Il n’a rien perdu de sa bonhomie. Sa mise impeccable lui confère une allure de séducteur et d’afro-américain bon teint qui lui permet de se fondre allègrement dans le Nouveau monde.
Recueillis à Harrisburg en Pennsylvanie par Junior Binyam –
Il a d’ailleurs ces signes extérieurs de réussite, avec son imposante mécanique, qui permettent plus que jamais de croire au miracle américain. Mais viscéralement, il reste attaché au Cameroun qui l’a vu naître. Dès qu’il commence à parler du pays de ses ancêtres, une lueur illumine son regard et il devient presqu’intarissable, frôlant la pâmoison par moments quand il évoque la déliquescence qui touche à plusieurs secteurs. Son opposition au régime actuel n’a pas été ravalée malgré les années passées dans la majorité présidentielle comme leader du parti de l’Alliance libérale (Pal) et vice-président de l’Union nationale pour la démocratie et le progrès (Undp). Il ne vit que dans la perspective d’un retour triomphal au pays natal pour porter l’estocade au régime de Paul Biya dont il se garde bien, malgré des heures d’échanges de prononcer le nom.
On vous retrouve loin du Cameroun mais avec le même look. On dirait que le poids des ans n’a pas d’effet sur votre physique. Dites-nous comment vous faites pour garder cette forme ?
Nous nous astreignons à une certaine ascèse mentale et physique.
Le magazine Ici les gens du Cameroun vous a présenté récemment en couverture comme "l’exilé de Wall Street". Vous considérez-vous comme en exil ?
Oui je suis un exilé, parce que parti du Cameroun de manière non désirée et aussi parce que rester c’était pratiquement opérer un choix pour la mort sociale. Car pour un homme d’une cinquantaine d’années lorsque l’on veut vous atteindre, c’est d’abord à la mort sociale qu’on recourt. Ce n’est qu’après que survient alors la mort physique.
Mais qu’est-ce qui vous avez poussé dehors alors que vous êtes passé par des périodes bien plus troubles qui auraient pu conduire à votre élimination physique ? Pourquoi partir au moment où l’on parle de " démocratie apaisée ", étant donné qu’à un moment vous aviez rejoint pour ainsi dire le " bon camp " de la majorité présidentielle ?
Je n’ai pas vraiment rejoint le " bon camp " comme vous le dites. Je pense avoir apporté ma contribution à une définition d’une collaboration des Camerounais de sensibilités différentes en vue de rendre notre pays plus performant et plus paisible. Ce qui ne correspond pas tout à fait à une reddition à un autre camp ou à ce qu’on appelle communément un retournement de veste. La preuve c’est que lorsque je me suis rendu compte que ceux de ce que vous appelez le bon camp ne voulaient manifestement pas respecter les engagements moraux et politiques que nous avions pris, notamment dans la plateforme Undp-Rdpc, j’ai dénoncé cela. C’était en vérité un jeu de dupes. J’ai choisi de partir à ce moment-là. On pense souvent que la démocratie camerounaise est apaisée, mais la réalité est tout autre. La preuve ce sont les événements de février. Alors qu’il y a des chars antiémeutes, on n’a pas hésité à faire parler les armes contre de petits enfants qui ne faisaient qu’exprimer un ras-le-bol de la population.
Il y a comme une main mise d’une caste de personnes sur l’Etat qui fait que la démocratie qu’on affiche cache une réalité plus lugubre. Et dans le cas de ceux qui, comme moi, ont depuis compris que le compromis avec le pouvoir n’était plus possible, aucun pardon de nos adversaires n’était possible. Surtout que dans nos dénonciations, nous avons toujours mobilisé des personnes qu’ils considèrent comme essentiellement dangereuses pour celui qui dirige le Cameroun. Ils ne sauraient nous pardonner au vu de tout cela. D’avoir à un moment donné été proche de Victor Ayissi Mvodo (candidat à la présidentielle de 1997 décédé à quelques semaines de l’élection, Ndlr) ; d’avoir soutenu comme tout le monde le sait Titus Edzoa (ancien secrétaire général de la présidence et candidat à la présidentielle de 1997 aujourd’hui en prison, Ndlr) qui avait quand même le mérite de dénoncer le système après l’avoir servi ; d’avoir essayé d’organiser à la présidentielle de 2004 la candidature avorté de l’ancien ministre des Finances, Edouard Akame Mfoumou ; d’avoir de faire tomber l’actuel président par des moyens politiques, je suis devenu l’ennemi du régime et comme souvent dans ces cas là on s’expose à une élimination pure et simple.
