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La colonisation de l’Afrique par l’Allemagne

Le passé colonial n’est guère présent dans la conscience historique des Allemands. Une situation qui s’explique en partie par sa brièveté. Dès la fin de la première guerre mondiale, ses adversaires se partagent très vite son empire colonial. Aujourd’hui, le fait que l’Allemagne posséda des colonies en Afrique semble presque oublié. Et que pensent les Africains ? Quel regard portent-ils sur la colonisation allemande de l’Afrique ? Birgit Pape-Thoma, journaliste allemande, s’est entretenue avec Patrice Nganang.

Birgit Pape-Thoma : Vos pays d’origine furent des colonies allemandes, le Togo pendant 30 ans, le Cameroun pendant 32 ans. Est-ce que ce fait a toujours un impact sur l’identité des Camerounais comme vous, nés après l’indépendance ?
Patrice Nganang: Certainement! Il ne faut pas oublier que la colonisation, tout comme l’identité d’ailleurs, sont d’abord des affaires de cartographie. Or la carte du Cameroun telle que nous la connaissons actuellement est bien de manière générale issue de tracés allemands. Seule la mauvaise foi voudra donc que la colonisation allemande n’ait pas eu un impact sur l’identité camerounaise. Elle l’a eu. Pour ce qui me concerne cependant, bien que né après l’indépendance de mon pays, mon parcours n’est pas typique. J’ai appris l’allemand à l’école, j’ai fait des études germaniques au Cameroun puis en Allemagne. J’enseigne les littératures et philosophies allemandes aux Etats-Unis, et je parle allemand chez moi. Il n’y a certainement pas beaucoup de Camerounais qui aient ce parcours, mais ils sont nombreux qui parlent allemand et l’apprennent ou l’ont appris à l’école.

Les Allemands ne furent certainement pas meilleurs colons que les autres Européens. Le travail forcé et les punitions cruelles faisaient partie de l’ordre du jour. Comment ces crimes ont influencé l’image de l’Allemagne d’aujourd’hui au Cameroun ?
P.N.: Au Cameroun aussi, l’Allemagne a comme réputation de soutenir, je dirais, les gens de bonne volonté, qui veulent que le Cameroun deviennent vraiment ce qu’il peut être. Le travail par exemple de la fondation Friedrich Ebert est immense dans ce domaine, surtout durant les années de braise, les années 1990. Maintenant, pour ce qui est des souvenirs de la violence coloniale allemande, ils sont nombreux au Cameroun aussi. Qui oubliera jamais le ‘njokmassi’, comme on appelle le travail forcé dans mon pays ? Cependant, la majorité des Camerounais ne vit pas dans des archives, et il faut aussi préciser que cette majorité-là a moins de vingt ans. Donc nous parlons ici d’un passé plutôt ancien pour beaucoup. Cela fait que l’image de l’Allemagne est plutôt celle d’un pays de l’émigration, et beaucoup moins celle d’un pays colonial. Pour ce qui concerne mon imagination d’écrivain cependant, pour moi, la période coloniale allemande correspond à la première guerre mondiale, qui est le moment durant lequel les Africains, les Camerounais, sont entrés dans la globalisation comme acteurs. C’est vrai qu’ils avaient déjà fait les premiers pas dans le monde global aux 16e, 17e et 18e siècles avec le bateau, l’esclavage, mais avec la première guerre mondiale, pour la première fois ils ont été des soldats dans des batailles, les fameux askaris. Ceci fait donc que le Cameroun, vu comme champs de bataille entre d’une part l’Allemagne et d’autre part la France et l’Angleterre, est devenu parti-prenante du premier conflit le plus meurtrier qui ait défini notre modernité à tous.

