Cinéma : Un « Tcheupte » de malheur
Ce docu-fiction de 52 min est une plongée dans un rite de l’Ouest Cameroun qui gagnerait à connaître une profonde mue. –
Sous les arbres et aux flancs des montagnes de la région de l’Ouest du Cameroun, se nouent souvent des drames personnels loin des regards du plus grand nombre. Au nom de la tradition en effet, des rites y continuent de régner en maître au grand dam d’une population parfois inoffensive devant les "secrets" de cette tradition. Dans le village Bangoulap logé dans le département du Ndé, l’un des rites auxquels doit prendre part toute femme qui a pour mari un ressortissant du coin s’appelle "Tcheupte". Et qui a donné son titre à une docu-fiction de la jeune réalisatrice Hortense Fanou Nyamen. Un moment "incontournable" dans le processus de cooptation par la communauté d’un nouveau membre et pour lequel aucun argument n’est de trop pour convaincre tout scepticisme. Car, pense-t-on ici, force doit rester à la tradition. Soit, sauf que ce sentiment n’est pas partagé par les victimes qui y voient plus un assujettissement et un mépris de leur personnalité qu’autre chose. Pour l’histoire, on retiendra qu’il s’agit du récit de la longue marche de la femme vers l’accomplissement d’une "recommandation de notre tradition", comme l’avoue un personnage, par une jeune mère d’enfant qui pourtant ne veut pas d’un rite qu’elle découvre au milieu du gai du mariage. C’est du moins ce que laisse croire la voix off qui raconte l’histoire.
Une histoire dont la narratologie cinématographique est à saluer. La cinéaste a en effet réussi le pari de tenir le spectateur dans le suspens de ce qui va se passer. En plus de cela, la caméra d’Honoré Noumabeu a su capter les instants parlant d’une montée lente vers un climax finalement moins poignant. Ce parce que à la fin, l’on a comme l’impression que si la cinéaste avait pris le parti de filmer le "Tcheupte" en plein marché comme cela était le cas jusqu’à une date récente et non de se limiter à sa version actuelle qui se passe la nuit, on aurait mieux senti l’humiliation, d’une femme obligée de partager sa nudité avec un public de curieux, dont ne cesse de se réclamer la principale protagoniste. Au passage, le film soulève des questions existentielles comme celle des meurtrissures infligées à la femme par la femme. Une "incompréhension" que le film n’élucide pas tant l’héroïne n’en finit pas de demander "comment peut-on être victime d’une telle atrocité et vouloir sa pérennisation ?" Toujours est-il que pour sacrifier au rite, l’impétrante va être obligée d’ingurgiter des restes de souris séchée crue, boire des décoctions à la composition douteuse ou encore accepter d’être recluse pendant quelques jours. Le tout loin d’un mari qu’elle aime de tout son coeur et pour qui elle a accepté de sacrifier au rite.
Une solitude qui rend la blessure ainsi incrustée en elle plus "inguérissable" encore et qui lui fait croire que les hommes feraient mieux de chercher à en savoir un peu plus sur un rite pour lequel elle ne voit plus la pertinence. Un avis discutable comme l’a laissé entendre les discussions au sortir de sa projection vendredi dernier au lancement du festival de films de femmes Mis me Binga au Goethe Institut. Discussions qui témoignent d’ailleurs de la justesse de cette œuvre parue chez Malo Pictures en 2008 et qui a un avenir certain. A condition que les producteurs se décident à rendre à César ce qui lui appartient. Le générique de fin a en effet oublié le chanteur de jazz bien connu Gino Sitson, pourtant originaire du coin, alors que sa chanson Remember qui figure dans son premier album Vocal Deleiria a été utilisé plus d’une fois dans ce 52 minutes. Oubli qui n’enlève rien à la qualité des plans, des images et de l’écriture du scénario qui transpire de l’œuvre.
Parfait Tabapsi