Tous ceux que vous évoquez n’ont pourtant pas décidé de quitter le pays alors qu’ils auraient pu. Mais pourquoi vous qui étiez plus en retrait ? Le péril est-il plus grand pour vous que pour eux ?
Oui. Lorsque l’acteur politique disparaît dans ces cas là, le grand public ne comprend pas toujours d’où sont parties les balles, et il va assimiler cela à ce qu’on appelle ici les " random crimes ". Ne manquez pas de donner du sens à certains assassinats qui n’ont pas été élucidés dans notre pays. Ce sont des réalités. Ce sont pour certains des personnes qui appartiennent à mon aire culturelle. Ce sont des personnes qui ont osé. L’une des choses impardonnables dans notre pays, c’est d’être ressortissant de l’aire culturelle à laquelle j’appartiens et de se lever contre le régime qui entend faire croire que nous qui sommes de cette aire sommes ses supporters obligés. Toute opposition intérieure est donc considérée comme une menace.
A vous écouter, on a l’impression que c’est le choix de la survie qui vous a amené à partir…
Non. Le choix de partir était dicté à la fois par des considérations politiques et stratégiques. Politique parce qu’il faut savoir préparer l’avenir. Et pour ce faire, il faut se doter des outils nécessaires à la réflexion et à l’organisation d’une machine politique. Un choix stratégique parce qu’on ne peut pas dans un système qui est organisé par ceux qui tiennent le pouvoir croire que l’on peut faire changer les choses dès lors qu’ils maîtrisent tous les flux d’énergie et modifient les règles à leur guise. Votre seule et simple présence là vous impose leurs règles. Je suis parti principalement parce que je considérais que c’était un gâchis énorme de continuer à rester dans ce pays étant menacé de liquidation sociale, et physique par la suite, et sans pouvoir mettre en valeur tout ce qu’on croit me réclamer aujourd’hui en expérience et en savoir-faire. Je pense qu’il y a moyen de faire des choses pour le Cameroun sans avoir à attendre au pied de l’arbre une feuille morte ou un fruit qui tomberait au hasard ; qu’il y a moyen de faire des choses et de faire connaître notre pays à partir d’ailleurs.
Quand une icône de la politique camerounaise que vous êtes décide de partir, est-ce que cela ne vient pas conforter des milliers de Camerounais, surtout les jeunes, qui pensent que l’horizon est bouché et que les perspectives sont ailleurs?
C’est la personne qui dirige le Cameroun depuis 26 ans qui est responsable de cet état d’esprit. La désespérance de nos jeunes est la juste réaction à l’incapacité de ce régime conduite par cette personne…
Que vous vous gardez bien de nommer?
Vous savez… A un certain moment j’avais atteint un niveau où je ne voulais même pas prononcer ce nom-là. Je me souviens d’un article récent que j’ai écrit pour un journal de la place et où j’ai mis " lui " pour le désigner. L’article parlait du coup d’Etat constitutionnel. Je n’éprouve aucun plaisir particulier à prononcer ce nom-là. De l’avoir prononcé depuis 17 ans sans que, en dépit des observations pertinentes qui ont été faites, on ne perçoive aucun écho en termes de prise en compte.
La faillite du Cameroun serait donc celle de son leadership?