Des Togolais ainsi que des Camerounais se vantent d’avoir hérité des soi-disant vertus allemandes comme la discipline et l’assurance. Comment expliquez-vous une certaine glorification (supposé ou vrai) de la colonisation allemande par les Camerounais de la génération de vos parents et grands-parents ?
P. N.: Se vanter? Je ne sais pas. Je préfère également ne pas parler de glorification, car je ne crois pas que ce soit le cas. Il ne peut pas y avoir de glorification d’un passé violent, à moins que ce ne soit une interprétation relativisante de la part des Camerounais eux-mêmes. Je veux dire que pour eux, c’est une manière de se distancier de ceux qui, anglais comme français, sont venus au Cameroun après les Allemands. Par exemple, aucun Camerounais bien pensant ne dira que le Cameroun avait été une colonie de la France ou de l’Angleterre, car c’est simplement faux. Pays sous tutelle, oui, pays sous mandat, oui, mais pas une colonie. Simple jeu de mot? Ici nous entrons déjà dans les usages de l’histoire pour le présent et des interprétations donc. Je ne parlerais donc pas de glorification, non, mais de volonté de remettre la France à la place relative et pas totale qui a été sienne dans l’histoire camerounaise. L’interprétation de la colonisation a toujours été l’objet de batailles politiques. Je suis né trop tard pour avoir été témoin de l’interprétation qu’en ont fait mes grands-parents. Après tout l’Allemagne a perdu le Cameroun en 1916. Mais pour ce qui me concerne, je crois que plus que les images, j’écoute les faits, et ceux-ci ne sont pas glorieux, c’est bien le cas de le dire, car l’expérience coloniale allemande au Cameroun a été celle d’un viol et d’une dépossession, et les archives que j’ai passé des années à analyser me le rappellent sans cesse.

P.N. : Je ne peux m’empêcher de rire, car au Cameroun non plus on est bien étonné de la paresse française après 1916, même si l’Etat camerounais n’a pas non plus beaucoup fait pour allonger le chemin de fer après l’indépendance. Mais laissons tomber l’économique un moment. Il m’a fallu lire l’histoire allemande pour comprendre la fixation des colons allemands sur le rail, car leur pays à leur époque avait même inscrit le chemin de fer dans sa constitution !

Est-ce que pour vous en tant qu’écrivains, la colonisation allemande joue un rôle ? Si oui, lequel ?
P.N.: O, oui, car coloniser un pays c’est faire celui-ci entrer dans son histoire. Ainsi, la langue allemande joue un rôle essentiel dans ma manière de penser et d’écrire. Je m’en rends compte de plus en plus d’ailleurs, le choix de l’allemand, et par la suite de l’anglais a eu comme conséquence un décentrement du français dans ma vision du monde, et en fin de compte une compréhension moins binaire que dialectique de cela qui est arrivé à l‘Afrique. Après tout, l’allemand, l’anglais et le français sont les trois langues coloniales du Cameroun. Ce décentrement du français a donc eu des conséquences sur ma vision du monde. Il m’a ouvert les yeux au monde par-delà la France, à la globalité du monde. Mais je dois préciser avant que la France, pour ce qui concerne l’histoire du Cameroun, a une approche autant totalisatrice que négationniste. Totalisatrice parce qu’elle se présente comme seule présence politique au Cameroun. Le Cameroun devient ainsi un pays francophone, et sans le vouloir, je deviens un écrivain francophone, même si j’utilise le français, l’allemand et l’anglais de manière courante, sans parler de ma langue maternelle, le Medumba. La France est négationniste parce qu’elle veut être fière de son passé colonial tout en voulant oublier les crimes qu’elle a commis-là. Ici l’Allemagne m’a appris à voir les dimensions d’un génocide dans une histoire et dans un imaginaire. On n’oublie pas si facilement les millions de cadavres qu’on a dans ses tiroirs, et j’ose le dire, analyser l’histoire de l’Allemagne m’a appris à prendre dans sa dimension de faits pour l’histoire Africaine un crime comme celui commis au Rwanda, et bien entendu au Cameroun durant les années 1957-1970. Je crois lorsque j’avais décidé d’étudier l’allemand, je ne savais pas que cela aurait autant d’importance.

