Innocent Ebodé* : A propos de mon aventure tchadien
Depuis mon retour tumultueux dans mon pays, j’ai décidé de vivre en hibernation, le temps d’exorciser les démons de mon séjour tchadien. Pendant trois mois j’ai décidé de me couper de tout et de tout le monde. –
Mais dès ma réapparition, ces démons me sont revenus en plein dans la figure. Sur Internet, dans le milieu professionnel, dans ma propre famille, je suis l’objet d’un procès dont je ne perçois pas le bien-fondé. J’ai du mal à me faire à l’idée qu’on puisse donner une dimension de quasi criminalisation, à un choix professionnel qui n’était mû que par ma volonté de changer de trajectoire, et de vivre une autre expérience journalistique et humaine.
Je voudrais ici apporter quelques clarifications, avec l’espoir qu’elles édifieront et convaincront ceux qui se sont interrogés et s’interrogent encore sur mes options. Je comprends très bien les réserves de certains compatriotes par rapport à mon séjour au Tchad. Je voudrais préciser que je ne le regrette pas, même si j’ai frôlé le pire. Je l’assume totalement.
Je tiens également à dire à tous les internautes et à tous les Camerounais qui se sont émus de ma situation, que j’ai hésité longtemps avant de prendre la décision de me lancer dans l’aventure tchadienne. Et puis j’ai évalué le challenge professionnel. La Voix était un projet éditorial qui avait de la gueule. Sur place au Cameroun, je commençais à m’encroûter professionnellement. Je travaillais pour L’Action, le journal du RDPC depuis plus de 10 ans, sans contrat, avec un salaire insultant. Ma visibilité professionnelle avait été brouillée par ma collaboration à cette gazette.
Je voudrais vous livrer une confidence: J’ai, de 1997 à 2003, été rémunéré à hauteur de… 4 000 (quatre mille) FCFA par article. Il faut préciser qu’il était rare de signer plus d’un article dans l’hebdo défendant les idées de M.Biya. Faites vous même le calcul. 4 000 FCFA par semaine donnent lieu à un salaire de 16 000 (douze mille) FCFA par mois! C’est ahurissant, mais ce sont-là des faits inattaquables.
Et puis un beau jour, je crois en 2004, on m’a fait savoir comme à tous mes compagnons d’infortune, que j’avais désormais droit à un salaire. Pour des raisons de dignité, je n’ose pas communiquer le montant de ce « salaire ». Je ne disposais d’aucune sécurité en terme d’emploi. Plus grave, nous journalistes, ne jouissions d’aucune considération de la part de la hiérarchie du parti au pouvoir. Ne nous étaient servis que mépris et déconsidération.
Voilà quelques vérités simples (je ne voudrais pas aller plus loin) sur certaines réalités ignorées qui ont cours dans notre pays. Alors, en regard de tout ce qui précède, ceux qui critiquent mon option d’avoir tenté le coup au Tchad, doivent comprendre que mon choix était difficile, mais tentant.
Chez nous, pour avoir une place au soleil, il faut verser soit dans un compromis douteux, soit dans des compromissions, ou alors dans les deux. Ma nature n’est pas en adéquation avec tout ce qui conduit à emprunter les chemins de traverse. Je reste persuadé qu’une autre voie est possible qui soit en déphasage avec le dévergondage qu’on voudrait proposer et imposer aux âmes qui se refusent à quelque impureté.
Je tiens enfin à confier que, c’est paradoxalement au pays de M.Déby, que j’ai fait du journalisme comme je l’ai rêvé. J’ai essayé d’être professionnel. Même si certains esprits malveillants racontent que je me suis attaqué au régime en place à N’Djaména. Ce qui est loin d’être vrai. Ceux qui me connaissent savent que je suis quelqu’un de mesuré, de pas excessif. J’avais imposé à ma rédaction de ne pas s’attaquer au régime, de respecter les autorités, mais d’avoir le courage d’informer les Tchadiens sur des sujets difficiles, en respectant les canons du métier. La Voix étant un jeune journal, sa crédibilité devait obligatoirement passer par le traitement rigoureux des problématiques tchadiennes, y compris celles qui fâchent, tout en évitant l’invective. J’étais conscient de la difficulté à concilier le devoir d’informer et la nécessité de ne pas trop caresser les autorités à rebrousse-poil.
Au Tchad, je n’ai fait que du journalisme. Rien de plus. J’entendais changer le cours de ma carrière qui n’était pas jusque-là brillante. Et j’en étais le principal responsable, parce que j’ai cruellement manqué d’ambition en évoluant dans des colonnes où ne peut justement prospérer aucune ambition professionnelle. J’ai encore présent dans mon esprit, ce reproche que m’avait fait un jour, un aîné de regretté mémoire, qui lui-même était plongé dans le désespoir et la désolation : « Jeune homme, je te conseille de n’être ici que de passage. Rester, c’est bousiller ta carrière (sic). » Je suis resté, puis j’ai été obligé de partir pour ne pas « bousiller » ma carrière.
On ne va tout de même pas me crucifier parce que j’ai essayé de placer mon curseur ailleurs que chez moi où j’entendais échapper au moins-disant pour une offre plus aguichante. Je signale qu’il y a des milliers de Camerounais au Tchad. Je ne suis pas le seul à avoir tenté l’aventure. Des Camerounais sont partout dans le monde. Peut-être pour les mêmes raisons que moi. Les choses ont mal tourné, certes. Mais qui peut affirmer n’avoir jamais essayé de changer le cours de sa vie professionnelle et de sa vie tout court? D’aucuns ont pris des raccourcis en pillant par exemple les caisses de l’Etat ou en naviguant dans les eaux troubles du vice. J’ai essayé, moi, de vivre ma passion du journalisme de manière honnête et irréprochable.
A quelques jours de la célébration de la Journée internationale de la liberté de la presse, j’ai trouvé opportune, l’idée de proposer ce témoignage qui pourrait constituer une des multiples illustrations de la condition du journaliste camerounais.
Le Jour

