Jean François Mebenga* : Chinois et autres écumeurs a l’assaut des terres de la Haute-Sanaga
Encore des Chinois à l’assaut des riches terres de la Haute-Sanaga. Cette fois ils arrivent de la Chine communiste. Le partenaire asiatique le plus magnifié aujourd’hui par les autorités camerounaises. –
Les Camerounais, pour la plupart, dissimulent difficilement leur fascination pour la Chine dont les réalisations sur le sol camerounais dissipent toute présomption de duperie.
Autrefois, il y eut la courte idylle Cameroun-Taiwan qui fut en réalité une manœuvre de chantage du président Ahidjo à Mao Zedong. Ce dernier ayant accordé à l’Upc le statut de mouvement de libération nationale jusqu’à la fin des années 60. Néanmoins la relation diplomatique Yaoundé-Formose favorisa la survenue à Nanga-Eboko d’une mission agricole chinoise de Taiwan. A son actif : une ferme toute fleurie de cultures maraîchères et de rizières. Des jeunes paysans de la Haute – Sanaga eurent à portée de la main l’opportunité d’apprendre particulièrement la culture des pastèques. La mission d’agriculteurs formosans mit fin à son séjour camerounais en 1971, année de la reconnaissance du Cameroun par les autorités chinoises.
C’est sur les terres cédées à l’époque aux Taiwanais, sur la rive gauche de la Sanaga à la hauteur de la gare ferroviaire de Nanga-Eboko, qu’une équipe d’agriculteurs de la grande Chine vient d’établir le centre névralgique de ses activités dans l’arrondissement. Elle excelle surtout dans la culture des céréales et produit déjà en phase expérimentale 100 tonnes de riz par semestre. La production non autoconsommée est livrée en prix marchand à la communauté chinoise de Yaoundé. Dans la zone de Mbandjock, une autre équipe s’apprête à se déployer dans la culture du manioc en vue de réaliser des ambitions de production agro-alimentaire. Les terres mises en concession par le gouvernement camerounais au profit des officiels et privés chinois en Haute-Sanaga, pour leurs différentes mouvances sur le terrain, s’étendent sur une superficie de 10.000ha probablement extensibles. Pour la phase de mise en train de leurs activités, y compris l’implantation d’un centre de formation agricole, 6000 ha sont mis en valeur.
C’est vraisemblablement là l’épicentre d’une vaste colonisation des terres qui pourrait faire de la Haute-Sanaga une énième brigade de production chinoise. A l’intérieur de la Chine on en compte près d’un million.
L’objectif des terres en Haute-Sanaga semble participer d’une logique d’acquisition feutrée de multiples avantages de terrain par les partenaires chinois du Cameroun : le commerce, la restauration, les salons de beauté, les travaux publics, la médecine etc.… La ville et la campagne seraient des cibles à prendre en tenaille ou en otage d’araignée.
Selon les déclarations de certains leaders villageois et de nombre d’élites originaires de la Haute-Sanaga, les populations seraient aujourd’hui obsédées par la hantise que le département ne soit à long terme le théâtre des révoltes et des soulèvements des paysans sans terre. La percée chinoise est d’autant préoccupante que près de 40.000ha de terres sont déjà cédés en bail emphytéotique (99ans…) à la Sosucam à Mbandjock et Nkoteng. Les communautés Toupouri, Massa, Moundang et autres ouvriers sédentarisés de la Sosucam ne sont pas en reste. Eux qui se déploient sur les terres riveraines des usines en vue de combler leur déficit alimentaire. Mais en tant que composantes sociologiques de la Haute-Sanaga, ils feront certainement entendre le droit, ne serait-ce que par nécessité existentielle, pour exiger, en propriété collective ou individuelle quelques arpents de terres.
Mais il n’y a pas que le dévolu des groupes étrangers sur la Haute-Sanaga. Il y a aussi des notabilités de l’Etat qui écument les terres de ce département grâce à la complicité de certains chefs corrompus qui leur en cèdent illégalement. Les vastes terres aliénées par le pipe-line tchadien font encore l’objet de vifs ressentiments de la part des populations riveraines. Cela d’autant qu’aucune obole, aussi minime soit-elle, ne leur est attribuée sous forme de prime de compensation. Encore moins pour faire face aux effets de pollution émis par les dioxines de carbone ambiants.
En définitive, les terres de la Haute-Sanaga sont soumises à une pression telle que les frustrations que les populations accumulent s’exprimeront inévitablement un jour, si la tendance ne s’infléchit pas, par des révoltes ou des soulèvements internes. Car, la perspective de repopulation de la Haute-Sanaga inclut une forte sollicitation des terres cultivables. Selon des estimations empiriques, la population émigrée représenterait l’équivalent de celle évoluant sur le terroir. A Nkoteng par exemple, le patrimoine de l’Etat cédé à la Sosucam a largement absorbé les terres de collectivités coutumières environnantes. Les populations victimes de cette pression foncière se sont résignées à errer vers des terres lointaines pour pouvoir cultiver.