Absolument. Lorsque nous terminions nos études hors du Cameroun, nous n’avions qu’un rêve : rentrer au pays. Et rentrés, nous trouvions de quoi mettre en valeur les connaissances acquises. Depuis mon campus parisien, j’avais reçu une dizaine de propositions d’emploi m’invitant à rester en France. Mais j’ai décidé de rentrer au pays, parce que pour moi le Cameroun était le champ d’expression de tout ce que je portais en moi en tant qu’être humain. Aujourd’hui vous avez cette génération qui se considère comme étant sacrifiée, ces jeunes diplômés qui font 15 à 20 ans sans véritable emploi, sans espoir de fonder une famille parce qu’une incertitude des occupations précaires plane, tout cela parce qu’il n’y a ni vision, ni véritable politique permettant leur insertion dans les structures de production, ce qui est déplorable. La démarche de survie qui veut que l’on parte du Cameroun pour faire sa vie ailleurs peut se comprendre. Mais vous vous doutez bien que c’est une douleur. Et derrière cette douleur, il y a le rêve de revenir au Cameroun avec le soutien de nos compatriotes et d’organiser les choses pour que le Cameroun redevienne un pays de rêve.
Avez-vous pensé à un moment que l’alternance politique au Cameroun n’était possible qu’avec des hommes du système comme cela a semblé être le cas lorsque vous parliez tout à l’heure de vos rapprochements avec Ayissi Mvodo, Titus Edzoa ou Edouard Akame Mfoumou ?
Certainement pas ! Mais comme étape transitoire, car cette option présente un certain intérêt. Un général espagnol disait que les forteresses se prennent de l’intérieur. Tel qu’il est barricadé au pouvoir à l’heure actuelle, le système ne peut être détruit qu’en s’appuyant sur des personnes qui en ont une parfaite connaissance. Le pouvoir politique a atteint un degré d’autonomie tel que le peuple, qu’il considère comme étant la périphérie, n’arrive plus à obtenir de lui quelque compte que ce soit. Il s’est organisé pour qu’à la place d’une démocratie, on ait plutôt une oligarchie composée malheureusement d’individus à forte coloration régionale et tribale. Et pour faire sauter cette chape de plomb, il faut recourir à quelqu’un qui est à l’intérieur du système.
Ainsi donc, l’alternance, même à titre provisoire, ne peut être efficace qu’en opérant dans la même aire socioculturelle que l’actuel chef de l’Etat parce que c’est un autre dénominateur commun de ces personnes que vous avez soutenu…
Je ne le pense pas. Je dois vous dire que si nous avons essayé de recourir à ces personnes, c’est parce qu’elles étaient animées d’une intention de faire changer les choses à un moment donné. Ensuite, vous remarquerez qu’à l’heure actuelle, les plus forts soutiens du régime en place viennent des aires culturelles extérieures à celle de celui qui est au pouvoir. On a souvent tendance à l’oublier. Je voudrais vous faire remarquer que dans la gestion quotidienne du pouvoir, le président sur des forces purement claniques. Il privilégie les promotions de ceux de son proche terroir et fait miroiter aux autres les possibilités d’un maintien à des positions de prébendes pour obtenir d’eux un soutien inconditionnel. Regardez les carrières merveilleuses qui sont faites à ses neveux, à certaines familles, aux ressortissants de certains départements. Un peu plus loin, s’agissant notamment de ceux qui se proclament élites, on leur fait miroiter que l’on peut donner des strapontins le temps qu’il vous plaira, à condition d’apporter un soutien inconditionnel. Et du coup, on se retrouve avec un régime qu’on dit " beti ", mais qui dans la réalité bénéficie d’un soutien fort des personnes qui ne sont pas de cette aire culturelle. Et lorsque, stratégiquement parlant, on essaye d’opposer à M. Biya des figures comme Ayissi Mvodo ou Edzoa, c’est parce qu’ils étaient à l’intérieur du système. Dans le même temps, les originaires des autres aires culturelles semblent se contenter d’une posture d’émasculés.
Vous-mêmes êtes originaire d’un département considéré comme un des soutiens du régime en place pour avoir été en poste avancé d’un certain nombre de combats dont le plus récent est la modification de la constitution…
(Il coupe). Je dis définitivement non. Dans la zone qui s’appelait à l’époque le Nyong et Sanaga, la Lékié s’est toujours illustré comme la véritable poche d’opposition au régime "aujoulatiste" et "ahidjoïste". C’est là qu’a prospéré le courant du parti démocrate. Et je dois vous dire que le Pal que j’ai créé a surfé sur cette vague du fait du prix que les gens ont eu à payer pendant le régime d’Ahidjo. La plupart des cadres du parti étaient des fils d’anciens opposants à Ahidjo à travers le parti des démocrates camerounais. Ce n’est pas parce qu’un certain nombre d’individus originaires de ce département reçoivent certaines positions au gouvernement ou à l’Assemblée qu’on va dire que ce département soutient le régime.