La langue allemande, est elle toujours présente, même en miettes, dans vos pays et joue-t-elle un rôle dans votre littérature ?
P.N.: Esotérique ? Ce n’est pas le cas au Cameroun, je dirais. Les noms de certaines villes, les résidus dans le langage, surtout l’insulte ‘Schwein !’ Parfois dans les langues Camerounaises comme le Shupamum, ‘Lerewa’. Beaucoup plus importante que la langue allemande, car après tout, une langue n’est qu’un instrument, et ceux qui parlaient allemand au Cameroun au jour le jour sont presque tous morts, c’est le fait que dans la définition de l’identité nationale camerounaise, de 1948 à aujourd’hui, les Camerounais de bonne volonté, les nationalistes, comme on les appelait alors, aient toujours pris un double parti: premièrement définir le Cameroun comme n’ayant plus été ‘la colonie de personne’ après 1916, selon le mot de Um Nyobé, et en même temps, le voir comme un pays unifié. Et ceci veut dire grosso-modo qu’ils ont toujours entendu le Cameroun comme étant situé par-delà la juridiction de la tutelle française et anglaise qu’il était devenu après la fin de la première guerre mondiale. J’ai toujours été intrigué par le fait que pour exprimer l’unification du Cameroun, ces Camerounais nationalistes-là ont toujours écrit, et écrivent d’ailleurs toujours le mot ‘Cameroun’ avec ‘K’, ‘Kamerun’, en allemand donc.
La signification politique de ce retour au ‘Kamerun’, par exemple dans l’Upc, l’Union des Populations Camerounaises, dont il s’agit ici, n’est pas du tout conquérante, car cela signifierait pour le Cameroun faire la guerre au Gabon, au Congo, à la Centrafrique, au Tchad, au Nigeria pour revenir sur les frontières héritées de la colonisation allemande. Ce serait plus compliqué qu’au Togo, avec le Ghana seulement, je crois. Ce serait une sorte de guerre totale sur tous les fronts, s’il fallait à la lettre respecter les frontières camerounaises ‘héritées de la colonisation’ comme dit si bien l’Union Africaine, colonisation qui pour le cas camerounais était seulement allemande, comme j’ai précisé avant. Or l’histoire allemande enseigne l’humilité aux guerriers camerounais de salon, n’est-ce pas? Pourtant c’est ici que cela devient vraiment intéressant, car c’est peut-être important de rappeler par exemple que dans l’affaire Bakassi qui a opposé le Cameroun et le Nigeria à la Cour Internationale de Justice, l’Etat camerounais a dépoussiéré entre autres un vieux traité de 1913, de l‘époque allemande donc, pour faire valoir ce territoire riche en pétrole comme camerounais. Mais pour ceux-là qui dans le parti de Um Nyobé, l’UPC, écrivent encore Cameroun à l’allemande, et qui ont été pour la plupart persécutés par l’Etat camerounais, le mot allemand ‘Kamerun’ est une volonté de décentrement de l’histoire camerounaise par rapport à la France et à l’Angleterre, et en même temps, c’est une volonté, dans ce décentrement, de redéfinir le pays lui-même comme acteur de son histoire.

Beaucoup de jeunes Allemands ignorent ce volet de l’histoire de leur pays. En tant qu’Africains et en tant qu’écrivains, qu’est-ce que vous attendez de l’Allemagne d’aujourd’hui ?
P.N.: Pour ce qui me concerne, très peu de choses, sinon rien, a vrai dire. L’Allemagne a fait ce qu’elle a pu. La balle est dans notre camp, dans le camp des Africains donc.

Patrice Nganang, né en 1970 au Cameroun, est professeur de théorie littéraire à la State University of New York. Il est auteur de plusieurs romans, essais et contes citadins. Pour son roman Temps de chien, il avait reçu en 2001 le prix Marguerite Yourcenar et en 2003 le Grand Prix Littéraire de l’Afrique Noire. Son dernier livre publié est l’essai Manifeste d’une nouvelle littérature africaine. Pour une écriture préemptive, paru chez Homnispères.
 

Le messager
Le 02-10-2007

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La colonisation de l’Afrique par l’Allemagne

Le passé colonial n’est guère présent dans la conscience historique des Allemands. Une situation qui s’explique en partie par sa brièveté. Dès la fin de la première guerre mondiale, ses adversaires se partagent très vite son empire colonial. Aujourd’hui, le fait que l’Allemagne posséda des colonies en Afrique semble presque oublié. Et que pensent les Africains ? Quel regard portent-ils sur la colonisation allemande de l’Afrique ? Birgit Pape-Thoma, journaliste allemande, s’est entretenue avec Patrice Nganang.

Birgit Pape-Thoma : Vos pays d’origine furent des colonies allemandes, le Togo pendant 30 ans, le Cameroun pendant 32 ans. Est-ce que ce fait a toujours un impact sur l’identité des Camerounais comme vous, nés après l’indépendance ?
Patrice Nganang: Certainement! Il ne faut pas oublier que la colonisation, tout comme l’identité d’ailleurs, sont d’abord des affaires de cartographie. Or la carte du Cameroun telle que nous la connaissons actuellement est bien de manière générale issue de tracés allemands. Seule la mauvaise foi voudra donc que la colonisation allemande n’ait pas eu un impact sur l’identité camerounaise. Elle l’a eu. Pour ce qui me concerne cependant, bien que né après l’indépendance de mon pays, mon parcours n’est pas typique. J’ai appris l’allemand à l’école, j’ai fait des études germaniques au Cameroun puis en Allemagne. J’enseigne les littératures et philosophies allemandes aux Etats-Unis, et je parle allemand chez moi. Il n’y a certainement pas beaucoup de Camerounais qui aient ce parcours, mais ils sont nombreux qui parlent allemand et l’apprennent ou l’ont appris à l’école.

