un éclairage particulier sur ces enfants issus de deux cultures et surtout les forces qu’ils peuvent représenter ainsi que les quêtes identitaires compliquées dans lesquelles ils peuvent être précipités. Je pense franchement qu’il y a là un horizon, une matière à questionner, à fouiller, à mettre en fiction.
Quelle forme revêtira cette fiction ? Sera-t-elle poétique ou romancée ?
(Rires)Ce sera mon style dans tous les cas. Un style qui n’est jamais neutre. Je pense aussi que ce style surprendra.
A quoi est due la présence importante de la figure du père dans vos ouvrages ?
Je parlais tantôt de la quête identitaire ! Eh bien nous sommes tous en quête de repères. Et dans repères il y a père. Comme nous manquons souvent d’un leadership, comme nous manquons aussi souvent de cap, le père est celui-là qui fixe ce cap, celui qui nous relie à quelque chose qui nous dépasse, au monde des ancêtres. Il est le procréateur, et dans procréateur il y a créateur. Au fond, nous cherchons à travers le père le principe qui nous dépasse. On ne peut pas donc le restreindre à une histoire biologique ou de géniteur. Au-delà de la question du père, il y a la question du temps qui nous relie à ce mystère, le plus élevé qui soit et qui nous conduit à nous interroger. Lorsque nous questionnons le mystère, nous questionnons notre propre place et ce que nous avons à faire pour accéder à ce quelque chose de beaucoup plus grand qui nous dépasse. J’ai quelquefois le sentiment que nous nous abîmons dans la petitesse parce que nous n’avons pas d’ambition vraiment plus grande.
Les écrivains camerounais de la diaspora forment-elles une communauté littéraire véritable ?
Il y a des affinités électives. En même temps, nous savons que nous venons d’un pays magique. Il ne faut pas imaginer que le Cameroun ne représente rien pour nous. Nous ne le pensons pas en tout cas. Ce que nous pensons plutôt est qu’il y a une fierté camerounaise quelquefois exacerbée. Nous nous pensons meilleurs que les autres et cela nous pousse à nous dépasser. Nous croyons que nous sommes particuliers, parce qu’il me semble qu’il y a un phénomène autour du Cameroun. Quand on regarde l’histoire et spécialement la géologie, on s’aperçoit qu’il s’est produit un phénomène sismique il y a environ cinq millions d’années. Phénomène qui a occasionné une dérive des continents et qui a désarrimé la partie américaine de l’Afrique. Le paradoxe c’est que les Africains sont allés en Amérique, mais pas par leur volonté puisqu’ils ont été forcés. Il y a eu une fracture physique qui s’est produite et ensuite il y a une fracture humaine, de civilisation avec des déchirures. La première fracture, on ne l’a pas compensé ; les deuxièmes sont funestes et nous les traînons encore. Quand on réfléchit à cette violence qu’il y a eu, à cette catastrophe et aux calamités qui ont suivi, on se dit que nous sommes issus soit d’une faille, soit de quelque chose de magique que représente encore le volcan qui crache de temps en temps son trop plein de colère. Une colère qui peut être à la fois magnifique, parce qu’elle fertilise le sol, et destructrice, parce qu’elle détruit ce qui n’a pas été consolidé. Nous avons donc toujours pour objectif de consolider, d’éviter de nouvelles fractures. Le Cameroun paraît souvent épargné par la calamité des calamités qui est la guerre civile. Là on se dit au moins que nous ne sommes pas comme les autres. Mais quand on vit dans ce pays avec toutes les richesses qu’il contient, on ne peut être réduit à vivre comme écrivain dans l’invisibilité comme le relevait un auteur au cours du colloque. Cela n’est pas acceptable. Surtout qu’avec nos forces, nos qualités et nos talents immenses, nous devons aspirer à mieux, à beaucoup mieux même.
Durant votre séjour, vous avez fait l’objet de sollicitations multiples (enseignants, étudiants, chercheur, etc.) Quel commentaire cela vous inspire cela ?
C’est pénible. Mais cela traduit un état d’esprit. Le dénuement dans lequel l’enseignant est précipité, le manque de moyens de celui-ci -alors qu’il doit pourtant s’appuyer sur des outils comme le livre- signifient simplement que les enseignements sont tronqués. Cela veut dire que les élèves doivent se débrouiller avec les moyens du bord ; que notre système d’enseignement n’est pas assez exigeant vis-à-vis de lui-même. En clair, nous avons une richesse en terme de production de livres qui ne sont malheureusement pas disponibles. Ce qui est un grand malheur et est au demeurant incompréhensible, car ce sont là des trésors qui ne sont pas utilisés. Donc il me semble que sans accabler le ministère en charge de l’enseignement supérieur, il nous faut nous réapproprier notre propre génie et notre imaginaire en rendant nos œuvres de l’esprit visibles parce que c’est de cela qu’il est question. Il faut une réflexion stratégique, une ambition collective. A chaque fois qu’on l’a, on dégage les moyens conséquents pour, le reste n’étant que littérature.