Vous avez été un haut cadre des Brasseries du Cameroun (Sabc), puis directeur adjoint aux Nouvelles brasseries du Cameroun (Nobra) et enfin directeur des Sacheries qui est une entreprise à capitaux publics. Au moment où l’opération Epervier fait rage au Cameroun, est-ce que vous ne vous êtes pas fait une planque aux Etats-Unis pour ne pas répondre aux errements de gestion qui auraient été les vôtres du temps où vous étiez aux affaires ?
Absolument pas et pour plusieurs raisons. Je démissionne des Sacheries en 1996 après avoir constaté que l’actionnaire principal ne mettait pas à ma disposition les moyens nécessaires à la restructuration et à la relance d’une société qui était déjà à la rue lorsqu’elle me fut confiée. L’ayant fait vivre pendant une année et demie d’expédients et ayant à plusieurs reprises exprimé nos besoins au chef du gouvernement et même le président de la République en associant à l’époque la Société nationale d’investissement (Sni) qui siégeait au conseil d’administration pour le compte de l’Etat en vain, il était absolument inconscient de ma part de poursuivre comme ces cadres qui préfèrent mourir avec l’entreprise dont ils ont la charge alors que les moyens de fonctionnement ne sont pas disponibles. Au moment de ma démission, je suis à Yaoundé et non à Douala. Et tout ce qui a été organisé après comme descente sur le terrain pour voir s’il n’y avait pas eu une irrégularité de gestion, ce qui n’était pas possible au demeurant compte tenu de la rareté des ressources, n’a rien donné. Je peux même ajouter que je suis l’un des rares directeurs de société au Cameroun à avoir été reconnu comme ayant été victime d’une injustice, parce que lorsqu’il arrive que l’on paye des droits sociaux aux travailleurs des entreprises qui ont été fermées, j’ai vu mon nom apparaître au rang des bénéficiaires à deux ou trois reprises. J’ai eu à recevoir de petits chèques il y a quelques années. Cela a été un passage douloureux dans ma vie où j’ai sérieusement mis en danger ma famille. J’ai pris la décision qu’il fallait tourner cette page sans rancune et sans rancœur et depuis je regarde l’avenir.
Au Cameroun où sévit l’opération épervier, on est a priori fondé à penser qu’elle vise l’assainissement des mœurs publiques. Partagez-vous cette perception ?
Je pense que ce qu’on appelle "opération épervier" et qui est caractérisée par une forme de sélectivité dans le choix de ceux qui sont investigués, est d’essence absolument politique dans le sens où elle participe d’une logique d’épuration politique. Les rumeurs ont parlé du G11 sans toutefois dire ce qu’il en était. Il est évident qu’à un certain moment un certain nombre de jeunes qui avaient été appelés aux affaires et voyant poindre 2011ont du commencer à se dire que, même cela n’a pas été dit de manière formelle, il faut qu’on commence à s’organiser si la personne qui tient les rênes du pouvoir part en 2011. Il y certainement ou probablement eu une espèce de mise en réseau de ces personnes et leur idée a certainement filtré. Comme la personne qui est à la tête du Cameroun considère comme un crime extrême de penser qu’elle pourrait un jour quitter le pouvoir, elle a engagé cette opération d’épuration envers ces personnes qui auraient donc eu le tort de penser pouvoir s’organiser pour 2011. Cette opération est donc d’abord une opération d’épuration politique d’une catégorie de personnes dont, pour certains, la gloutonnerie financière est incontestable. Ils sont eux-mêmes les auteurs du malheur qui leur arrive ; mais ce faisant, la personne qui orchestre l’ensemble fait d’une pierre deux coups : Il réalise dans un premier temps et à peu de frais une épuration politique et dans un deuxième jette en pâture à l’opinion publique qui en a besoin un certain nombre de personnes pour qu’on oublie les vies qui sautent tous les jours du fait des mauvaises conditions de vie.
