Achille Mbembé, extrait de Joseph Fumtim, Cameroun mon pays, Yaoundé, Editions ifrikiya, 2007. –
Je ne sais si je finirai mes jours en Afrique du Sud. Du reste, comment puis-je le savoir avec certitude ? En vérité, j’aurai passé l’essentiel de l’âge adulte à traverser le monde, d’un pays à l’autre, d’une ville à l’autre, au gré des appels, des accidents, mais aussi des choix.
Né dans la foulée des indépendances, je suis, dans une large mesure, le produit du premier âge du postcolonialisme – de son enfance et de son adolescence. J’ai en effet grandi en Afrique à l’ombre des nationalismes triomphants. À l’époque, la dette, l’ajustement structurel, le chômage de masse, la grande corruption et la grande criminalité, les rapines, voire les guerres de prédation ne faisaient guère partie de l’expérience ordinaire – ou du moins n’avaient-ils pas le même degré d’intensité qu’aujourd’hui.
1. Dans mon pays natal en particulier, il était certes question de la lutte contre ce que l’on appelait alors la " rébellion " et le " terrorisme ".
C’est qu’au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale émergea, dans la principale ville du pays, un mouvement anticolonialiste dont l’indépendance immédiate constituait l’une des principales revendications politiques. Très vite, l’idée de liberté, d’autoconstitution et d’autogouvernement prit corps et se répandit dans toutes les couches sociales, du moins dans le Sud du pays. La répression coloniale s’étant intensifiée au courant de l’année 1955, le mouvement d’indépendance fut acculé à une lutte armée à laquelle il n’était guère préparé. Il fut défait militairement par la France qui en profita pour, au moment de la décolonisation, léguer le pouvoir à ses collaborateurs indigènes.
Ceux des dirigeants nationalistes qui avaient pris le maquis furent exécutés. Leurs dépouilles mortelles furent déshonorées et on les enterra à la sauvette, comme s’il s’agissait de petits bandits de grand chemin. Ce fut notamment le cas de Ruben Um Nyobè, dont l’assassinat préfigurait celui de tant d’autres – Patrice Lumumba, Amilcar Cabral, Eduardo Mondlane, la longue liste des martyrs africains de l’indépendance . Ceux d’entre eux qui avaient emprunté les chemins de l’exil furent, pour la plupart, pourchassés et assassinés, à l’exemple de Félix Moumié. D’autres encore poursuivirent la lutte armée durant la première décennie de l’indépendance. Ils furent appréhendés. Certains, à l’instar d’Osendé Afana, furent décapités. D’autres, à l’exemple d’Ernest Ouandié, firent l’objet d’une exécution publique au terme d’une mascarade judiciaire.
2. Cette lutte armée d’abord dirigée contre la puissance coloniale, mais qui revêtit par la suite les caractéristiques d’une guerre civile une fois l’indépendance formelle proclamée – c’est pour lui refuser toute signification politique que notre gouvernement lui affubla le qualificatif de " terrorisme ". Ainsi pouvait-il suspendre la loi, proclamer une situation d’exception afin précisément d’en venir à bout par des moyens extra-légaux. Pour effacer de la mémoire de la nation les événements liés à la lutte pour l’indépendance, les noms des principaux protagonistes du mouvement nationaliste furent bannis du discours public. Longtemps après leur exécution, il était interdit de les citer en public, de se référer à leurs enseignements, ou de garder par-devers soi leurs écrits. Tout se passait comme s’ils n’avaient jamais existé et comme si leur lutte n’avait été qu’une banale entreprise criminelle. Ce faisant, le nouvel État indépendant entendait échapper à l’injonction adressée autrefois à Caïn : " Caïn, qu’as-tu fait de ton frère Abel ? "
Au chevet de l’État indépendant gît, par conséquent, le crâne d’un parent mort. J’ai beau faire la part des choses. Je crois que si je me suis tant éloigné spirituellement de mon pays natal sans pour autant cesser de m’en soucier – sans pour autant qu’il cesse de me créer des soucis – c’est en très grande partie en raison de son refus de reconnaître l’existence de ce crâne.
3. Il se trouve que la sœur de ma propre mère (ma tante Martine Ngo Yebga) avait été l’épouse de Pierre Yém Mback. Ce dernier fut assassiné en même temps que Ruben Um Nyobè le 13 septembre 1958 dans le maquis de Libel-li-Ngoy, aux environs de Bumnyébel. Pierre Yém Mback était le fils unique de Susana Ngo Yém. C’est elle qui, longtemps après la mort de son fils, s’occupa de la veuve de Yém (ma tante) et de ses enfants.
