Périple : Cap sur Bakassi
Il faut emprunter une embarcation de fortune et défier la mangrove pour se rendre dans la presqu’île camerounaise.
Denis Nkwebo, à Bakassi
De Douala, Bakassi est plutôt un nom générique. Celui d’une zone de guerre qui vit une certaine accalmie, depuis la restitution de cette presqu’île au Cameroun en août 2006 par l’armée nigériane. En route pour cette partie du territoire camerounais, perdue sur l’une des côtes de l’océan atlantique, il est donc normal qu’on projette à l’esprit, un voyage de rêve. Jusqu’à ce que, de Kumba, sur le chemin d’Ekondo Titi, l’état de la route fasse déchanter le visiteur. Les crevasses, les véhicules embourbés et la pluie battante, atténuent votre enthousiasme. A Ekondo Titi, le voyage est donc possible. Pour cela, il faut se rendre au Beach. Ici, on se croirait en territoire nigérian. On parle indifféremment Ibo, Efik ou pidgin. Des gros bras vident avec hargne, sueur au front et au corps, le contenu d’une grande pirogue, tirée en dessous de l’eau par le poids de la charge et celui de l’âge. Trois autres pirogues du même type mouillent dans les eaux. Dans les entrailles de cet amas de " navires ", quelques pirogues à moteur se dressent, prêtes à s’envoler.
Nous allons embarquer à bord du "God’s time is the best". Notre " bateau " mesure à peu près 1,5 mètre de large sur 2,5 mètres de long. Dix passagers serrés les uns contre les autres vont affronter les vagues, défier la mangrove pour rejoindre Ikang au Nigeria. Ce mercredi, c’est l’itinéraire obligatoire. Seul le reporter de Mutations se rend à Bakassi. Le moteur est mis en marche. Dès le début des vrombissements, les eaux sont projetées vers l’arrière. Le conducteur manipule un gouvernail assez singulier. La pirogue se retourne. Devant, la couleur des eaux est un mélange de vert et de gris. Les uns et les autres sortent les chapelets, les égrène, les yeux tournés vers le ciel. L’on trouve aussi, dans cette mêlée religieuse, quelques mots élogieux pour les dieux de l’eau. En cinq minutes, l’on est en plein dans les eaux de la mangrove. Dans ces criques, la route maritime en zigzag donne des idées à Félix, le conducteur et son guide situé à l’avant de la pirogue, déjà soulevée par la vitesse de l’engin, entre 180 et 200 kilomètres par heure.
Nigérians
A chaque virage, aucun cœur ne résiste. Un basculement à droite ou à gauche, les passagers se regardent, des dents se serrent, un peu de nervosité et finalement la sérénité est retrouvée. Sur les côtés, les arbres de la mangrove défilent. A divers endroits, des petits bras d’eau se déversent dans le fleuve. Des branches égarées et des touffes de jacinthe d’eau flottent paisiblement. Entre ces branches, des pêcheurs tirent leurs pirogues à coups de pagaies. Le passage en flèche des pirogues à moteur les propulse au rythme des vagues. Puis, des gestes amicaux remettent à jour le moral. Ici, tout le monde en a besoin.
Entre-temps, nous sommes arrivés au " black bush river ". C’est le pic des eaux, au sortir des criques primaires d’Ekondo Titi. Lorsqu’on mouille ici, il est interdit de se parler. Que l’on soit croyant ou pas, il faut respecter les esprits de l’eau. On écoute seulement le chant des vagues, et les cris d’oiseaux à peine audibles, au loin. Aux deux rives, la mangrove est noire, comparable à la forêt dense. Des pique-bœufs, d’autres oiseaux rares, des singes ou des créatures quelconques exposent leur beauté. La brise se mêle à l’ambiance. Tout comme les premiers rayons de soleil. Subitement, plusieurs voies se dressent dans la confusion. Le guide s’incline à droite. C’est comme cela qu’il allume ses "clignotants" depuis le départ ; langage que comprend Félix, le conducteur. La pirogue vire à droite donc.
