Théâtre : Une histoire de mamelles sur les planches
« Le sein t’es pris » de Séverin Cécile Abega a été joué samedi dernier à l’espace Extravagance à Yaoundé.
Jean-Bruno Tagne – Valérie Biloa est toute émue ce samedi 22 juillet 2006. Elle vient juste de descendre des planches de l’espace Extravagance au carrefour Bastos à Yaoundé, où elle a interprété le rôle de Nam dans la pièce de théâtre de Séverin Cécile Abega, "Le sein t’est pris", parue aux éditions Clé en 1993. La jeune fille est à sa première représentation théâtrale. Le public n’en revient pas, face à son jeu de scène plein de maturité. Assaillie par le public qui lui adresse des félicitations, Valérie Biloa fait la moue et n’a que ces paroles à la bouche : "Je remercie Valery. C’est grâce à lui que j’y suis arrivée".
Valery dont elle parle, c’est Valery Ndongo, son partenaire, qui, lui, a joué le rôle de Koum dans "Le sein t’est pris". Valery Ndongo, par ailleurs metteur en scène de la pièce, n’est pas moins ému, mais il a l’habitude du succès. Dans un décor simple et en plein air, le tandem Valérie et Valery a séduit le public. Ils ont un tel naturel qu’on ne se croirait pas au théâtre. Pourtant.
"Le sein t’est pris" est une histoire de sein et de lait. Cette œuvre pose le problème des femmes qui allaitent, tiraillées entre les exigences de leurs époux et celles du bébé. Koum estime que sa femme n’a plus d’yeux que pour le bébé et se sent délaissé. Une histoire de jalousie qui amène ce dernier à faire fabriquer une sorte de cage, qui lui permet "d’emprisonner" les mamelles de son épouse pour mieux en avoir le contrôle.
Kéki Manyo
"Le sein t’es pris" pose également le problème de la femme qui, dans un contexte de pauvreté, est celle qui subit le plus. Puisqu’elle doit s’occuper de toute la famille. Le sein de Nam est alors sollicité à des fins commerciales par son mari pour nourrir deux autres bébés, sans que celui-ci se soucie de ce qu’elle s’alimente elle-même convenablement. Le drame de la femme est ainsi posé. Ce qui entraîne souvent des réactions de révolte au sein du public.
Un public dans lequel on a reconnu des hommes de culture tels que le délégué provincial de la Culture pour le Centre, ainsi que le président des Rencontres théâtrales internationales du Cameroun (Rétic), Ambroise Mbia. Lequel a apprécié la pièce, tout en souhaitant que le metteur en scène, Valéry Ndongo, la rôde afin de lui donner sa vraie dimension. Car, faut-il le rappeler, "Le sein t’es pris" avait déjà été joué dans les années 90 par le regretté Kéki Manyo et avait représenté le Cameroun à un festival à Carthage, en Tunisie.
La représentation de l’œuvre de Séverin Cécile Abega samedi dernier est une initiative des éditions Clé, qui envisagent de faire jouer toutes les oeuvres qu’elles ont produites. "Notre objectif c’est la promotion des talents jeunes et la relance de la consommation de la production locale. Nous nous sommes rendus compte que lorsqu’une de nos œuvres sort du programme scolaire, on l’oublie. Nous voulons donc amener les oeuvres des éditions Clé vers le public. Après cette première expérience, nous allons enregistrer les critiques et voir dans quelle mesure nous pourrons nouer des partenariats avec des chaînes de télévision et le ministère de la Culture pour continuer", confie Daniel Nadjiber, un responsable des éditions Clé.
Une initiative que le ministère de la Culture loue, à travers son délégué provincial pour le Centre. Selon ce dernier, "l’ennemi du théâtre au Cameroun c’est l’absence de scène. Une absence criarde d’espace pour permettre aux comédiens de se produire. Dès lors qu’une initiative comme celle des éditions Clé est prise, nous ne pouvons que la saluer", a-t-il conclu.