Pourquoi les terres de la Haute-Sanaga ?
En effet, la population ‘’indigène’’ de la Haute-Sanaga se chiffrerait aujourd’hui autour de 70.000 âmes sur les 80.000 habitants (dernier recensement) que compte le département (106.000 en 2005). Le tout réparti sur un territoire de 11.875km2. La faible densité au km2 distille certainement l’illusion d’un ‘noman’s land’. Il est évident que cinquante ans d’enclavement et de pauvreté ne pouvaient que contribuer à l’essorage de la composante humaine du département. La construction en cours en matériau lourd de la nationale n°1 Obala-Bouam (vers Bertoua), en même temps qu’elle défrustre les esprits, elle annonce la perspective d’une repopulation massive du département. Le deuxième attrait de la Haute-Sanaga est cette générosité de la nature qui se traduit par une merveilleuse alternance de la forêt (60%) et de la savane (40%). Pour les Chinois, la luxuriante végétation qu’elle offre est de même type que celle du Sud-est de la Chine. La proximité avec Yaoundé le siège des représentations diplomatiques et la marque d’hospitalité toute sympathique des populations constituent les atouts supplémentaires qui auront déterminé le choix des plénipotentiaires chinois.
Des populations frappées d’ostracisme sous l’ancien régime
Le président AHIDJO n’avait jamais pardonné aux populations de la Haute-Sanaga le crime de lèse –majesté qu’elles avaient commis en portant leur choix sur la liste du parti démocratique d’André Marie MBIDA aux élections législatives du 06 mai 1965. La longue épreuve de l’exclusion politique et sociale qu’il leur avait infligée en conséquence avait éloigné la Haute-Sanaga du gouvernement pendant 29ans. Auparavant, M. Biyo’o Olinga François avait représenté le département dans le gouvernement d’André Marie MBIDA comme secrétaire d’Etat aux Finances en 1957-58. Tandis que M. Manga Mado Richard le fit à son tour en qualité de secrétaire d’Etat au Travail de 1963 à 1965.
La nationale n°1 Obala-Nanga-Bertoua fut mise hors d’entretien aussitôt que le Trans- Camerounais devint exploitable entre Yaoundé et Ngaoundéré. Or en 1965 la Haute-Sanaga était l’un des départements les plus peuplés et les plus agricoles du centre (Cacao, paddy, palmistes, arachides…). Après 1965, le département tomba de charybde en scilla. Le mouvement de dépopulation s’enclencha aussitôt. Il se vida de sa substance humaine. L’économie de subsistance y fit confortablement son lit.
Mais tant qu’on n’avait pas tranché de manière collective leur destinée, les populations refusaient de céder au désespoir. Contre toute attente, le miracle se produisit le 6 novembre 1982. En effet, ce fut ce jour-là, selon un illustre généalogiste d’ENDOUM, que Paul BIYA, ‘’ l’arrière-petit-fils du redoutable et charismatique roi, SIMEKOA, qui défit avec bravoure les Allemands à Lembe-Yezoum en 1897 (des tombes d’Allemands encore visibles), accéda au pouvoir’’. Ce fut l’euphorie collective en Haute-Sanaga. Le nom de Paul BIYA fut acclamé sur fond d’espoir messianique, se souviennent encore nombre d’originaires de la Haute-Sanaga. Quand en 1994 le président Paul BIYA décida de couvoler en justes noces avec Chantal Vigouroux Ndongo, ‘’la petite fille de Mengolo Timothée, nobilissime Yebekana, de la lignée du premier roi de Koa (devenu Nanga-Eboko), Mvongo Ndouma, l’événement suscita l’hystérie des populations. Tout le monde y voyait l’ouverture solennelle des portes du paradis’’.
Tant du côté de Paul BIYA que de son illustre épouse. Les populations reconnaissent largement avoir goûté aux libéralités de l’un et de l’autre fussent-elles en-deçà de toute exclusivité. Mais tous ces penchants de cœur et d’actions régaliennes ne pouvaient malheureusement les sortir du sous-développement. La première dame en était tellement consciente qu’elle décida en 2003 d’effectuer un voyage symbolique sur cette route cahoteuse fendue de crevasses et de bourbiers (Obala-Nanga-Eboko) en compagnie de Junior et de Brenda. Quel risque !
Aujourd’hui, la route est en chantier. Elle pointe comme le soleil à l’horizon. Elle sera à coup sûr le gâteau le mieux partagé de la Haute-Sanaga. Car chaque individu ou chaque communauté aura l’extraordinaire opportunité de tirer le meilleur de ses terres et d’en faire une valeur marchande ou monétaire. L’histoire prendra soin de classer le passé.
Le jour