Le cap est déjà mis dans " barracks river" que les Nigérians appellent Port Harcourt River. Le paysage est le même que celui de Black Bush River. A la seule différence que les eaux se font de plus en plus claires. Elles sont d’un bleu proche de celui de la mer. Au prochain virage à gauche, les bras caressent les eaux. Le conducteur proteste et somme les passagers de se tenir en position d’équilibre. On a frôlé le naufrage. C’est la vitesse de croisière. Les vagues soulèvent la pirogue. Le mouvement au fond est celui des nids de poule sur l’une de ces mauvaises routes du département du Ndian. Il y a des bonds et des rebonds, des secousses, de la peur, et toujours la grande expertise du piroguier qui nous conduit si bien.
Félix se surnomme " fish ". Un poisson qui doit ce pseudonyme à l’exploit qu’il réalisa il y a de cela dix ans, en effectuant huit kilomètres de nage pour se tirer d’un naufrage. Dans les eaux de barracks river, il y a du poisson. Du vrai poisson. La mangrove est aussi dense, et reçoit la cascade des vagues. A l’horizon, il y a une île qui sort des eaux, au fur et à mesure que l’on s’en rapproche. Un silence de cimetière règne, toujours à la demande du piroguier, on ne sait pourquoi. La peur qui disparaît de temps en temps, remonte. Les cœurs battent. Comme pour en ajouter, le moteur s’arrête. " Le moteur doit souffler ", explique le "capitaine de bord".
Mystique
On est arrivé à Ndongoré, le " Shrine ", centre spirituel du peuple de Ndian. C’est sur cette île que les esprits ancestraux sont consultés, adorés et loués. Félix prie les passagers de se libérer de tout gris-gris. Et si quelqu’un portait dans ses bagages un talisman ou tout gadget de protection ? Réponse du conducteur : " il faut tout jeter dans l’eau. Sinon on ne bouge pas ". A Ndongoré, il est bon de dire ses prières et surtout de se libérer des rancoeurs et de la haine. On est à mi-parcours, en attendant de traverser des zones de turbulence. Une étrange musique sort de la mangrove. Nos cheveux se dressent. Les oiseaux s’agitent sur les rives. On dirait un enchantement des jours heureux. Après tout, il faut dire au revoir à Ndongoré, et garder en mémoire la beauté du paysage pour rentrer en haute mer. La traversée est belle à cet embranchement.
De là, on est à quelques kilomètres seulement de la "gold coast river" ; le fleuve aux espèces halieutiques rares et précieuses. Nous empruntons un raccourci par la grande mangrove. La pirogue se retrouve entre de longues racines d’arbres. Les brindilles de bois entravent la bonne marche du moteur. La peur se réinstalle. Déjà, on est dans une zone militaire. Il y a à choisir entre le Rio Del Rey, à une dizaine de kilomètres à gauche et Akwayafe, à droite. De cet endroit, des pylônes sont visibles, au loin, à Ikang. Le moteur se relance. Nous arrivons au quai côté nigérian, avant la reprise du trajet, vers le bas pour atteindre Akwa, puis Isobo et Isanguele, en passant par le poste des douanes où 21 militaires camerounais ont été assassinés le 12 novembre 2007.
On aurait pu faire le même trajet par Limbe. Là, il n’y a ni les images de la grande mangrove, ni celle des espèces animales qui y sont visibles, mais seulement l’angoisse plus grande de la haute mer. Le voyage aller et retour a coûté 40.000 F Cfa, sans compter la location de l’embarcation pour le tour de Akwa, chef-lieu de l’arrondissement de Kombo Abedimo, Isobo et la suite vers Isanguele. D’un côté comme de l’autre il faut du courage, de l’audace et beaucoup de chance.
Repères
Province : Sud-Ouest
Situation géographique : 40°25′ de latitude Nord, 8°20′ et 9°08’de longitude Est.
Département : Ndian
Arrondissements : Kombo Abedimo, Kombo Itindi, Isanguele, Idabato
Population : 300.000 habitants
Habitants : pêcheurs Efik en majorité
Superficie : 665kilomètres carrés