Les Allemands ne furent certainement pas meilleurs colons que les autres Européens. Le travail forcé et les punitions cruelles faisaient partie de l’ordre du jour. Comment ces crimes ont influencé l’image de l’Allemagne d’aujourd’hui au Cameroun ?
P.N.: Au Cameroun aussi, l’Allemagne a comme réputation de soutenir, je dirais, les gens de bonne volonté, qui veulent que le Cameroun deviennent vraiment ce qu’il peut être. Le travail par exemple de la fondation Friedrich Ebert est immense dans ce domaine, surtout durant les années de braise, les années 1990. Maintenant, pour ce qui est des souvenirs de la violence coloniale allemande, ils sont nombreux au Cameroun aussi. Qui oubliera jamais le ‘njokmassi’, comme on appelle le travail forcé dans mon pays ? Cependant, la majorité des Camerounais ne vit pas dans des archives, et il faut aussi préciser que cette majorité-là a moins de vingt ans. Donc nous parlons ici d’un passé plutôt ancien pour beaucoup. Cela fait que l’image de l’Allemagne est plutôt celle d’un pays de l’émigration, et beaucoup moins celle d’un pays colonial. Pour ce qui concerne mon imagination d’écrivain cependant, pour moi, la période coloniale allemande correspond à la première guerre mondiale, qui est le moment durant lequel les Africains, les Camerounais, sont entrés dans la globalisation comme acteurs. C’est vrai qu’ils avaient déjà fait les premiers pas dans le monde global aux 16e, 17e et 18e siècles avec le bateau, l’esclavage, mais avec la première guerre mondiale, pour la première fois ils ont été des soldats dans des batailles, les fameux askaris. Ceci fait donc que le Cameroun, vu comme champs de bataille entre d’une part l’Allemagne et d’autre part la France et l’Angleterre, est devenu parti-prenante du premier conflit le plus meurtrier qui ait défini notre modernité à tous.

Des Togolais ainsi que des Camerounais se vantent d’avoir hérité des soi-disant vertus allemandes comme la discipline et l’assurance. Comment expliquez-vous une certaine glorification (supposé ou vrai) de la colonisation allemande par les Camerounais de la génération de vos parents et grands-parents ?
P. N.: Se vanter? Je ne sais pas. Je préfère également ne pas parler de glorification, car je ne crois pas que ce soit le cas. Il ne peut pas y avoir de glorification d’un passé violent, à moins que ce ne soit une interprétation relativisante de la part des Camerounais eux-mêmes. Je veux dire que pour eux, c’est une manière de se distancier de ceux qui, anglais comme français, sont venus au Cameroun après les Allemands. Par exemple, aucun Camerounais bien pensant ne dira que le Cameroun avait été une colonie de la France ou de l’Angleterre, car c’est simplement faux. Pays sous tutelle, oui, pays sous mandat, oui, mais pas une colonie. Simple jeu de mot? Ici nous entrons déjà dans les usages de l’histoire pour le présent et des interprétations donc. Je ne parlerais donc pas de glorification, non, mais de volonté de remettre la France à la place relative et pas totale qui a été sienne dans l’histoire camerounaise. L’interprétation de la colonisation a toujours été l’objet de batailles politiques. Je suis né trop tard pour avoir été témoin de l’interprétation qu’en ont fait mes grands-parents. Après tout l’Allemagne a perdu le Cameroun en 1916. Mais pour ce qui me concerne, je crois que plus que les images, j’écoute les faits, et ceux-ci ne sont pas glorieux, c’est bien le cas de le dire, car l’expérience coloniale allemande au Cameroun a été celle d’un viol et d’une dépossession, et les archives que j’ai passé des années à analyser me le rappellent sans cesse.

P.N. : Je ne peux m’empêcher de rire, car au Cameroun non plus on est bien étonné de la paresse française après 1916, même si l’Etat camerounais n’a pas non plus beaucoup fait pour allonger le chemin de fer après l’indépendance. Mais laissons tomber l’économique un moment. Il m’a fallu lire l’histoire allemande pour comprendre la fixation des colons allemands sur le rail, car leur pays à leur époque avait même inscrit le chemin de fer dans sa constitution !