Il y a en droit un crime que l’on appelle recel. Quand il s’agit de biens d’une entreprise, on parle de recel d’abus de biens sociaux. Dans le cas d’espèce, on peut parler de recel d’abus de biens publics. C’est un crime qui vous expose aux rigueurs de la loi au même titre que l’auteur principal de l’abus. La plupart de ces personnes qui sont aujourd’hui mises en examen ont détourné des montants considérables, des sommes reversées à des personnes très proches du chef de l’Etat. Je préfère ne pas donner des noms. Il est établi, qu’il s’agisse du Feicom, du port ou d’autres organismes, la plupart des dirigeants ne se sont pas privés, au prétexte de financer telle ou telle Fondation tenue par celui qui gouverne le Cameroun, d’y orienter les fonds en se servant au passage bien sûr. Pour quoi les investigations ou l’application de la loi se limite aux auteurs primaires et n’essayent pas de regarder plus loin pour élargir le cercle et demander également les comptes au bénéficiaire de ces exactions ?
A quoi se ramène une journée de Célestin Bedzigui ?
Je partage mon temps entre les activités de ma société que j’ai créée à New York et mon travail comme " Financial Adviser " à Prudential. L’avantage étant que j’ai une certaine capacité à passer d’un domaine à un autre. Je donne pour chacune des deux principales activités six heures. Je passe trois à quatre heures sur la route.
Quand on a été directeur général plus d’une fois, vous vous retrouvez à un niveau de cadre intermédiaire à 56 ans. Est-ce une régression ou est-ce que…
Non. Je pense que du point de vue de la position, j’ai été au même niveau. La position à Prudential a une particularité. C’est que vous êtes dans un domaine où vous fonctionnez pratiquement en électron libre. En tant que ‘Financial Adviser’, vous avez à négocier avec des entreprises ou avec des individus sur leurs plans financiers à moyen et à long terme. C’est un travail d’élaboration, de réflexion stratégique financière d’une intensité supérieure à celle, bureaucratique, de la fonction de directeur général au Cameroun. Parce que vous êtes dans une économie beaucoup plus dynamique et où les horizons sont plus vastes. Il faut chaque jour ici surmonter de nouveaux défis. Et il, faut faire preuve d’une plus grande créativité et être très orienté sur les résultats. Dans les postes que j’ai occupées au Cameroun, on utilise très peu le potentiel. Le travail se résume à recevoir des parapheurs, à les signer ; une ou deux fois par an on travaille sur le dossier du conseil d’administration. C’est d’ailleurs le seul moment où vous faites une réflexion stratégique en préparant une lettre de présentation à l’intention du président du conseil d’administration.
Considérez-vous votre intégration ici comme réussie ?
Absolument ! Sur le plan administratif, j’ai des papiers pour vivre et travailler ici. Du point de vue professionnel, je travaille à un niveau qui est supérieur à celui que j’ai connu au Cameroun. Il n’empêche que je ne suis pas chez moi. Quand je vois tout ce qui se passe ici, je me demande pourquoi notre pays ne peut pas en bénéficier, pourquoi on ne peut pas faire de même chez nous.
Vous essayez d’accompagner les investisseurs dans les choix qu’ils font vis-à-vis d’un certain nombre de pays et en essayant de mesurer les niveaux d’attractivité et le risque pays qui consiste à savoir le risque couru en investissant dans un pays. Et vous travaillez actuellement sur le Cameroun. Alors votre pays est-il un bon risque ?
Malheureusement non. Le constat est simple, parce qu’on interroge les différents programmes financiers pour voir d’où part l’argent et où il va. On se rend dès lors compte que le Cameroun, à la différence de l’Angola ou de la Guinée-Equatoriale par exemple, est inexistant en Afrique sub-saharienne. Il n’est pas à l’heure actuelle une destination pour les flux financiers. C’est tout à fait regrettable. L’épargne locale étant relativement insuffisante, nous ne pouvons espérer obtenir une croissance satisfaisante de l’ordre de 8 ou 9% pour pouvoir enclencher une réduction du chômage et de la pauvreté qu’avec un afflux massif de l’investissement étranger.
