Ces dérapages soulèvent le problème de la responsabilité pénale.
Patricia Ngo Ngouem –

"Le chef de l’Etat n’est qu’un incapable". "Le journaliste qui a écrit cet article est un triple imbécile". "Tous ceux qui pillent la nation doivent être pendus"… Tels sont les commentaires que l’on peut lire sur certains sites Internet. En effet, Internet étant caractérisé dans une mouvance d’interactivité et de dynamisme perpétuel qu’on n’observe pas – ou très peu – dans les journaux, plusieurs sites web donnent ainsi la latitude aux internautes de donner leur avis sur un sujet bien précis à travers un forum de discussion, ou de réagir simplement à un article de presse. "Dans ce cas, on parle de tribune électronique. Celle-ci n’est pas un forum, mais le commencement d’un forum", affirme Didier Kaba, informaticien. De nombreux sites étrangers, et camerounais particulièrement, le font depuis quelques années déjà. On peut citer cameroun-info.net, camerounlink.com, camer.be, cameroon-online.com etc.
En effet, "le forum de discussion est un espace web dynamique permettant à plusieurs personnes de communiquer ou d’échanger sur une thématique donnée", déclare Olivier Nana Nzepa, enseignant de cyberjournalisme à l’Ecole supérieure des sciences et techniques de l’information et de la communication (Esstic). Même si le support n’est pas le même, "le forum est à Internet ce que la tribune libre est à la presse écrite", soutient pour sa part Didier Kaba. Toutefois, "dans une tribune libre, les articles sont triés et publiés dans le journal en fonction de la ligne éditoriale et dans le respect de la réglementation tandis que dans un forum, chacun réagit comme il veut", ajoute-t-il.
Est-ce à dire qu’Internet est le lieu où chacun peut dire ce qu’il veut, sur qui il veut et quand il le veut ? Non, répond Olivier Nana Nzepa, qui explique : "chaque forum de discussion a un fonctionnement qui lui est propre et possède parfois ses us et coutumes qui sont tacites et inscrits dans un document appelé charte d’utilisation". Ainsi, dans le souci de garantir le bon fonctionnement du site selon les termes de la charte et "afin de se couvrir juridiquement", les sites proposant un forum ou une "tribune électronique", mettent généralement en place un système de "modération", c’est-à-dire "un dispositif humain et technique permettant de surveiller et de supprimer les messages non conformes à la charte ou pouvant entraîner des poursuites judiciaires. Les personnes chargées de ces tâches sont appelées modérateurs".
A titre d’exemple, soutient l’administrateur du site cameroon-online.com, Augustin Lévi, lequel joue également le rôle de "modérateur", "nous avons mis en place un robot qui filtre automatiquement les réactions et une personne est chargée de censurer les commentaires indésirables". Et d’ajouter : "Au début, nous laissions passer tous les commentaires avant de procéder à la censure. Mais après avoir été saisis à plusieurs reprises par la Dgsn (Délégation générale à la sûreté nationale, ndlr) à propos de certains contenus “délicats” mis en ligne, nous avons décidé de lire d’abord les réactions avant de les publier en ligne". Si les responsables de cameroon-online.com ont décidé de procéder de cette manière, il reste que les méthodes diffèrent d’un site à un autre.
"Il y a deux types de modération. La modération a priori, c’est-à-dire que les messages sont validés avant d’être postés en ligne, et la modération a posteriori où les messages sont automatiquement publiés et le site se réserve le droit de les supprimer le moment venu", affirme Olivier Nana Nzepa.
Responsabilité
Au-delà du rôle à jouer par le "modérateur" du site, l’internaute est tenu de se conformer à la charte. "Tous ceux qui réagissent sur ce forum sont priés de suivre strictement les règles suivantes : pas d´injures vis-à-vis d´autres participants, pas d´appels au tribalisme ou au génocide vis-à-vis d´autres tribus du Cameroun, pas d’appels au racisme, à la xénophobie et à l’homophobie, pas de provocations systématiques contre d’autres participants. Le non-respect de ces règles emmènera des sanctions allant de l´effacement des messages sans avertissement à l´exclusion irrémédiable du forum" peut-on par exemple lire sur le site camerlink.net.
Un message que l’on retrouve généralement au-dessus du formulaire d’envoi dans tous les forums ou tribunes électroniques. "Quand un internaute laisse un commentaire sur un forum, on suppose qu’il est en accord avec la charte d’utilisation", soutient Didier Kaba. Lequel ajoute que l’inscription est "obligatoire" si on veut poster un commentaire ou une réaction.
Or, au moment de son enregistrement, l’internaute peut donner une fausse identité ou utiliser un ordinateur qui n’est pas le sien, ce qui ne pose le problème de la fiabilité des informations personnelles données au moment de l’inscription. "L’inscription permet d’identifier les personnes ou, à la limite, identifier la machine à partir de laquelle le message a été envoyé", avance le "modérateur" de cameroon-online.com.
A la lecture des dérapages langagiers observés dans certains sites, l’on se rend tout de même compte que ces précautions prises par les administrateurs des sites proposant des espaces de forum en ligne, ne sont pas efficaces dans l’absolu. Dès lors, il se pose la question de savoir à qui incombe la responsabilité des contenus mis en ligne. Bien que la charte d’utilisation spécifie que les messages postés ou les réactions publiées dans un forum engage la responsabilité de leurs auteurs, Augustin Lévi de cameroon-online.com ne perd pas de vue le degré de responsabilité des administrateurs des sites, dans la mesure où, reconnaît-il, "c’est nous qui créons la plateforme que les internautes utilisent". Mais au Cameroun, la question est d’autant plus lancinante que la loi de 1990 relative à la communication sociale ne fixe aucune disposition concernant la communication cybernétique. Et qui pourrait expliquer les dérapages observés sur des sites camerounais qui proposent des forums en ligne.