Est-ce que pour vous en tant qu’écrivains, la colonisation allemande joue un rôle ? Si oui, lequel ?
P.N.: O, oui, car coloniser un pays c’est faire celui-ci entrer dans son histoire. Ainsi, la langue allemande joue un rôle essentiel dans ma manière de penser et d’écrire. Je m’en rends compte de plus en plus d’ailleurs, le choix de l’allemand, et par la suite de l’anglais a eu comme conséquence un décentrement du français dans ma vision du monde, et en fin de compte une compréhension moins binaire que dialectique de cela qui est arrivé à l‘Afrique. Après tout, l’allemand, l’anglais et le français sont les trois langues coloniales du Cameroun. Ce décentrement du français a donc eu des conséquences sur ma vision du monde. Il m’a ouvert les yeux au monde par-delà la France, à la globalité du monde. Mais je dois préciser avant que la France, pour ce qui concerne l’histoire du Cameroun, a une approche autant totalisatrice que négationniste. Totalisatrice parce qu’elle se présente comme seule présence politique au Cameroun. Le Cameroun devient ainsi un pays francophone, et sans le vouloir, je deviens un écrivain francophone, même si j’utilise le français, l’allemand et l’anglais de manière courante, sans parler de ma langue maternelle, le Medumba. La France est négationniste parce qu’elle veut être fière de son passé colonial tout en voulant oublier les crimes qu’elle a commis-là. Ici l’Allemagne m’a appris à voir les dimensions d’un génocide dans une histoire et dans un imaginaire. On n’oublie pas si facilement les millions de cadavres qu’on a dans ses tiroirs, et j’ose le dire, analyser l’histoire de l’Allemagne m’a appris à prendre dans sa dimension de faits pour l’histoire Africaine un crime comme celui commis au Rwanda, et bien entendu au Cameroun durant les années 1957-1970. Je crois lorsque j’avais décidé d’étudier l’allemand, je ne savais pas que cela aurait autant d’importance.

La langue allemande, est elle toujours présente, même en miettes, dans vos pays et joue-t-elle un rôle dans votre littérature ?
P.N.: Esotérique ? Ce n’est pas le cas au Cameroun, je dirais. Les noms de certaines villes, les résidus dans le langage, surtout l’insulte ‘Schwein !’ Parfois dans les langues Camerounaises comme le Shupamum, ‘Lerewa’. Beaucoup plus importante que la langue allemande, car après tout, une langue n’est qu’un instrument, et ceux qui parlaient allemand au Cameroun au jour le jour sont presque tous morts, c’est le fait que dans la définition de l’identité nationale camerounaise, de 1948 à aujourd’hui, les Camerounais de bonne volonté, les nationalistes, comme on les appelait alors, aient toujours pris un double parti: premièrement définir le Cameroun comme n’ayant plus été ‘la colonie de personne’ après 1916, selon le mot de Um Nyobé, et en même temps, le voir comme un pays unifié. Et ceci veut dire grosso-modo qu’ils ont toujours entendu le Cameroun comme étant situé par-delà la juridiction de la tutelle française et anglaise qu’il était devenu après la fin de la première guerre mondiale. J’ai toujours été intrigué par le fait que pour exprimer l’unification du Cameroun, ces Camerounais nationalistes-là ont toujours écrit, et écrivent d’ailleurs toujours le mot ‘Cameroun’ avec ‘K’, ‘Kamerun’, en allemand donc.
La signification politique de ce retour au ‘Kamerun’, par exemple dans l’Upc, l’Union des Populations Camerounaises, dont il s’agit ici, n’est pas du tout conquérante, car cela signifierait pour le Cameroun faire la guerre au Gabon, au Congo, à la Centrafrique, au Tchad, au Nigeria pour revenir sur les frontières héritées de la colonisation allemande. Ce serait plus compliqué qu’au Togo, avec le Ghana seulement, je crois. Ce serait une sorte de guerre totale sur tous les fronts, s’il fallait à la lettre respecter les frontières camerounaises ‘héritées de la colonisation’ comme dit si bien l’Union Africaine, colonisation qui pour le cas camerounais était seulement allemande, comme j’ai précisé avant. Or l’histoire allemande enseigne l’humilité aux guerriers camerounais de salon, n’est-ce pas? Pourtant c’est ici que cela devient vraiment intéressant, car c’est peut-être important de rappeler par exemple que dans l’affaire Bakassi qui a opposé le Cameroun et le Nigeria à la Cour Internationale de Justice, l’Etat camerounais a dépoussiéré entre autres un vieux traité de 1913, de l‘époque allemande donc, pour faire valoir ce territoire riche en pétrole comme camerounais. Mais pour ceux-là qui dans le parti de Um Nyobé, l’UPC, écrivent encore Cameroun à l’allemande, et qui ont été pour la plupart persécutés par l’Etat camerounais, le mot allemand ‘Kamerun’ est une volonté de décentrement de l’histoire camerounaise par rapport à la France et à l’Angleterre, et en même temps, c’est une volonté, dans ce décentrement, de redéfinir le pays lui-même comme acteur de son histoire.

