Souvent présenté comme l’un des plus fidèles de Paul Biya, sa sortie médiatique de vendredi dernier a déparé avec le flegme habituel de ce magistrat de formation.
Alain B. Batongué –
Quelques vieux habitués des allées du pouvoir aiment souvent à indiquer, comme s’ils s’étaient donné le mot, que l’actuel ministre d’Etat secrétaire général à la présidence de la République fait partie du dernier cercle de ceux à qui Paul Biya fait encore confiance. Si on ne s’en tient qu’à sa longévité aux côtés du prince, on a des raisons de ne pas remettre en cause une telle sentence. Parce que la vie et la carrière de ce magistrat de formation, qui s’avançait vers une retraite paisible, a totalement basculé avec l’arrivée au pouvoir de Paul Biya qui en fera, dès 1985, le chancelier de ce qui était encore l’unique université du Cameroun, sur la colline de Ngoa Ekelle.
La "qualité du travail" abattu dans la gestion des étudiants, avec en particulier la mise sur pied d’un important réseau de renseignement dans le campus, a-t-elle convaincu le nouveau président de la République, encore secoué par la tentative du coup d’Etat d’avril 2004 et à la recherche d’hommes de confiance? Toujours est-il qu’il sera appelé, dès le gouvernement de mai 1988, aux côtés de Paul Biya en qualité de secrétaire général adjoint de la présidence de la République. Depuis lors en effet, il n’est plus jamais sorti des cercles du pouvoir, n’a jamais connu de disgrâce, même passagère.
Au contraire, les fonctions successives qu’il a occupées peuvent laisser penser à des missions de confiance: Directeur du Cabinet civil de la présidence de la République pendant plus de cinq ans (avec la gestion du pactole de l’élection présidentielle controversée d’octobre 1992), ministre de la Justice pendant près de quatre ans, ministre de la Défense pendant près de quatre ans. Il n’y a qu’au ministère de la Santé publique et au ministère des Relations extérieures qu’il est passé comme un météore.
Ces habitudes dans les cercles du pouvoir autour du chef de l’Etat lui ont certainement donné d’avoir accès aux dossiers les plus sensibles, mais parfois aussi d’avaler, parfois en public, quelques remontrances du chef de l’Etat, comme au cours de cette mission parisienne où, coupable d’avoir oublié au Cameroun un dossier important, il s’était vu vertement reprendre par Paul Biya qui accusait alors "vingt ans d’improvisation et d’amateurisme". C’est dire si, en plus de vingt ans de service aux côtés de Paul Biya, Laurent Esso doit certainement prévoir quelques unes de ses réactions.
D’où les interrogations suscitées à l’écoute et à la lecture du communiqué signé par ses soins vendredi dernier où, réagissant à une note confidentielle publiée par jeune Afrique et annonçant un remaniement ministériel avant la fin d’année, il paraissait à la fois nerveux et cinglant: "La présidence de la République tient à souligner que le chef de l’Etat n’a livré aucune confidence (…) En relevant le caractère surprenant de la supposée information publiée par Jeune Afrique, la présidence de la République affirme qu’elle est dénuée de tout fondement et entend y apporter un démenti catégorique". Cette sortie n’étant pas la première du genre. Il rappelle la gestion qu’il fit du communiqué de presse sanctionnant le conseil des ministres d’après les émeutes de la faim.
Dauphin putatif
Ceux qui le fréquentent assurent que le commis de l’Etat qu’il a toujours été, et qui ne prend jamais aucun risque (au risque d’être regardé comme un paresseux), sans instruction de la hiérarchie, n’aurait jamais signé ce communiqué sans l’aval du président Paul Biya. Si cela était avéré, quelle sera la réaction de cet homme de plus de 66 ans (il les a eus le 10 août dernier), pour lui-même comme aux yeux de l’opinion publique, si d’aventure le même chef de l’Etat procédait tout de même à un remaniement ministériel, peut-être même bien avant les fêtes de fin d’année? Considèrera-t-il simplement l’épreuve comme une couleuvre de plus à avaler au cours de cette longue carrière qui a fini par faire de lui l’un des dauphins putatifs de Paul Biya, surtout en ce moment où l’on parle de plus en plus, dans un langage souvent violent et parfois passionné, de l’après 2011?
Réputé flegmatique, souriant peu et parlant sans élever la voix, ce fils sawa a réussi pendant un moment à changer le mode de fonctionnement du secrétaire général de la présidence de la République, cette sorte de demi Dieu qui peut difficilement garder la lucidité devant l’importance stratégique de la charge et les absences souvent répétées du patron des lieux. "Il a refusé de recevoir les ministres qui sollicitent divers arbitrages, indiquant qu’il est lui-même un membre du gouvernement qui a un chef, en la personne du Premier ministre", affirme un de ses collaborateurs à la présidence de la République.
Mais il est difficile d’avoir une si grande marge de manœuvre et de ne pas essayer d’en profiter, notamment à travers le processus de nomination aux emplois civils et militaires, du ressort du chef de l’Etat mais dont le Sg/Pr est un rouage essentiel d’orientation. La preuve; l’opinion le désigne à la suite de l’artiste, “le coeur du peuple”. On lui prête ainsi d’avoir œuvré à la nomination de Fritz Ntonè Ntonè comme délégué du gouvernement à la communauté urbaine de Douala, au détriment d’un autre postulant réputé plus proche de Marafa Hamidou Yaya, autre ministre d’Etat, autre ancien Sg/Pr avec qui, il mènerait un combat à distance dans la lutte d’influence autour du chef de l’Etat.
L’autre combat, celui avec un autre ministre d’Etat, un autre ancien Sg/Pr, Jean Marie Atangana Mebara, il doit considéré l’avoir gagné, son adversaire et rival d’hier, qu’il a tenu pour responsable de la bourde qui avait fait sauter son nom du remaniement ministériel du 08 décembre 2004 et qui suscita des pleurs de courte durée à Deïdo son village natal avant d’être rattrapé comme nouveau ministre des Affaires étrangères au journal parlé de 20 heures ce soir-là, étant désormais hors d’état de nuire. Les combats ne sont pour autant pas près de finir et le chemin semble encore long vers le couronnement espéré. Et ce chemin passera bien par le prochain remaniement ministériel. Qu’il intervienne avant ou après les fêtes de fin d’année.