Quelles sont les raisons de ce défaut d’attractivité du Cameroun ?
L’image internationale du régime politique au Cameroun est un énorme handicap. Il y a en second lieu l’absence du cadre incitatif et en troisième lieu l’insécurité juridique ou judiciaire, parce que, que ce soit à travers des rapports comme ceux de la Cia, que ce soit avec les rapports de certaines organisations comme les grands forums internationaux, par tous les guides, il est dit que si quelqu’un veut investir au Cameroun et qu’il y a un conflit, c’est sûr qu’il va le perdre, parce que la magistrature est compromise. Et le troisième niveau c’est les lourdeurs bureaucratiques. Le Cameroun est connu comme un pays où pour avoir le moindre papier il faut passer par de terribles épreuves. Voilà les principales causes qui handicapent le Cameroun aujourd’hui. Même l’argument de la matière première ne peut pas suffire à attirer les investisseurs, parce que les conditions d’exploitation de ces ressources ne les satisfont pas L’atteinte du point d’achèvement de l’initiative Ppte est pourtant présentée par ailleurs comme un catalyseur des investissements étrangers ?
En plus des quatre facteurs qui jouent dans la détermination de l’attractivité de notre pays, il faut ajouter celui de la gouvernance. Nous avons chez nous un énorme déficit s’agissant de la gouvernance au sens où, par exemple, il est épatant de voir la faible capacité d’absorption des investissements. Avant de quitter le pays il y a 3 ou 4 ans, j’avais mené une étude avec Thomas Dakayi Kamga dans le cadre du Pnud où nous essayions d’établir une évaluation de l’utilisation des ressources mises à la disposition du Cameroun pour les différents programmes soutenus par le système des Nations unies et les partenaires au cours des 10 précédentes années. On était arrivé à un résultat effarant. Sur à peu près la vingtaine de programmes analysés près de 15 avaient été clôturés sans être allés au bout de l’objectif pour lequel els avaient été mis en place. A peu près 60% des ressources allouées aux différents programmes étaient restées non consommées ! Je signale que c’était une période où on était au plus fort de l’ajustement. Si déjà avec le petit argent de l’époque on n’arrivait pas à épuiser les programmes en dehors de la consommation administrative des chargés de la coordination des programmes, pensez donc de quoi nous sommes capables aujourd’hui lorsqu’il s’agit des ressources beaucoup plus importantes et couvrant des domaines beaucoup plus larges.
Quand je parle d’un déficit de la gouvernance économique, il faut poser le problème de la compétence de ceux à qui est confiée la mise en œuvre de certains programmes. Et plus loin, il faut poser le problème de la compétence de ceux qui se sont arrogé le contrôle des rênes de l’Etat ; c’est-à-dire des fonctionnaires, notamment les administrateurs civils à qui on fait croire qu’ils peuvent tout faire. Et lorsque les problèmes surgissent, ils ne sont malheureusement pas outillés pour faire face. Là réside la quadrature du cercle. Cette incompétence est le produit d’une absence de vision de la personne qui gouverne le pays. La seule vision qui semble avoir cours est celle du maintien de la sauvegarde du pouvoir. Les gens en sont réduits à survivre quotidiennement, à chercher de menus avantages attendant que leurs noms soient lus à la radio comme chef de service, ou vivant dans l’attente du prochain remaniement ministériel. Le pays est malheureusement en train de passer à côté de très grandes opportunités. Et dans le même temps, les autres pays progressent.
Le scénario que vous décrivez semble être un boulevard pour l’opposition. Vous en êtes encore membre ?
Absolument. S’il en reste un jour, ce sera moi. Nous vivons un drame dans notre pays. En tant qu’opposant, nous nous destinons à servir le peuple, mais nous ne pouvons pas arriver à changer les choses sans le peuple
Il y a un certain nombre de choix qui peuvent amener les Camerounais à penser que vous, politiciens, voulez d’abord votre bonheur?