Beaucoup de jeunes Allemands ignorent ce volet de l’histoire de leur pays. En tant qu’Africains et en tant qu’écrivains, qu’est-ce que vous attendez de l’Allemagne d’aujourd’hui ?
P.N.: Pour ce qui me concerne, très peu de choses, sinon rien, a vrai dire. L’Allemagne a fait ce qu’elle a pu. La balle est dans notre camp, dans le camp des Africains donc.

Patrice Nganang, né en 1970 au Cameroun, est professeur de théorie littéraire à la State University of New York. Il est auteur de plusieurs romans, essais et contes citadins. Pour son roman Temps de chien, il avait reçu en 2001 le prix Marguerite Yourcenar et en 2003 le Grand Prix Littéraire de l’Afrique Noire. Son dernier livre publié est l’essai Manifeste d’une nouvelle littérature africaine. Pour une écriture préemptive, paru chez Homnispères.
 

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La colonisation de l’Afrique par l’Allemagne

Le passé colonial n’est guère présent dans la conscience historique des Allemands. Une situation qui s’explique en partie par sa brièveté. Dès la fin de la première guerre mondiale, ses adversaires se partagent très vite son empire colonial. Aujourd’hui, le fait que l’Allemagne posséda des colonies en Afrique semble presque oublié. Et que pensent les Africains ? Quel regard portent-ils sur la colonisation allemande de l’Afrique ? Birgit Pape-Thoma, journaliste allemande, s’est entretenue avec Patrice Nganang.

Birgit Pape-Thoma : Vos pays d’origine furent des colonies allemandes, le Togo pendant 30 ans, le Cameroun pendant 32 ans. Est-ce que ce fait a toujours un impact sur l’identité des Camerounais comme vous, nés après l’indépendance ?
Patrice Nganang: Certainement! Il ne faut pas oublier que la colonisation, tout comme l’identité d’ailleurs, sont d’abord des affaires de cartographie. Or la carte du Cameroun telle que nous la connaissons actuellement est bien de manière générale issue de tracés allemands. Seule la mauvaise foi voudra donc que la colonisation allemande n’ait pas eu un impact sur l’identité camerounaise. Elle l’a eu. Pour ce qui me concerne cependant, bien que né après l’indépendance de mon pays, mon parcours n’est pas typique. J’ai appris l’allemand à l’école, j’ai fait des études germaniques au Cameroun puis en Allemagne. J’enseigne les littératures et philosophies allemandes aux Etats-Unis, et je parle allemand chez moi. Il n’y a certainement pas beaucoup de Camerounais qui aient ce parcours, mais ils sont nombreux qui parlent allemand et l’apprennent ou l’ont appris à l’école.

Les Allemands ne furent certainement pas meilleurs colons que les autres Européens. Le travail forcé et les punitions cruelles faisaient partie de l’ordre du jour. Comment ces crimes ont influencé l’image de l’Allemagne d’aujourd’hui au Cameroun ?
P.N.: Au Cameroun aussi, l’Allemagne a comme réputation de soutenir, je dirais, les gens de bonne volonté, qui veulent que le Cameroun deviennent vraiment ce qu’il peut être. Le travail par exemple de la fondation Friedrich Ebert est immense dans ce domaine, surtout durant les années de braise, les années 1990. Maintenant, pour ce qui est des souvenirs de la violence coloniale allemande, ils sont nombreux au Cameroun aussi. Qui oubliera jamais le ‘njokmassi’, comme on appelle le travail forcé dans mon pays ? Cependant, la majorité des Camerounais ne vit pas dans des archives, et il faut aussi préciser que cette majorité-là a moins de vingt ans. Donc nous parlons ici d’un passé plutôt ancien pour beaucoup. Cela fait que l’image de l’Allemagne est plutôt celle d’un pays de l’émigration, et beaucoup moins celle d’un pays colonial. Pour ce qui concerne mon imagination d’écrivain cependant, pour moi, la période coloniale allemande correspond à la première guerre mondiale, qui est le moment durant lequel les Africains, les Camerounais, sont entrés dans la globalisation comme acteurs. C’est vrai qu’ils avaient déjà fait les premiers pas dans le monde global aux 16e, 17e et 18e siècles avec le bateau, l’esclavage, mais avec la première guerre mondiale, pour la première fois ils ont été des soldats dans des batailles, les fameux askaris. Ceci fait donc que le Cameroun, vu comme champs de bataille entre d’une part l’Allemagne et d’autre part la France et l’Angleterre, est devenu parti-prenante du premier conflit le plus meurtrier qui ait défini notre modernité à tous.

