L’exposition de Joël Mpah Dooh et Goddy Leye questionne l’existence sous le prisme du vécu des grands-mères.
Marion Obam –
Si on la parcourt rapidement, on verra ne rien. On ne sentira pas cette nostalgie. On passera à côté de ce tunnel aux parois recouvertes de souvenirs qui charient un torrent d’émotions. Il est important, pour le visiteur qui se rendra à la galerie Mam à Douala pour visiter l’exposition "Ba Mama" de Goddy Leye et de Joël Mpah Dooh, de prendre du temps. Pour se plonger dans un univers qui fait partie intégrante de notre vie. Les moments que nous avons passés avec notre mère, notre grand-mère. Ces souvenirs si chers et précieux, les deux plasticiens camerounais à la réputation établie aussi bien sur le plan national qu’international ont pu les recréer avec un objectif qui a saisi une quarantaine d’instantanés.
Des clichés simples, vrais mais chargés d’une histoire. Ba Mama est aussi l’urgence de fixer la disparition, de suspendre le processus, de retenir le temps, de filmer la vie. Les fils se préoccupent des mères, se rapprochent d’elles avec les moyens qu’offre l’art. Les fils que sont Joël Mpah Dooh et Goddy Leye se posent face aux mères et les regardent avec une douceur compatissante. Que voient-ils ? Que filment-ils ? Des traces des labeurs, de l’amour, des enfantements ; la peau, les yeux et les gestes. Suivons le parcours qu’ils nous ont imposé.
Habitations
"Ba Mama" se dévoile progressivement. Accrochées sur des fils transparents, sur fond blanc, les photos présentent l’extérieur des maisons. Des habitations faites avec des planches, des fûts éventrés et des feuilles de tôle dont certaines sont rouillées. Un aspect vieillot, qui ne surprend pas l’œil qui tombe sur des pagnes du "parti des flammes" élimés, mis au soleil.
Un rapide détours sur quatre photographies, permet de découvrir des cuisines avec des foyers de pierre où seul le bois a voix au chapitre et des outres fabriquées avec de l’argile noircies par la fumée. Puis on entre dans l’intimité. D’abord entre grand-mère et petits-fils. " Regard bleu " est un instantané qui montre le visage d’une femme âgée, par le vide que laisse une main qui tient un seau sur la tête. La photo intitulée "Je veux manger" est un tableau d’une situation qui a déjà été vécue par tous les enfants. Ce moment où la petite fille demande à sa grand-mère à manger, alors que celle-ci est en train de nouer des miondos.
Mais, au-delà de ces fascinants arrêts sur image de personnes âgées fixant le vide, songeuses adossées à une porte, allumant le feu, s’habillant, riant couchées sur une natte, entourées de ces enfants et petits-fils, il y a un message. Chez nous, en Afrique, les vielles personnes ne sont pas abandonnées. Elles ne sont pas tristes. Malgré la vieillesse physique et celle du mobilier, elles ont encore beaucoup à apporter. Du bonheur. Des émotions. De la joie à travers leurs histoires, mais aussi la sagesse des expériences qu’elles ont vécues.
Chacune étant un paysage de mémoire modifiant jusqu’à disparaître de toute éternité. Joël Mpah Dooh et Goddy Leye n’ont pas fait des photographies esthétiques. Au contraire, ils ont laissé tout à l’état naturel. Les clichés flous et les ratés, qui racontent aussi la fluidité de la vie. L’exposition de quarante photos, qui est un appel au temps, à l’âge et à l’essence de vie, dont une grande mosaïque au centre qui retrace tous les films qui ont été faits s’achève le 29 juillet 2007.