Dans la pure tradition africaine, je considérais Susana comme ma grand-mère. Comme la plupart des gens humbles de chez nous, sa vie avait été une suite d’épreuves et de luttes, les unes toujours plus difficiles que les autres. Mais cette longue vie de luttes et de souffrances n’avait guère entamé sa beauté physique, encore moins dompté son esprit, même si le lot de peines qu’elle avait endurées avait laissé dans son cœur des traces de mélancolie.
Cette tristesse mêlée à la douleur et à l’espérance, j’en fus plusieurs fois le témoin lorsque, par exemple, elle se mettait à chanter les chants d’autrefois – les chants d’espérance qui avaient rythmé le cours du mouvement nationaliste de sa formation en 1948 jusqu’à l’entrée dans le maquis en 1955. Certains jours, au détour d’une tâche domestique, je l’entendais chanter toute seule les chants de lamentations. J’imagine qu’Um ayant été privé de funérailles après sa mort et son enterrement à la sauvette au cimetière de la mission presbytérienne d’Eséka en septembre 1958, ces chants servaient à accompagner son ombre et cherchaient à lui ouvrir la voie d’un possible repos, en compensation de l’inqualifiable injustice dont il fut la victime après son trépas.
4. Très tôt, je compris que ces chants témoignaient de deux choses. D’une part, ils parlaient du deuil comme du vis-à-vis ultime de la plainte et de la consolation – mais de la consolation dans le sens prophétique de ce terme. D’autre part, ils faisaient signe à un événement, à un surgissement dans lequel finalement s’était joué un évanouissement. Telle était, au demeurant, la signification de l’énigme dont Um fut la manifestation ou, plus précisément, la parabole, ou encore le mystère. À l’époque, je n’avais pas quinze ans.
C’est donc grâce à ma grand-mère que Um Nyobè devint pour moi une sorte d’offrande – ce Um qu’elle appelait souvent de son nom biblique, Ruben, quand ce n’était pas de son nom politique, Mpodol (celui qui porte la parole des siens). La sorte d’histoire que j’appris auprès d’elle ne figurait dans aucun livre. Je découvris pourtant plus tard que l’on pouvait en retrouver les traces dans les archives. Ce que le récit officiel cherchait à disqualifier et à criminaliser sous l’étiquette de " terrorisme ", elle l’appelait Nkaa Kundè – le procès (au sens juridique) de l’indépendance.
C’est elle, également, qui me fit prendre conscience du fait qu’au berceau de l’État postcolonial au Cameroun gisait le crâne d’un parent mort, un meurtre qu’il nous faut qualifier d’inaugural. C’est enfin elle qui m’aida à saisir toute la ressemblance qu’il y a entre le meurtre de Um dans le Cameroun colonial et le cri d’Abel tué par son frère Caïn dans la Bible. Je compris alors qu’en voulant exiler Um dans la nuit de l’innommé, le nouvel État indépendant entendait échapper à l’injonction autrefois adressée à Caïn : " Caïn, qu’as-tu fait de ton frère Abel ?".
Tout cela, c’était avant mes études universitaires. Dès l’âge de quinze ou seize ans, je m’étais promis de contribuer un jour à la " résurrection " de Um. Je voulais contribuer à le relever des morts même si, déjà à cette époque, je sentais bien qu’il ne serait plus jamais là où on le croyait ; que Um serait toujours déjà ailleurs, tout en étant pourtant présent parmi nous, ici, mais pas ici même ; que Um ne serait jamais, malgré le poids du mensonge officiel, un syntagme figé.
5. Cette affaire de refus de sépulture et de bannissement des morts tombés lors des luttes pour l’indépendance et l’autodétermination – cet acte originaire de cruauté à l’encontre du " frère ", tout cela très tôt devint, non seulement l’objet principal de mon travail académique, mais aussi le prisme par lequel, je m’en rends compte aujourd’hui, ma critique de l’Afrique – en tant que lieu abritant le crâne d’un parent mort – a pris corps et s’est développée .
En inaugurant sa vie parmi les nations par un refus de sépulture au parent mort, mon pays natal ne manifestait pas seulement sa volonté de fonder un ordre politique basé sur le refus radical de l’humanité de l’adversaire politique. Il marquait sa préférence pour une politique de la cruauté en lieu et place d’une politique de la fraternité et de la communauté. Il sacrifiait l’idée d’une liberté pour laquelle on a lutté à celle d’une indépendance que le maître, dans sa magnanimité, a bien voulu octroyer à son ex-esclave.[…]
(Extrait repris ici avec l’aimable autorisation de l’auteur du livre pour le compte du cinquantenaire de l’assassinat de Um Nyobe)
LEJOUR