Des Togolais ainsi que des Camerounais se vantent d’avoir hérité des soi-disant vertus allemandes comme la discipline et l’assurance. Comment expliquez-vous une certaine glorification (supposé ou vrai) de la colonisation allemande par les Camerounais de la génération de vos parents et grands-parents ?
P. N.: Se vanter? Je ne sais pas. Je préfère également ne pas parler de glorification, car je ne crois pas que ce soit le cas. Il ne peut pas y avoir de glorification d’un passé violent, à moins que ce ne soit une interprétation relativisante de la part des Camerounais eux-mêmes. Je veux dire que pour eux, c’est une manière de se distancier de ceux qui, anglais comme français, sont venus au Cameroun après les Allemands. Par exemple, aucun Camerounais bien pensant ne dira que le Cameroun avait été une colonie de la France ou de l’Angleterre, car c’est simplement faux. Pays sous tutelle, oui, pays sous mandat, oui, mais pas une colonie. Simple jeu de mot? Ici nous entrons déjà dans les usages de l’histoire pour le présent et des interprétations donc. Je ne parlerais donc pas de glorification, non, mais de volonté de remettre la France à la place relative et pas totale qui a été sienne dans l’histoire camerounaise. L’interprétation de la colonisation a toujours été l’objet de batailles politiques. Je suis né trop tard pour avoir été témoin de l’interprétation qu’en ont fait mes grands-parents. Après tout l’Allemagne a perdu le Cameroun en 1916. Mais pour ce qui me concerne, je crois que plus que les images, j’écoute les faits, et ceux-ci ne sont pas glorieux, c’est bien le cas de le dire, car l’expérience coloniale allemande au Cameroun a été celle d’un viol et d’une dépossession, et les archives que j’ai passé des années à analyser me le rappellent sans cesse.

P.N. : Je ne peux m’empêcher de rire, car au Cameroun non plus on est bien étonné de la paresse française après 1916, même si l’Etat camerounais n’a pas non plus beaucoup fait pour allonger le chemin de fer après l’indépendance. Mais laissons tomber l’économique un moment. Il m’a fallu lire l’histoire allemande pour comprendre la fixation des colons allemands sur le rail, car leur pays à leur époque avait même inscrit le chemin de fer dans sa constitution !

Est-ce que pour vous en tant qu’écrivains, la colonisation allemande joue un rôle ? Si oui, lequel ?
P.N.: O, oui, car coloniser un pays c’est faire celui-ci entrer dans son histoire. Ainsi, la langue allemande joue un rôle essentiel dans ma manière de penser et d’écrire. Je m’en rends compte de plus en plus d’ailleurs, le choix de l’allemand, et par la suite de l’anglais a eu comme conséquence un décentrement du français dans ma vision du monde, et en fin de compte une compréhension moins binaire que dialectique de cela qui est arrivé à l‘Afrique. Après tout, l’allemand, l’anglais et le français sont les trois langues coloniales du Cameroun. Ce décentrement du français a donc eu des conséquences sur ma vision du monde. Il m’a ouvert les yeux au monde par-delà la France, à la globalité du monde. Mais je dois préciser avant que la France, pour ce qui concerne l’histoire du Cameroun, a une approche autant totalisatrice que négationniste. Totalisatrice parce qu’elle se présente comme seule présence politique au Cameroun. Le Cameroun devient ainsi un pays francophone, et sans le vouloir, je deviens un écrivain francophone, même si j’utilise le français, l’allemand et l’anglais de manière courante, sans parler de ma langue maternelle, le Medumba. La France est négationniste parce qu’elle veut être fière de son passé colonial tout en voulant oublier les crimes qu’elle a commis-là. Ici l’Allemagne m’a appris à voir les dimensions d’un génocide dans une histoire et dans un imaginaire. On n’oublie pas si facilement les millions de cadavres qu’on a dans ses tiroirs, et j’ose le dire, analyser l’histoire de l’Allemagne m’a appris à prendre dans sa dimension de faits pour l’histoire Africaine un crime comme celui commis au Rwanda, et bien entendu au Cameroun durant les années 1957-1970. Je crois lorsque j’avais décidé d’étudier l’allemand, je ne savais pas que cela aurait autant d’importance.