Avez-vous souvent été victime de racisme ?
Oui. Très souvent ! En tant qu’auteur d’abord parce qu’il m’est arrivé d’être dans la collection Continents noirs chez Gallimard. C’était une forme de promotion, un peu comme une fenêtre d’opportunités qu’on vous ouvre pour rentrer dans une prestigieuse maison. Mais j’estimais à l’époque qu’on ne devait pas y rester longtemps comme dans un sas où on vous lave pour vous rendre plus présentable, qu’on ne devait pas être assigné à résidence raciale alors que d’autres collections existaient dans la même maison. J’ai pensé qu’on pouvait voyager d’une collection à un autre en écrivant un livre. Ce qui n’est pas le cas parce qu’on est stigmatisé par sa couleur et non par ses écrits. Et là on ne peut pas l’accepter. Le racisme dans la vie ordinaire est présent, mais je le perçois comme une imbécillité. Ce racisme-là vient de personnes qui sont véritablement à plaindre.
Comment vivez-vous maintenant que vous avez pris congé de la fonction publique en France ?
J’ai eu maille à partir avec mon maire justement parce que les gens n’aiment pas qu’on leur dise la vérité. J’ai toujours eu pour principe de dire ce que je pensais y compris ici au Cameroun comme ce fût le cas il n’y a pas longtemps chez vos confrères du Messager puisqu’à l’époque il n’était pas question de laisser s’opérer le changement constitutionnel. Cela dit, je suis aujourd’hui partagé entre mes chroniques littéraires au Courrier de Genève, le plus vieux journal suisse, et l’écriture. Dans mon travail de critique, je me suis rendu compte de ce que il n’y a pas que les chefs d’Etat pour ne pas aimer que l’on dise des choses désagréables d’eux. Même les écrivains n’aiment pas cela.
Trois ans après, que pensez-vous du manifeste littéraire des 44 auteurs en direction de la francophonie ?
Je ne l’ai pas signé à l’époque parce que bien que je trouvais la critique intéressante, je redoutais qu’on perde le fil avec les pères fondateurs de la francophonie qui, en plus du Cambodgien Norodom Sihanouk, étaient des Africains (Hamani Diori, Habib Bourguiba et Léopold Sédar Senghor). Avec ce manifeste, on a tenté de couper le cordon ombilical en jetant les pères fondateurs avec l’eau du baptême initial. Voilà ce que je n’ai pas apprécié, surtout que ceux-ci n’étaient plus là pour se défendre. Par contre, ce fût une excellente opération tactique, opportuniste et de communication pour les auteurs signataires qui ont depuis gagné en notoriété. C’était finement joué de ce point de vue-là. Mais du point de vue de l’éthique, j’ai préféré défendre l’honneur des fondateurs.
On vous a connu footballeur du temps de votre jeunesse. Quels sont vos rapports aujourd’hui avec cette discipline sportive?
Je demeure un passionné sans aspirer toutefois à aucune fonction dans le monde du football. Je continue de suivre l’actualité de la sélection nationale. J’ai par exemple été malheureux au lendemain du dernier match des Lions qui s’est soldé par une défaite. Je me suis alors dit que si on n’arrive pas à battre le Togo, c’est qu’il doit y avoir un déficit soit d’ambition, soit d’organisation, surtout que nous avons l’un des meilleurs joueurs du monde. Il y a une ressource incroyable qui est là, mais c’est la fédération des énergies, la définition d’une ambition collective qui quelquefois traîne en langueur et en longueur.
Un mot sur votre chapeau qui ne vous quitte jamais ?
On a besoin d’assurer une identité visuelle, une image. Il faut être avec son temps. Ce chapeau m’identifie comme la casquette identifie mon ami Alain Mabanckou du Congo. Et comme il faut toujours que quelqu’un porte le chapeau … En portant ce chapeau, je ne veux point me dérober. Je suis prêt à assumer le fait que j’ai été con et n’ai pas pu remporter les challenges que le pays attendait de moi comme les prix littéraires d’importance. J’estime que je n’ai pas atteint un plus grand niveau de reconnaissance auquel tout Camerounais doit aspirer.
Propos recueillis par Parfait Tabapsi

