Sortie : Jacques le fabuliste
Dans cet ouvrage, le ministre-écrivain déplore le délitement général et le refus des efforts partagés. –
Actuel ministre de l’Enseignement supérieur au Cameroun, fondateur d’un musée et d’un centre touristique autour des grottes préhistoriques de Nkolandon, Jacques Fame Ndongo est l’auteur d’une dizaine de livres. Essayiste, poète et dramaturge, le voici fabuliste dans L’A-fric, roman-réquisitoire, conte narquois écrit dans la savoureuse langue du pays des mangues.
C’est à travers le regard d’un enfant-tortue que nous suivons les mésaventures d’Engongot, jeune diplômé mais en décalage avec les turpitudes en vogue dans la "République tropicale populaire démocratique fédérale de Bilik". Contre toute attente, Son excellence Kulu Nyabitôtô, opposé au fougueux Beme Nyédja de Wo’akout (Sire Sanglier du village au chimpanzé fou qui hurle), perd les élections. Pendant que les uns festoient et que les autres ignorent le verdict des urnes, l’inflation galope, les dévaluations pleuvent, les famines enflent, les moustiques s’abattent sur les Efufupois (les habitants de la ville lumière) et les gens de Dibi (la ville ténèbres) se fourvoient.
Les Bilikois, fatalistes et fétichistes, sont comme des chèvres et passent leur temps à brouter là où ils sont attachés. C’est dans cette atmosphère délétère que le brave Engongot est chassé de son village où il avait pourtant réussi à rendre prospère son exploitation agricole. Il se réfugie d’abord à Dibi puis devient topographe par passion pour le sol natal désireux de respirer les parfums d’une "Terre ocreuse aux danses frénétiques, le soir, sous le rythme affolant du balafon." Nostalgique d’un monde disparu, Engongot, qu’un drame va bientôt frapper, pense aux solidarités anciennes et s’interroge : "Pourquoi les villages se sont-ils aliénés ?" où sont passées les "Convulsions et contractions spasmodiques des danseuses engagées dans un combat avec le sol rocailleux, au son sibilant des cloches" ?
Dans cette fable tragique, le ministre-écrivain déplore le délitement général et le refus des efforts partagés. Cet environnement où règnent avidité, fétichisme et corruption (malgré les survols de l’épervier royal au-dessus des têtes indélicates et des bouches cupides), symbolise une Afrique sans fric et sans boussole, livrée aux "buffles bouffis et bouffons". Contre les buffles et pour les tortues, Jacques le fabuliste suggère ainsi que "chi va piano, va sano e va lontano." Sera-t-il entendu ? Le peuple a faim et nous savons, depuis Caton, que ventre affamé n’a point d’oreilles !
Eugène Ebodé Source : La tribune de Genève