Cette assertion pourrait difficilement justifier le fait que le système actuel qu’on sait être composé par des gens qui recherchent leur bonheur draine autant de personnes. Pourquoi penser à ce moment que les membres de l’opposition, parce qu’ils cherchent leur bonheur devraient être boycottés. Au Cameroun, celui qui dirige le pays a réussi à établir cette hégémonie où il existe ce que j’appelle un " Homo biyaïus ". C’est ce dernier qui va faire qu’un jeune fraîchement diplômé, au lieu de penser à servir son pays, rêve à aller travailler dans les entreprises financières parce que cela va lui permettre au bout de 2 ou 3 ans de se construire une villa. C’est l’"Homo biyaïus" qui va trouver tout à fait normal qu’une fois nommé, un ministre aille faire la fête chez lui… C’est cette hégémonie culturelle là qui fait qu’aujourd’hui l’opposition n’arrive pas à trouver derrière elle suffisamment d’énergie pour pouvoir mener ses combats. J’ai beaucoup de respect pour les Camerounais qui se sont engagés à être leaders de partis politiques, parce que cela nécessite beaucoup de sacrifices. On peut toujours critiquer les choix des uns et des autres, mais ça n’enlève rien au fait que quand on décide de devenir leader politique, il y a une partie exposition à assumer. Malheureusement, les Camerounais ne les suivent pas toujours. Si nous organisons par exemple une manifestation nous n’atteindrons jamais la masse critique de 20 à 300.000 manifestants que l’on a vus en son temps en Europe de l’Est par exemple.
Mais il y a eu cette masse-là à un moment et elle a peut-être fini par être dévoyée et déstabilisée par les choix des leaders.
Non. Nous avions à ce moment là en face de nous un régime qui était prêt à faire couler le sang ou à accepter que le pays soit bloqué. Dans d’autres pays, une grève générale de cinq jours fait tomber un régime. Mais au Cameroun, vous avez quelqu’un qui a accepté de voir mourir un pays pendant 4 mois. Dernièrement, on a fait parler les armes contre les enfants avec des morts au bout. Il y a une véritable mentalité criminelle et antipatriotique qui sévit au niveau des super dirigeants du Cameroun. C’est pour cela que la solution ne peut être trouvée au moyen d’un compromis.
Est-ce que vous voulez dire que chez le président Biya il y a une mentalité criminelle ?
Si vous le formulez ainsi, j’aurais beaucoup de peine à trouver une contradiction. Le prix qu’il fait payer au Cameroun au seul motif de garder le pouvoir est trop élevé. Sa seule présence au pouvoir détourne les investisseurs du Cameroun. Ce qui enfonce le pays dans la misère. Et ce sont des vies qui sont compromises, des destins brisés. Tous ces morts dans les déserts de la route de l’émigration, tous ces compatriotes en errance partout dans le monde, il faut considérer que c’est un homme qui les détruit parce qu’il ne veut pas passer la main. C’est un crime.
En tant qu’homme politique, avez-vous aujourd’hui des regrets ?
Oui. D’avoir pensé à un moment donné que le changement était possible au moyen d’un compromis avec ceux qui étaient en face, je pense que nous nous sommes trompés. Nous avons été abusé et le peuple avec nous. Si c’était à recommencer, je ne serai plus de ceux qui avaient planché pour la solution de compromis.
Alors M. Bedzigui, c’est quoi la prochaine étape ?
Le retour au Cameroun. Je reviendrai. C’est sûr que je reviendrai ! J’ai atteint un âge et un degré de maturité où la seule option qui me reste c’est de préparer mon retour au bercail dans les prochaines années. Tout ce que je fais maintenant a pour finalité de ramener dans mon pays toute l’expérience acquise. Parfois, penser être le seul Camerounais dans mon environnement me rend à la fois fier et triste. Fier parce que je me dis que je suis à Wall Street. Triste, parce que je me demande comment faire pour ouvrir les portes de mon pays à ce monde afin qu’il puisse prendre sa part et ramener à nos populations les richesses qu’il comporte. Je ne désespère pas de trouver le procédé.