La langue allemande, est elle toujours présente, même en miettes, dans vos pays et joue-t-elle un rôle dans votre littérature ?
P.N.: Esotérique ? Ce n’est pas le cas au Cameroun, je dirais. Les noms de certaines villes, les résidus dans le langage, surtout l’insulte ‘Schwein !’ Parfois dans les langues Camerounaises comme le Shupamum, ‘Lerewa’. Beaucoup plus importante que la langue allemande, car après tout, une langue n’est qu’un instrument, et ceux qui parlaient allemand au Cameroun au jour le jour sont presque tous morts, c’est le fait que dans la définition de l’identité nationale camerounaise, de 1948 à aujourd’hui, les Camerounais de bonne volonté, les nationalistes, comme on les appelait alors, aient toujours pris un double parti: premièrement définir le Cameroun comme n’ayant plus été ‘la colonie de personne’ après 1916, selon le mot de Um Nyobé, et en même temps, le voir comme un pays unifié. Et ceci veut dire grosso-modo qu’ils ont toujours entendu le Cameroun comme étant situé par-delà la juridiction de la tutelle française et anglaise qu’il était devenu après la fin de la première guerre mondiale. J’ai toujours été intrigué par le fait que pour exprimer l’unification du Cameroun, ces Camerounais nationalistes-là ont toujours écrit, et écrivent d’ailleurs toujours le mot ‘Cameroun’ avec ‘K’, ‘Kamerun’, en allemand donc.
La signification politique de ce retour au ‘Kamerun’, par exemple dans l’Upc, l’Union des Populations Camerounaises, dont il s’agit ici, n’est pas du tout conquérante, car cela signifierait pour le Cameroun faire la guerre au Gabon, au Congo, à la Centrafrique, au Tchad, au Nigeria pour revenir sur les frontières héritées de la colonisation allemande. Ce serait plus compliqué qu’au Togo, avec le Ghana seulement, je crois. Ce serait une sorte de guerre totale sur tous les fronts, s’il fallait à la lettre respecter les frontières camerounaises ‘héritées de la colonisation’ comme dit si bien l’Union Africaine, colonisation qui pour le cas camerounais était seulement allemande, comme j’ai précisé avant. Or l’histoire allemande enseigne l’humilité aux guerriers camerounais de salon, n’est-ce pas? Pourtant c’est ici que cela devient vraiment intéressant, car c’est peut-être important de rappeler par exemple que dans l’affaire Bakassi qui a opposé le Cameroun et le Nigeria à la Cour Internationale de Justice, l’Etat camerounais a dépoussiéré entre autres un vieux traité de 1913, de l‘époque allemande donc, pour faire valoir ce territoire riche en pétrole comme camerounais. Mais pour ceux-là qui dans le parti de Um Nyobé, l’UPC, écrivent encore Cameroun à l’allemande, et qui ont été pour la plupart persécutés par l’Etat camerounais, le mot allemand ‘Kamerun’ est une volonté de décentrement de l’histoire camerounaise par rapport à la France et à l’Angleterre, et en même temps, c’est une volonté, dans ce décentrement, de redéfinir le pays lui-même comme acteur de son histoire.

Beaucoup de jeunes Allemands ignorent ce volet de l’histoire de leur pays. En tant qu’Africains et en tant qu’écrivains, qu’est-ce que vous attendez de l’Allemagne d’aujourd’hui ?
P.N.: Pour ce qui me concerne, très peu de choses, sinon rien, a vrai dire. L’Allemagne a fait ce qu’elle a pu. La balle est dans notre camp, dans le camp des Africains donc.

Patrice Nganang, né en 1970 au Cameroun, est professeur de théorie littéraire à la State University of New York. Il est auteur de plusieurs romans, essais et contes citadins. Pour son roman Temps de chien, il avait reçu en 2001 le prix Marguerite Yourcenar et en 2003 le Grand Prix Littéraire de l’Afrique Noire. Son dernier livre publié est l’essai Manifeste d’une nouvelle littérature africaine. Pour une écriture préemptive, paru chez Homnispères.
 

Le messager
Le 02-10-2007

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