Nation et culture*
La culture est à la nation ce que l’âme est à l’homme, c’est-à-dire le principe d’unité, de vie et de continuité.
Par Marcellin Vounda Etoa*
Une nation, de ce fait, n’est pas simplement tant de millions d’hommes occupant tant de milliers de kilomètres carrés et dont la cohésion serait assurée par le cadre extrinsèque de l’Etat.
Une nation, grâce à sa culture, est également et avant tout une unité de pensée et de sentiment.
De temps à autre, une collectivité hisse au-dessus de la masse des individus dotés de dons particuliers de cœur, d’esprit ou de mains, des individus qui, parce qu’ils savent sonder plus profondément leur propre être et le monde qui les entoure, des individus qui, parce qu’ils perçoivent et ressentent plus vivement et plus âprement la joie commune, le choc de la tragédie collective, des individus qui, parce qu’ils sont doués d’un langage dont la beauté ne s’épuise jamais, ces individus deviennent pour ainsi dire le porte-parole du Zeitgeist.
Et c’est ce qui explique que lorsque ces génies, ces hommes de sciences, ces écrivains et ces artistes inspirés et portés par l’esprit de leur époque, expriment leurs sentiments profonds, ils parlent automatiquement et authentiquement au nom de leur nation et de leur génération.
La mission des hommes de sciences, de lettres et d’art aujourd’hui en Afrique est de sauver ce qui encore peut être sauvé de notre passé disparate qui se désintègre et disparaît à une allure rapide, d’observer les forces et les influences qui s’exercent sur leurs contemporains, d’enregistrer les réactions de cette génération en face de l’action de ces forces de connaître les emprunts que la dialectique du besoin nous oblige à faire chez d’autres peuples, et d’assimiler ces différentes données en un tout cohérent, source d’une culture dynamique pour les peuples africains.
Notre époque a un besoin impérieux d’hommes capables de remplir cette mission.
Mais on ne peut les produire à volonté comme des robots dans une usine. Car le génie est comme l’esprit : " il souffle là où il entend ". Le peu que nous puissions faire c’est de créer les conditions qui puissent permettre à ces génies de prendre racine et de s’épanouir, lorsqu’il arrive que ces génies surgissent parmi nous.
Si l’Empereur Auguste revenait à la vie et qu’on lui demande ce qu’il a fait de plus valable, il déclarerait sans aucun doute que c’est d’avoir aidé la littérature à se développer, d’avoir créé les conditions dans lesquelles un Horace et un Virgile ont pu produire le meilleur d’eux-mêmes. Car l’empire d’Auguste s’est effondré, mais Virgile et Horace ont survécu jusqu’à nos jours.
Si l’on demandait à Alexandre le Grand ce qu’il considère comme le plus grand privilège de sa vie, je ne serais pas surpris de l’entendre dire que c’est d’avoir eu Aristote pour maître. Car la gloire de la Grèce est révolue alors que Socrate, Platon, Aristote, Thucydide et Sophocle n’ont cessé, depuis leur époque jusqu’aujourd’hui, d’être des forces vivantes et dynamiques du monde de la culture.
Auguste regretterait certainement aujourd’hui, si pour une raison ou une autre, il avait étouffé Virgile et Horace au lieu de les aider à s’épanouir.
Les pays les plus défavorisés et les plus infimes ne sont pas sans avoir leur part de talent. Même dans les moments les plus obscurs, il y a des semences qui ne demandent qu’à être semées dans le sol le plus propice, avec tous les soins que requiert une germination.
* Ce texte est le premier éditorial signé de Bernard Fonlon, dans le cadre du lancement de la revue culturelle Abbia (n° 1, Février 1963). Nous approchant inexorablement de l’échéance incontournable du discours du Chef de l’Etat à la nation, il est une manière de contribution à la réflexion sur les conditions de construction d’une nation camerounaise dont la culture est sera le seul vrai ciment.

