Du risque d’être un vieux poète au Cameroun
La publication, douze ans après d’un numéro spécial de la revue Cultures Sud (n°164, janvier-mars 2007) consacré aux « Grandes voix » de la poésie du Sud où ne figure aucun poète camerounais semble avoir donné raison au critique qui présidait et justifiait le déclin de notre poésie. –
Répondant à la question : La poésie camerounaise de langue française est-elle en déclin ? Isaac Célestin Tchého, dans un article paru dans la revue Notre Librairie (n°137, mai-août 1999), entrevoyait un sombre avenir à notre poésie. "Dynamique au départ [la poésie camerounaise], écrivait alors le critique, semble malheureusement perdre en vitalité, qualitativement et quantitativement, à l’approche de la fin du XXè siècle". Le pessimisme foncier de Tchého se fondait sur des raisons d’ordre sociopolitique au nombre desquelles figurait le peu de cas fait de la poésie dans les programmes scolaires, contrairement aux autres grands genres que son le roman et le théâtre, l’absence de revue et de magazines, supports alternatifs de publication de la poésie, l’absence d’une vie associative des écrivains camerounais et surtout la montée de l’intolérance et une atmosphère sociopolitique étouffante dont les maîtres mots étaient alors la censure et la promotion de la médiocrité.
La publication, douze ans après d’un numéro spécial de la revue Cultures Sud (n°164, janvier-mars 2007) consacré aux "Grandes voix" de la poésie du Sud où ne figure aucun poète camerounais semble avoir donné raison au critique qui présidait et justifiait le déclin de notre poésie. Mais la réalité sur le terrain est tout autre. Du point de vue de la qualité, le "Grand Prix de poésie Léopold Sédar Senghor" décerné récemment par la Maison africaine de la poésie internationale (MAPI) à notre compatriote Fernando d’Alméida est un indicateur viable de qualité. Au plan de la quantité, les chiffres des publications poétiques dans notre pays sont en hausse du fait des facilités de publication qu’offrent le numérique et les autres technologies de la communication. D’Almeida fait ainsi l’objet d’une double actualité littéraire par la sortie récente de deux recueils de poésie. Plusieurs jeunes lui ont emboîté le pas à défaut de l’avoir précédé chez des éditeurs comme Le Manuscrit. Les éditeurs locaux n’ont pas renoncé à publier la poésie. C’est en moyenne une dizaine de recueils qui paraissent annuellement chez nous. Cette production est fécondée par l’activité de quelques associations dont la particularité est la jeunesse de leurs dirigeants et de leurs membres. Luppepo, Livre ouvert, La ronde des poètes sont autant d’associations qui promeuvent la production et la diffusion de la poésie. C’est ce qui explique l’extrême jeunesse de nos poètes actuels.
Mais à l’exception de d’Alméida et de Patrice Kayo et dans une moindre mesure Ernest Alima qui blanchissent sous le harnais, le Cameroun compte très peu de poètes ayant atteint ou dépassé la cinquantaine. Célestin Monga, (Fragments d’un crépuscule blessé, 1990), Paul Dakéyo (J’appartiens au grand jour, 1976 ; Sowéto, Soleils fusillés, 1977), Jean Louis Ndogmo, Œufs d’arc-en-ciel, 1986), Isaac Célestin Tchého (Plaies-Travers-Patrie, 1992) pour ne citer que quelques jeunes poètes d’alors, semblent avoir renoncé à la poésie comme on renonce à des jeux d’enfant devenus puérils et dont on a passé l’âge. "Les jeunes pousses vertes de la nouvelle poésie camerounaise" d’alors, selon l’expression de Lilyan Kesteloot, ont depuis longtemps renoncé à cette "recherche gratuite" qu’est la poésie, laquelle "ne confère ni diplôme ni situation avantageuse". A défaut de compromettre les situations avantageuses que plusieurs de nos "anciens jeunes" poètes ont acquises, la poésie, apparemment, pourrait les en distraire.
Pourtant, rien mieux que la poésie ne sait explorer l’humain et lui dire son âme. C’est dans cette quête de soi que nous plongeait déjà Patrice Kayo en 1970 et en 1972 à travers deux petits recueils d’une grande densité parus chez Pierre Jean Oswald : Hymnes et sagesses et Paroles intimes ; les éditions CLE viennent heureusement de les rééditer. On peut aussi d’ores et déjà se réjouir que CLE aie réussi à obtenir de l’une des plus prometteuses des "jeunes pousses" de notre poésie d’alors, lauréat d’un prix national de poésie organisé par l’APEC, Narcisse Mouelle Kombi, de publier, outre son dernier recueil inédit, deux de ses précédentes œuvres de poésie parues respectivement sous les titres Traduit de l’événementiel et Une aube si tragique.
Mais au-delà des œuvres de Kayo et de Mouelle Kombi, c’est sur presque toute la production poétique d’une certaine époque qu’il faut étendre l’action de réédition patrimoniale ; poètes de la première et de la deuxième génération ayant essentiellement publié chez des éditeurs aujourd’hui totalement disparus, corps et biens (J.P. Oswald, Silex, Saint Germain de Prés, Semences africaine, etc.) ou produit leurs œuvres dans des conditions artisanales.
Par Marcelin Vounda Etoa*

